Les multiples situations de crises sur le continent africain, couplé aux difficultés voire à l’incapacité de certains États à assurer leur sécurité ont amené les dirigeants africains à envisager de remédier à cette situation. L’article 5-2 de l’acte fondateur de l’Union Africaine (2002) institue ainsi le Conseil de Paix et Sécurité (CPS) qui « constitue un système de sécurité collective et d’alerte rapide, visant à permettre une réaction rapide et efficace aux situations de conflit et de crise en Afrique ». La mise en place d’une Force africaine en attente (FAA) doit permettre d’atteindre ces objectifs et de permettre aux Africains de ne plus dépendre de la communauté internationale pour la résolution des crises survenant sur leur continent.
Le schéma militaire et institutionnel
Le schéma général adopté par les chefs d’États africains prévoit la mise en place progressive de cette force d’ici 2010. L’essentiel des forces sera en réalité géré au niveau d’organisations régionales : la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Communauté Sud-Africaine de Développement (SADC), l’Autorité Intergouvernementale pour le Développement (IGAD), la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) et l’Afrique du nord. Chacune de ces régions devra abriter une brigade de la FAA. À l’exception de la CEDEAO et de la SADC, la décision donnant mandat à ces forces d’intervenir reste néanmoins du ressort exclusif de l’Union africaine.
Les différents types de missions
La Force africaine en attente est conçue pour répondre à six types de missions :
Scénario 1 : aide militaire pour une mission politique.
Scénario 2 : mission d’observation déployée conjointement avec une mission des Nations Unies.
Scénario 3 : mission d’observation sans appui de l’ONU.
Scénario 4 : déploiement d’une force de maintien de la paix (chapitre VI) et missions de déploiement préventif.
Scénario 5 : force de maintien de la paix pour des missions complexes et multidimensionnelles (humanitaire, désarmement, administration, etc.) avec présence de groupes hostiles. Le déploiement complet doit être effectué dans les 90 jours suivant le mandat donné par l’Union Africaine. La composante militaire doit pouvoir se déployer dans les 30 jours.
Scénario 6 : Intervention d’urgence - par exemple dans le cas d’un génocide - lorsque la communauté internationale ne réagit pas suffisamment rapidement. L’objectif est ici d’obtenir le déploiement d’une force militaire conséquente dans les 14 jours.
Les missions relatives aux scénarios 1 à 4 peuvent être menées par une seule brigade régionale. L’objectif est alors d’obtenir un déploiement dans les 30 jours suivant l’adoption de la résolution de l’Union Africaine lui donnant mandat. Les missions 5 et 6, plus conséquentes nécessitent en revanche une intervention au niveau continental.
La capacité de répondre dans les conditions prévues aux scénarios évoquées nécessite des moyens importants. Au niveau des organisations régionales chacune d’elle devra être dotée d’une brigade en attente de 3500 à 6500 hommes répartis dans les différentes armées nationales. Les délais d’intervention prévus dans les différents scénarios nécessitent en outre l’emploi de personnels dédiés de manière permanente et exclusive à la FAA. Au niveau matériel, le projet prévoit qu’au moins 170 véhicules militaires et 4 hélicoptères soient mis à la disposition de chacune des cinq brigades régionales.
Les moyens prévus pour la force d’attente au niveau de l’UA sont plus modestes : entre 300 et 500 observateurs militaires, 240 policiers civils et un nombre indéterminé d’experts civils pour les structures relatives aux droits de l’homme, à l’aide humanitaire, au désarmement, à la reconstruction, etc.
L’on peut remarquer que le temps d’intervention est un élément central dans les différents scénarios évoqués. Il faut dire que l’expérience des crises africaines a démontré l’importance d’une intervention rapide. La nécessité de la Force africaine en attente vient de la constatation que l’intervention de la communauté internationale à travers l’ONU se fait souvent dans un délai de l’ordre de 6 mois, soit à un moment où il s’agit moins de prévenir un conflit imminent que d’en gérer les conséquences.
Dans le but de réduire au minimum ce délai d’intervention une structure de planification (PLANELM) doit être instituée tant au sein de l’Union Africaine que dans chacune des organisations régionales. Cette structure doit avant tout permettre une interopérabilité et un commandement intégré.
Le rôle du G8 et des donateurs
Le principal obstacle à la mise en place de la FAA est d’ordre financier. Il apparaît clairement que les pays africains ne seront pas en mesure d’atteindre les objectifs fixés sans une aide en provenance des pays développés. Le coût des opérations de maintien de la paix menées actuellement par l’ONU sur le continent africain (1,3 milliard de dollars) est en effet sans commune mesure avec le Fonds pour la Paix de l’Union africaine (de l’ordre de 10 millions de dollars) sensé financer la FAA. Sans même prendre en compte les dépenses afférentes à une mission déployée, les coûts liés à la simple préparation de la FAA sont considérables.
Au sommet d’Évian de juin 2003, le G8 a proposé son plan d’aide au développement des capacités africaines de maintien de la paix. Ce plan est beaucoup plus modeste que les objectifs définis par l’Union Africaine puisqu’il ne prévoit la mise sur pied que d’une seule brigade d’attente d’ici 2010. Il semble bien que les pays développés jugent les objectifs définis par les chefs d’État africains beaucoup trop ambitieux et coûteux et privilégient une approche par étape plus pragmatique.
Il est encore trop tôt pour déterminer quelles seront les relations exactes entre l’Union africaine et les donateurs sur ce sujet. L’on peut néanmoins signaler que l’Union européenne a décidé d’allouer 250 millions d’euros au renforcement des capacités africaines de gestion des conflits.
La mise en œuvre : des réalisations incomplètes et inégales
Il était initialement prévu que la force africaine en attente soit mise en place en deux phases. La phase 1 s’étendait jusqu’au 30 juin 2005. L’Union africaine devait alors disposer d’un PLANELM opérationnel pour les missions relatives aux scénarios 1 et 2. Les organisations régionales devaient avoir commencé le développement de leur brigade et disposer d’une force en attente de taille réduite mais déjà opérationnelle.
La seconde phase s’étend jusqu’en juin 2010. À cette date, l’Union africaine doit être capable de mener des opérations de maintien de la paix complexes (scénario 5). Les forces mises sur pied par les cinq régions doivent continuer à monter en puissance en vue de mener elles-mêmes des opérations prévues par les scénarios 1 à 4.
Au-delà des aspects purement matériels, l’interopérabilité constitue un défi majeur. Il s’agit en effet de trouver une doctrine et un entraînement communs ainsi que des équipements standards pour des armées nationales ayant des niveaux de qualité, des modes de fonctionnement et des cultures stratégiques fort disparates. L’interopérabilité devra en outre être possible entre les troupes des différentes régions. La plupart du temps, ce sont les standards internationaux qui devraient être appliqués. Les éléments de la FAA ont en effet vocation, au moins dans un premier temps, à servir de complément ou de relais à une opération onusienne. Concrètement, l’on constate déjà des disparités entre les différentes forces sous-régionales. La CEDEAO et l’IGAD par exemple mettent en place leurs forces à partir de standards qui leur sont propres et dont certains sont en contradiction avec les protocoles approuvés au niveau continental.
Jusqu’à présent, les progrès ont été très inégaux parmi les cinq régions africaines. La Force en Attente de la CEDEAO (FAC) n’en est pour l’instant qu’à la phase de planification. Il est prévu qu’elle rassemble une force d’intervention de 1500 soldats à déployer en 30 jours et une brigade de 5000 soldats à déployer en 90 jours.
Du côté de la Brigade en Attente de l’Afrique de l’Est (EASBRIG), même si l’IGAD ne comprend que 7 États-membres, elle coordonne l’action de 13 pays de cette région dans le cadre de la FAA. Plusieurs d’entre eux ont promis de mettre à disposition des troupes en cas de nécessité. Il s’agit du Rwanda (trois bataillons), du Soudan, du Kenya, de Djibouti, de l’Ouganda, de l’Éthiopie et de Madagascar (un bataillon chacun). Le sommet de l’EASBRIG d’avril 2005 a par ailleurs décidé de consacrer un budget annuel de 2.5 millions de dollars pour la mise en place de la brigade en attente.
Le projet de brigade régionale a en revanche peu progressé du côté de la CEMAC et pas du tout en ce qui concerne l’Afrique du nord (l’Union du Maghreb arabe devrait logiquement prendre le leadership pour la création de la brigade locale mais rien n’a été entrepris pour l’instant).
En définitive, seule la Brigade de la Communauté Sud-Africaine de Développement (SADCBRIG) a atteint, en août 2005, les objectifs prévus pour la fin de la phase 1. Dans cette région, la préparation à la mise en place d’une force de maintien de la paix est bien antérieure au projet de FAA puisque cette idée a pour la première fois été évoquée en 1997. Même si deux autres régions (CEDEAO et Afrique de l’Est) ont progressé, l’on peut donc dire que les objectifs définis dans le plan initial de l’UA n’ont globalement pas été atteints pour l’instant.
En dernier lieu, il faut souligner que l’expérience des situations de crise en Afrique a montré que ce sont souvent moins les capacités militaires que la volonté politique qui font défaut au moment d’intervenir. Une prise de position énergique de l’Union africaine, utilisant les éléments déjà opérationnels de la force en attente, pourrait être le meilleur moyen d’encourager les bailleurs de fonds internationaux à aider l’Afrique à se doter d’outils efficaces de maintien de la paix.
Vincent Laborderie,
Doctorant, Université Laval