Responsabilité de protéger

Retour au détail: Responsabilité de protéger

 

Lors du 60ème sommet mondial des Nations Unies, à l’automne 2005, l’Assemblée générale a adopté le principe de la Responsabilité de protéger, sous le titre « Devoir de protéger les populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité ». C’est à l’issue d’un questionnement initié fin des années 1990 – interrogeant les notions de droit d’ingérence et d’intervention dite « humanitaire » – que les tabous touchant à la souveraineté ont pu être écartés, grâce à l’action énergique de certains Etats et du secrétaire général Kofi Annan.

 

Mais c’est aussi l’évolution des normes et des missions de l’ONU sur le terrain qui ont contribué à la reconnaissance de ce principe par les Nations Unies. Une dynamique qui se poursuit aujourd’hui, invitant à une réflexion toujours réitérée entre sécurité humaine et intérêts de politique étrangère.

Le concept de la Responsabilité de protéger (« RTP » ou « R2P » en anglais) est apparu en 2002, dans le sillage du rapport Brahimi sur les opérations de paix. La Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des Etats (CIISE), créée à l’initiative du Canada et d’un groupe de grandes fondations, délivre alors un rapport sur le principe et les modalités de la Responsabilité de protéger (rapport Evans-Sahnoun). Les conclusions de cette réflexion majeure seront reprises, en 2005, par le rapport du Groupe de Haut Niveau sur les menaces, les défis et le changement, ainsi que par le Secrétaire général, dans le contexte de la réforme des Nations Unies – avant d’aboutir à la déclaration finale de l’Assemblée générale en octobre de la même année.

Un postulat

Le rapport Evans-Sahnoun avait ouvert la voie à une autre manière d’appréhender la notion de souveraineté, en faisant reposer la Responsabilité de protéger sur le postulat suivant : la souveraineté est davantage qu’un principe fonctionnel des relations internationales. Elle implique, pour l’Etat, une responsabilité externe de respect de la souveraineté des autres États, mais aussi, de façon croissante, une responsabilité interne de respect de la dignité et des droits fondamentaux des populations vivant sur son territoire. Si la communauté internationale reconnaît la première, elle ne peut rester totalement étrangère à la seconde. Autrement dit, un État qui faillirait à son devoir de protection envers sa population civile « activerait » une responsabilité subsidiaire de la communauté internationale. Cette responsabilité pourrait donner lieu à une intervention, à savoir, selon le rapport Evans-Sahnoun, des mesures prises contre un État ou contre ses dirigeants, sans leur consentement, à des fins présentées comme étant humanitaires ou protectrices.

Cette logique de double responsabilité, qui sous-tend le concept, a été limitée par les Nations Unies aux cas de génocides, crimes de guerre, nettoyages ethniques et crimes contre l’humanité. Celles-ci réaffirment que c’est à chaque État qu’incombe ce devoir de protection ; mais qu’il « incombe également à la communauté internationale, dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies, de mettre en oeuvre les moyens diplomatiques, humanitaires et autres moyens pacifiques appropriés, conformément aux Chapitres VI et VIII de la Charte des Nations Unies, afin d’aider à protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité » (A/RES/59/314, par.138).

 

Dans ce contexte, les Nations Unies se sont déclarées prêtes à « mener en temps voulu une action collective résolue, par l’entremise du Conseil de sécurité, conformément à la Charte, notamment son Chapitre VII, au cas par cas et en coopération, le cas échéant, avec les organisations régionales compétentes, lorsque ces moyens pacifiques se révèlent inadéquats et que les autorités nationales n’assurent manifestement pas la protection de leurs populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité » (A/RES/59/314, par.139).

 

La Responsabilité de protéger demeure donc soumise au principe de subsidiarité ; la notion d’intervention doit en outre s’entendre au sens large, et être cohérente avec la logique de la Charte, à savoir graduelle. Ayant été reconnu par l’ensemble des États membres de l’ONU, le devoir de protection ne doit pas constituer une remise en cause du principe de non ingérence ou de la souveraineté étatique, fondement des relations internationales - ni la justification d’un interventionnisme illimité : le seuil de sa mise en œuvre, dans le cadre des Nations Unies, a été fixé aux cas extrêmes de génocide, de crimes de guerre, de nettoyage ethnique ou de crimes contre l’humanité. Le document final du Sommet de l’automne 2005 ne stipule pas la marche à suivre en cas d’imminence de ces menaces, mais il évoque la mise en place d’un système d’alerte rapide, et force est de constater que le Conseil de sécurité a déjà invoqué le chapitre VII de manière préventive, en qualifiant des massacres de menace contre la paix et la sécurité internationales, sans qu’un génocide ait été avéré.

Entre pratique, norme et débats

L’adoption par les Nations Unies de la Responsabilité de protéger (ou devoir de protection), fait-elle de ce principe, comme le préconisait Kofi Annan, « une nouvelle norme prescrivant une obligation collective internationale de protection » ? Ou relève-t-elle davantage de la déclaration d’intentions ? A mi-chemin, elle semble incarner une référence pour l’action collective en cas de menaces massives contre des populations civiles.

 

La Responsabilité de protéger n’a certes pas fait l’objet d’une résolution spécifique du Conseil de sécurité ; cependant, ce dernier s’y est référé explicitement (c’est-à-dire aux par. 138 et 139 susmentionnés) dans plusieurs résolutions. En 2006, la résolution 1674 du 28 avril concernant la protection des civils en situation de conflit formule la première référence « historique » du Conseil à la RTP ; le 31 août de la même année, la résolution 1706 autorisant le déploiement de 17 300 casques bleus au Darfour lui emboîte le pas [1]. Mais cette dernière ne sera jamais mise en œuvre, et il faudra attendre près de cinq ans pour voir réapparaître la Responsabilité de protéger en tant qu’instrument à part entière de la communauté internationale : au printemps 2011, le Conseil de sécurité aura recours, dans les résolutions 1970 et 1973, à l’éventail des mesures offertes par la Charte aux fins de protection des populations civiles en Lybie (voir infra).

 

Durant ces cinq années, le débat fut mené simultanément au niveau de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité, permettant des avancées limitées, mais qui confortèrent la légitimité du principe. Le 28 juin 2006, le Conseil de sécurité tenait son premier débat ouvert sur la protection des civils en situation de conflit armé, débat organisé depuis sur une base biannuelle et incluant des discussions sur la R2P. Une nouvelle référence à la RTP apparaît à l’issue de la huitième session de ces débats, le 11 novembre 2009, dans la Résolution 1894 du Conseil, adoptée à l’unanimité et réaffirmant les efforts continus des Etats membres afin de prévenir les victimes civiles dans les conflits.

 

D’autre part, l’Assemblée générale lança ses propres débats sur la Responsabilité de protéger en juillet 2009, conformément aux recommandations du rapport du Secrétaire général paru six mois plus tôt. Sous le titre Implementing the Responsibility to Protect, ce rapport du 12 janvier 2009 tentait de clarifier le principe et identifiait les acteurs et mesures concernées afin de le rendre opérationnel. Ban Ki-Moon dégageait à cette occasion une approche en trois piliers : (1) les responsabilités de protection de l’Etat envers sa population, (2) l’assistance internationale et le développement de capacités, et (3) la nécessité d’une réponse décisive, en temps opportun, afin de prévenir et de mettre un terme aux génocides, au nettoyage ethnique, aux crimes de guerre et crimes contre l’humanité. A la suite de quatre jours de débats, la première résolution de l’AG consacrée exclusivement à la Responsabilité de protéger fut adoptée le 14 septembre 2009 (A/RES/63/308). Près d’un an plus tard, le 9 août 2010, suite au rapport du Secrétaire général du 14 juillet sur la question, l’AG tint un dialogue informel et interactif dédié à « l’Alerte rapide, l’évaluation et la Responsabilité de protéger ».

 

Pour assister le Secrétaire général, un poste de conseiller spécial a en outre été créé, en charge de clarifier le concept de la Responsabilité de protéger et de bâtir le consensus. Edward Luck, qui occupe cette fonction à partir du 21 février 2008, travaille en étroite coopération avec le Conseiller spécial du Secrétaire général pour la prévention du génocide (Francis Deng a succédé à Juan Mendez à ce poste le 29 mai 2007), ce dernier faisant office de mécanisme d’alerte rapide. Certains États membres ont préconisé la fusion des deux bureaux, mais cette dernière se heurte encore à des réticences.

 

Cependant, en plus des questions récurrentes sur son opérationnalisation, les débats continuent de porter sur la teneur même de la Responsabilité de protéger. Les travaux d’Edward Luck sont largement consacrés à cette réflexion conceptuelle, tout comme les réflexions de l’AG ou le rapport du Secrétaire général qui revenait, en 2009, sur la « manière dont doit être comprise » la Responsabilité de protéger. En mettant l’accent sur l’alerte rapide et sur l’assistance au développement des capacités des Etats, le Secrétaire général cherchait alors à induire une logique emprunte de pragmatisme et de subsidiarité appelant au consensus.

Le tournant libyen

Le stade du débat fut dépassé au printemps 2011, dans le cadre de la situation en Lybie, lorsque le Conseil de sécurité activa la Responsabilité de protéger, qui fut pour la première fois mise en œuvre de façon globale. Face à l’usage indiscriminé et systématique de la force contre la population libyenne, les résolutions 1970 et 1973 du Conseil de sécurité constituèrent le cadre de l’action de la communauté internationale, mais celle-ci se basa sur un consensus large, fut à la fois graduelle et rapide, et impliqua l’ensemble du Système des Nations Unies.

 

Au lendemain de l’appel des Conseillers spéciaux du Secrétaire général pour la prévention du génocide et la RTP, et de l’adoption de la résolution S-15/2 par le Conseil des droits de l’homme, le 26 février 2011, le Conseil de sécurité vota la Résolution 1970. Celle-ci rappelait au gouvernement libyen son devoir de protection envers ses populations, exigeait l’arrêt immédiat de la violence, imposait à ce titre un embargo sur les armes ainsi que des sanctions financières et individuelles, et décidait du renvoi de la situation en Lybie, à compter du 15 février 2011, devant la Cour pénale internationale. Dans la foulée, le 5 mars, le Secrétaire général désignait un envoyé spécial, Abdelilah Al-Khatib, et l’Assemblée générale suspendait la Lybie du Conseil des droits de l’homme. Face à l’intensification de la répression et des opérations militaires du régime de Mouammar Kadhafi, une mobilisation internationale massive – incluant de nombreux appels à la responsabilité de protéger – permit le débat au sommet : les condamnations unanimes de l’Union africaine, de la Ligue arabe, du Conseil de coopération du Golfe, de l’Union européenne et d’organisations majeures de la société civile, renforcées par les premières conclusions des enquêtes lancées par le Conseil des droits de l’homme et la Cour pénale internationale, ouvrirent la voie à la résolution 1973. Votée le 17 mars 2011 malgré cinq abstentions, et rappelant au gouvernement libyen son devoir de protection envers sa population, celle-ci considérait que les attaques généralisées et systématiques contre la population civile pouvait équivaloir à des crimes contre l’humanité, et que la situation en Lybie constituait une menace contre la paix et la sécurité internationales. A ce titre le Conseil de sécurité autorisait les Etats membres, dans le cadre du Chapitre VII de la Charte, « à prendre toutes les mesures nécessaires, (…) afin de protéger les civils et les zones peuplées de civils menacés par une attaque », excluant par ailleurs toute occupation du territoire par une force étrangère. Assortie d’un renforcement de l’embargo et des sanctions individuelles et financières, et mettant en place une zone d’exclusion aérienne, cette résolution se traduisit dès le 19 mars par une opération militaire contre les forces armées libyennes, emmenée par les États-Unis, la France et le Royaume Uni, à la tête d’une coalition dont l’OTAN assumera le commandement dès le 24 mars.

 

Cette intervention a fait l’objet de réserves, et la stratégie militaire retenue fut le siège de critiques. Cependant, la mise en œuvre graduelle de mesures diplomatiques, humanitaires, économiques et coercitives, et le concours de l’ensemble du Système des Nations, soutenu par de nombreux Etats membres – en particulier au sein des organisations régionales concernées – ont conféré une légitimité incontestable à ces interventions menées au nom du devoir de protection. En outre, celles-ci ont été menées de manière préventive, sans attendre « un bain de sang à Benghazi », comme l’a expliqué Edward Luck [2]. Cette démarche collective renforce le principe de la R2P ; elle est aussi susceptible d’en accroître la portée dissuasive à l’avenir.

 

Cependant, le cas de la Libye ne doit pas occulter le fait que la Responsabilité de protéger demeure hautement polémique. Cette dernière est souvent identifiée comme le synonyme d’une intervention militaire coercitive : alors que l’usage de la force armée ne constitue, en principe, que la forme d’intervention la plus extrême, en dernier recours, au titre de la RTP, il s’avère que la seule référence au devoir de protection sous-entend automatiquement la possibilité de mesures coercitives ultérieures. C’est pourquoi d’aucuns craignent que celle-ci ne « pollue », ou ne fragilise, les débats plus larges concernant la protection des civils, thématique inclue à l’agenda du Conseil de sécurité depuis 1999.

 

A cet égard, un épisode emblématique du flou et des tensions qui entourent la Responsabilité de protéger intervint lors de la crise humanitaire engendrée par le cyclone Nargis en Birmanie, en 2008. Au Conseil de sécurité, le Ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, suggéra d’invoquer la R2P face au refus de la junte militaire birmane de laisser entrer dans le pays l’aide humanitaire internationale. Demeurée sans suites, cette proposition mit en évidence l’importance de l’interprétation, à la fois des intentions du gouvernement birman et du mécanisme de la responsabilité de protéger. En effet, la crise humanitaire en tant que telle ne relevait pas de l’un des quatre cas pouvant activer la RTP, mais comme le notait la Coalition internationale pour la RTP (ICRtoP), « s’il pouvait être démontré que les actions du gouvernement birman aboutissent à des crimes contre l’humanité, la communauté internationale devrait dès lors assumer la responsabilité d’empêcher ces crimes » [3].

 

Le malaise manifesté à cette occasion par de nombreuses ONG humanitaires internationales a rappelé que certaines divergences fondamentales traversent la société civile à cet égard. Ce clivage entre ONG humanitaire et organisations de défense des droits de l’homme se manifesta par ailleurs lorsqu’en mars 2009, la Cour pénale internationale délivra le premier mandat d’arrêt contre le président du Soudan El Bachir, inculpé de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre : l’expulsion consécutive de dizaines d’ONG, qui replongea le Darfour dans la crise humanitaire, fut l’occasion pour certains de rappeler leur hostilité à la R2P.

 

Dans ce contexte, le fait de limiter strictement les références à la RTP doit en préserver la signification, tout comme l’ensemble des acquis relatifs à la protection. En effet, la R2P participe désormais des instruments à disposition de la communauté internationale, mais la protection des civils en situation de conflit recouvre une réalité beaucoup plus large, qui repose sur six décennies d’évolutions du droit international humanitaire, des droits de l’homme et du droit des réfugiés. Les opérations de paix n’échappent pas à ce mouvement : les missions de protection se sont multipliées ces dernières années, confirmant une préoccupation croissante du Système des Nations Unies pour la sécurité humaine.

Les missions de protection dans les opérations de paix

Depuis le début des années 2000, un nombre croissant d’opérations de paix ont vu inclure dans leurs mandats des clauses relatives à la protection des civils en situation de conflit armé. Dès 2000, le Conseil de sécurité établissait dans sa résolution 1296 que les pratiques qui consistent à prendre délibérément pour cible des civils, à commettre des violations systématiques, flagrantes et généralisées du droit international humanitaire, ainsi qu’à refuser au personnel humanitaire l’accès aux civils durant un conflit armé, pouvaient constituer une menace contre la paix et la sécurité internationales. Le Conseil de sécurité affirmait être disposé, le cas échéant, à prendre les mesures appropriées – et à veiller à ce que les opérations de maintien de la paix se chargent, si possible, de la protection des civils en cas de menace imminente contre leur intégrité physique.

 

Cet engagement a été honoré à l’occasion de nombreuses opérations de paix et conformément aux recommandations du rapport Brahimi, la protection humaine – dimension désormais primordiale du maintien de la paix – s’est reflétée dans les mandats, les règles d’engagement et dans les effectifs des missions. La notion de sécurité élargie ou globale, défendue par de nombreux Etats, est à cet égard venue appuyer les politiques de sécurité humaine mises en œuvre au sein des opérations complexes.

 

Plusieurs opérations casques bleus ont ainsi été chargées de protéger des civils – ainsi notamment de la MONUC, la MINUAD, la FINUL II – tout comme d’autres, menées par des organisations régionales. En effet, à côté de la croissance des opérations de paix onusiennes et de leurs pans civils, une certaine régionalisation de la sécurité collective s’est imposée dans les années 2000, consacrant l’Union africaine, l’Union européenne ou l’OTAN en tant qu’acteurs du maintien de la paix. En dépit de dissonances certaines au sein de leurs institutions respectives, l’Union européenne et l’Union africaine ont d’ailleurs plébiscité la Responsabilité de protéger – le Parlement européen s’y est référé de façon récurrente et l’Acte fondateur de l’UA organisait dès 2000 un mécanisme de lutte contre les génocides et autres crimes de masse au sein des Etats membres de l’Organisation. Certains mandats délivrés par le Conseil de sécurité à des organisations régionales ont ainsi inclus ou consacré des missions de protection, à l’instar de l’opération militaire de l’Union européenne EUFOR Tchad-RCA [4] en 2008-2009 ou de la Mission de l’Union africaine au Soudan (pour le Darfour), à laquelle succédera la mission hybride UN-UA, la MINUAD, en 2008.

 

Dans le cadre de ces opérations, cependant, les missions de protection ne furent pas encadrées par la Responsabilité de protéger. La résolution 1706 votée en 2006 par le Conseil de sécurité invoquait bien la Responsabilité de protéger comme l’un des fondements de l’opération, mais celle-ci n’avait pu être déployée face au refus de Khartoum. Il faudra attendre la résolution 1769, votée près d’un an plus tard et dépourvue de référence à la RTP, pour que le déploiement de la MINUAD soit finalement accepté par le gouvernement soudanais.

 

De manière générale, ces missions de protection humaine demeurent hautement sensibles. Sur le terrain, elles nécessitent un commandement éclairé : pour des soldats de la paix, recourir à l’usage de la force armée, même à un niveau tactique, est une gageure. En effet, comment interpréter en temps voulu des règles d’engagement telles que l’intention hostile ou la menace imminente contre l’intégrité physique de civils, sans pour autant entrer en guerre ou remettre en cause la légitimité de la mission ? Les « retours d’expérience » de la MONUC témoignent de ces difficultés.

 

Au niveau stratégique, les contributions des Etats membres – à l’ONU, via les organisations régionales – demeurent soumises à une conditionnalité politique et opérationnelle. Des coopérations ponctuelles et structurelles ont été développées, ces dernières années, entre les différents acteurs du maintien de la paix (renforcement des capacités africaines, coordination UE-ONU, par exemple) et la construction des capacités occupe une place substantielle au sein de nombreuses opérations, consacrant une stratégie de lutte contre la faillite des Etats. Néanmoins, les opérations de paix continuent d’être pourvues au cas par cas et selon une logique ad hoc – et les missions de protection humaine ne font pas exception à la règle. Des initiatives spécifiques ont vu le jour, à l’instar des groupements tactiques de l’Union européenne conçus pour assumer – notamment – des missions de protection, mais leur engagement demeure intimement lié aux intérêts de politique étrangère et à l’évaluation des risques politico-militaires.

Des civils tributaires des intérêts et rapports de force

La mise en œuvre de la Responsabilité de protéger doit faire face à des défis considérables, au premier titre desquels la présence de l’indispensable volonté politique et d’un consensus international. Face aux risques d’instrumentalisation du principe à des fins de politique étrangère, c’est ce dernier qui constitue le gage de légitimité de son application.

 

En effet, les mesures au titre de la R2P ou de la protection des populations sont décidées et mises en œuvre par les Etats : si le consensus au Conseil de sécurité et les courants des opinions publics sont un test pour les « motifs de protection », qui doivent en principe constituer l’objectif premier de l’intervention, les Etats n’en demeurent pas moins guidés par leurs objectifs propres, politiques par excellence. Ce dilemme concerne les opérations de paix onusiennes ou menées par des organisations régionales, mais il est d’autant plus prégnant lorsqu’une opération militaire coercitive est en cause. Ainsi, l’opération coordonnée par l’OTAN en Lybie au printemps 2011 semble poursuivre non pas un, mais deux agendas : la protection des civils et la chute du régime. Si le premier relève de la Responsabilité de protéger pour laquelle un mandat de l’ONU a été voté, le second relève d’un choix politique de la coalition. Or, ce dernier demeure inavouable dans le cadre de la R2P, parce qu’il remet directement en cause la souveraineté étatique. Le même dilemme avait marqué la campagne de bombardements de l’OTAN au Kosovo en 1999 – alors menée sans mandat du Conseil de sécurité : comme l’expliquait Rony Brauman, le discours « humanitariste » qui semblait guider la guerre contre la Serbie de Milosevic « effaçait les considérations politiques qui en étaient à l’origine. Que les Nations européennes décident, dans le cadre d’une alliance militaire, de mettre un terme à la politique criminelle d’un pays européen, la Serbie, voilà qui [relevait] pourtant d’un programme politique décent » [5].

 

Ces logiques concurrentes expliquent en partie pourquoi de nombreuses situations dramatiques pour les civils ne donnent lieu à aucune mesure collective de la part de la communauté internationale. Non seulement les rapports de force au Conseil de sécurité conditionnent la reconnaissance de l’existence de massacres, d’un génocide ou de crimes contre l’humanité, nonobstant leur réalité objective, mais la situation géopolitique ou géostratégique pèse également lourd sur toute intervention. Ainsi le Conseil de sécurité a-t-il invoqué la R2P dans plusieurs résolutions sur le Darfour en 2006, mais pas lors de l’écrasement des manifestations pacifiques en Birmanie l’année suivante ; ainsi une opération militaire de protection a-t-elle été lancée dès les débuts de la guerre civile en Lybie en mars 2011, tandis que l’idée même d’une intervention pour mettre fin à la répression sanglante du régime syrien, contre des civils non armés, à la même période et dans le même contexte des révolutions arabes, demeure hors de question.

 

Par ailleurs, la volonté politique, comme le rappelle Hugo Slim, est trop souvent présentée comme la clé ultime du succès de la lutte contre les génocides et autres atrocités massives : une action militaire est bien souvent susceptible d’engendrer une situation pire, pour les civils, que celle qu’elle est censée éviter. Ainsi des tergiversations sur le Darfour, où les options furent limitées par les risques de voir annuler le processus de paix parallèle Nord-Sud, ou de provoquer un embrasement régional. En outre, les prévisions raisonnables de réussite d’une intervention sont trop souvent dominées par des considérations autocentrées de la part de leurs promoteurs : à cet égard, l’intervention militaire en Lybie, en dépit de sa légitimité onusienne, n’est pas sans faire craindre le glissement d’un scénario « Kosovo » vers un scénario à l’irakienne. Dans ces deux cas, nonobstant la supériorité militaire, c’est le consentement des populations qui fit la différence.

 

Les quatre cas auxquels la communauté internationale a voulu limiter la portée de la Responsabilité de protéger sont censés en constituer les garde-fous. Or leur qualification, leur reconnaissance – qui doit donner lieu à l’action collective – est conditionnée par des facteurs éminemment politiques. Le recours à la R2P en Lybie, qui en renforce certes la logique dissuasive, ne doit pas faire oublier les nombreuses situations où aucun consensus ne vient secourir les civils. Que ce soit en mode diplomatique ou coercitif, pacifique ou militaire, la responsabilité subsidiaire de la communauté internationale reste largement tributaire des intérêts des Etats membres.

 

Galia Glume
Centre d’études des crises et des conflits internationaux 
Université catholique de Louvain 
12 mai 2011


[1] La Responsabilité de protéger sera aussi mentionnée dans la résolution 1755 (2007) du Conseil de sécurité concernant le Soudan, ainsi que dans la résolution 1894 (2009) sur les civils dans les conflits (voir infra).

[2] Edward C. Luck, « We don’t want to wait until the dead bodies pile up », in Frankfurter Allgemeine Zeitung, 24 mars 2011.

[3] Voir Responsibility to protect – engaging civil society project (R2PCS), Statement on Burma disaster and R2P, 9 & 21 mai 2008.

[4] République centre-africaine.

[5] Rony Brauman, Humanitaire : le dilemme, Paris, Textuel, 2007 (nouvelle éd.).