Fragile accord de paix au Darfour

Le principal mouvement rebelle s'entend avec le gouvernement de Khartoum

13 févr. 2007

 

Le gouvernement soudanais et la branche majoritaire du plus important mouvement rebelle du Darfour, l'Armée de libération du Soudan (ALS), ont signé vendredi le 5 mai 2006 un accord de paix proposé par l'Union africaine (UA) et plusieurs pays. Le 8 juin 2006, après l'expiration de la date butoir du 31 mai et à l'issue d'un intense ballet diplomatique, une trentaine de commandants et de représentants politiques des branches dissidentes de la faction minoritaire du Mouvement/Armée de libération du Soudan (SLM/A) et du Mouvement pour l'Égalité et la Justice (JEM) ont signé une « déclaration d'engagement en faveur de l'accord de paix sur le Darfour » au siège de l'Union africaine. Toutefois, une faction de l'ALS et l'autre groupe rebelle invité aux négociations, le Mouvement pour l'égalité et la justice (JEM), continuent de rejeter l'accord.


En entrevue au Washington Post, Alex de Waal, spécialiste du Darfour et conseiller de l'équipe de médiation de l'UA, a déclaré que la mise en œuvre de l'accord serait très difficile, mais qu'il était essentiel de l'appliquer, car il représentait une dernière chance afin d'éviter un conflit régional. L'accord est l'aboutissement de deux ans de pourparlers de paix intersoudanais sous la houlette de l'UA, qui se sont déroulés de façon intermittente au Nigeria, pour tenter de mettre fin à cette crise. Dimanche le 30 avril, le gouvernement soudanais avait accepté un accord de paix de 86 pages reprenant tous les sujets abordés depuis le début des négociations. Toutefois, à la demande des rebelles, les négociations ont été prolongées jusqu'au jeudi 4 mai et plusieurs pays occidentaux ont dépêché des envoyés spéciaux à Abuja pour exercer des pressions sur les parties. Les Américains étaient représentés par le vice-secrétaire d'État, Robert Zoellick, et le Canada par son ambassadeur à l'ONU, Allan Rock. L'UA était représentée par son président en exercice, le chef de l'État congolais, Denis Sassou-N'Guesso.

 

L'accord du 5 mai porte notamment sur le partage du pouvoir, des richesses, le statut de la province du Darfour, la démobilisation des combattants (rebelles et milices pro-soudanaises) et les arrangements sécuritaires. Le texte propose un vote d'ici 2010 pour déterminer la création d'une unique entité géographique à la place des actuels trois provinces composant le Darfour. Les groupes ayant rejeté l'accord réclament des changements à l'accord, notamment la création d'un gouvernement régional du Darfour, un poste de vice-président du Soudan, une meilleure représentation dans les institutions nationales et l'allocation de 6,5% du PNB à un fonds de développement. Lors de la cérémonie de signature, le président Sassou N'Guesso a assuré que l'UA ne fermait pas la porte aux rebelles du Darfour qui ont refusé jusqu'à présent de signer l'accord de paix. « Je crois que le train a démarré, il vient de quitter la gare et progresse. Mais nous ne fermerons pas les wagons pour nos frères qui souhaiteraient monter en marche », a-t-il déclaré. « Notre lutte pour la paix au Soudan est une lutte sincère », a-t-il ajouté, soulignant que la ratification de l'accord « constitue le premier pas de cette lutte pour la paix, parce qu'il nous faut encore appliquer l'accord de paix. »

 

Vers un rapprochement entre les signataires de l'accord ?

Le 19 juin, un mois après la signature de l'accord, une délégation de la faction majoritaire du principal groupe rebelle au Darfour, le Mouvement/Armée de libération du Soudan (SLM/A), est arrivée à Khartoum afin de participer à la création d'une autorité de transition au Darfour chargée de la mise en oeuvre de l'accord de paix et de rencontrer différents partis politiques. À l'issue de ces rencontres, le gouvernement et la délégation du groupe rebelle ont décidé de créer un groupe de coordination (CCG) chargé d'œuvrer à la « reconstruction » du Darfour. Ils ont accepté notamment l'envoi le 10 juillet d'une mission d'évaluation commune du CCG et de soumettre un projet de reconstruction à la Conférence des donateurs prévue aux Pays-Bas en octobre.

L'épineuse question de l'opération onusienne

Malgré ces signes fragiles de bonne volonté, l'application de l'accord achoppe toujours sur la question de la transition d'une force de l'Union africaine à une force onusienne. L'UA a déployé une force de maintien de la paix au Darfour, la première mission de paix d'envergure pour cette organisation, actuellement forte de 7 000 hommes. La Mission de l'UA au Soudan (MUAS) est chargée de contrôler le respect du cessez-le-feu, signé au Tchad en 2004, entre le gouvernement et les groupes rebelles. Devant les difficultés rencontrées par la MUAS, l'Union africaine a accepté le principe d'une éventuelle prise en charge de la mission par l'ONU. Le 3 février 2006, le Conseil de sécurité a d'ailleurs appelé à l'élaboration de plans pour qu'une force de l'ONU se substitue à la force de l'Union africaine. Toutefois, le gouvernement soudanais souhaite contrôler entièrement les étapes de la mise en place de cette force. Parmi les points litigieux figurent la composition de la force - que le gouvernement souhaite principalement africaine - et son mandat - pour les Nations Unies, celui-ci serait nécessairement un mandat d'imposition de la paix au titre du Chapitre VII. Après avoir reçu l'ambassadeur Lakhdar Brahimi, représentant du Secrétaire Général des Nations Unies, le gouvernement soudanais a accepté début juin de recevoir une délégation du Conseil de Sécurité chargée de le convaincre d'accéder au déploiement d'une force onusienne. La délégation conduite par le britannique Emyr Jones Parry n'est pourtant pas parvenue à soutirer l'accord des autorités soudanaises sur le principe d'une opération onusienne sous chapitre VII. La pression diplomatique se fait de plus en plus intense sur le gouvernement soudanais qui persiste dans son refus, tandis que le chef du Mouvement de Libération du Soudan (SLM), Minni Minnaoui, seul dirigeant rebelle à avoir approuvé l'accord de paix sur le Darfour, menace de le dénoncer si l'ONU ne déploie pas rapidement une force de paix. En attendant l'accord du gouvernement soudanais sur les modalités du déploiement de cette force, il apparaît indispensable de renforcer la MUAS, seule opération à obtenir sa bénédiction, mais qui, en l'état est insuffisante pour instaurer les conditions de sécurité nécessaires à la mise en œuvre de l'accord de paix.

Un conflit meurtrier à dimension régionale

Depuis février 2003, une guerre civile et une crise humanitaire font rage au Darfour, dans l'ouest du Soudan. Selon les estimations internationales, la crise au Darfour a fait entre 180 000 et 300 000 morts et près de 2,4 millions de déplacés et réfugiés. Le conflit met aux prises le gouvernement soudanais du président Omar al-Béchir allié aux milices arabes locales « djandjawids » à des groupes rebelles autonomistes, dont le SLM et le JEM présents aux négociations d'Abuja. Les rapports récents des organisations humanitaires font état d'une aggravation de la situation militaire et humanitaire ces derniers mois. Cette aggravation n'est pas sans rappeler le conflit qui a menacé récemment la survie du gouvernement tchadien. À l'issue de sa visite au Darfour, la délégation du Conseil de Sécurité conduite par Emyr Jones Parry a conclu que la prise en compte de la dimension régionale était indispensable à la résolution du conflit soudanais.

Le Canada s'engage

Le Canada tente de peser sur les événements au Darfour. L'ancien premier ministre Paul Martin avait fait de cette question une des priorités de son gouvernement. En deux ans, Ottawa a versé 170 millions de dollars à l'Union africaine afin de soutenir sa force de paix et lui a prêté une centaine de véhicules blindés. Le 23 mai dernier, le nouveau gouvernement a annoncé l'octroi de 40 millions de dollars supplémentaires en faveur de l'aide humanitaire d'urgence et du maintien de la paix au Darfour. Cette somme servira précisément à faire en sorte que la MUAS soit en mesure de contribuer à la mise en œuvre initiale de l'accord de paix du Darfour et de jeter les bases d'une transition réussie vers une mission de l'ONU. Les principaux organismes d'aide humanitaire de l'ONU et des ONG canadiennes seront au nombre des partenaires. Des militaires canadiens sont actuellement à l'œuvre sur le terrain, et des ressources financières et humaines ont été dégagées afin d'accompagner le processus de paix présentement en cours au Nigeria.

 

À Ottawa, le sénateur Roméo Dallaire, ancien commandant de la Mission des Nations Unies au Rwanda (MINUAR) pendant le génocide de 1994, a présenté jeudi le 4 mai, une proposition demandant à l'ONU de dépêcher au Darfour une force de paix de 20 000 militaires avec un mandat du Chapitre VII pour imposer un accord de paix. Il a en outre invité le Canada à déployer un contingent de 1 500 militaires. Selon M. Dallaire, la Brigade multinationale d'intervention rapide des forces en attente de l'ONU (BIRFA) devrait constituer l'épine dorsale de la mission. Au Parlement canadien, un groupe de députés de tous les partis ont formé la Coalition parlementaire Sauvons le Darfour, afin d'inciter le gouvernement de Stephen Harper à s'engager résolument dans le règlement de cette crise. Les députés ont lancé un programme en dix points visant à stopper les massacres et à combattre l'impunité des criminels. Au cœur de cet appel à l'action, se trouve la création d'une force de Casques bleus de l'ONU qui remplacerait les soldats de l'Union africaine et dont le mandat serait de protéger les populations en faisant usage de la force si nécessaire.

 

Haingo Rakotonirina et Marc André Boivin

Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix

 

Retour aux dossiers du ROP