Marie-Joëlle Zahar et Arthur Boutellis publient " A process in search for peace: Lessons from the inter-Malian Agreement

Marie-Joëlle Zahar et Arthur Boutellis publient

Publié le : 5 mars 2018


Voici la synthèse de l’article de Marie-Joëlle Zahar et Arthur Bouteillis publié sur le site de l’International Peace Institute :

"L’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger (ci-après «l’Accord de Bamako»), signé en deux étapes à Bamako le 15 mai et le 20 juin 2015, était censé inaugurer une nouvelle ère de paix et de stabilité pour le Mali. Pourtant, non seulement n’y a-t-il eu que peu de progrès dans l’application de certaines des dispositions clés de l’accord, mais la situation sécuritaire demeure instable avec de nouveaux affrontements entre groupes armés signataires de l’Accord de Bamako durant l’été 2017 et la détérioration continue de la situation au centre du pays. Cette instabilité est d’autant plus inquiétante que le pays entre dans une période électorale intense — avec des élections locales et régionales prévues pour avril 2018 suivies de présidentielles en juillet — , et ce avec un nouveau gouvernement, dirigé par le cinquième premier ministre depuis l’élection du Président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2013. Pourtant, la communauté internationale s’est vraiment mobilisée pour soutenir l’État malien. Comment se fait-il, en dépit de cette mobilisation, que « le processus de paix [n’ait] guère donné de résultats tangibles »1 et que certains annoncent que l’accord de paix risque d’échouer ?

Toute analyse de la situation au Mali doit commencer par une prise en compte du fait que la crise la plus récente était due à la quatrième rébellion survenue dans le pays, et la troisième à se terminer par un accord négocié entre le Gouvernement malien et les groupes armés du nord. L’issue de ces précédentes négociations a fait naître le sentiment que les accords restent toujours lettre morte. Et cette situation a alimenté la méfiance de part et d’autre et entraîné la radicalisa- tion des mouvements armés. Bien que les négocia- tions passées aient établi l’Algérie dans son rôle de médiateur de prédilection, leur issue a marqué de son empreinte le processus de médiation conduit par ce pays en 2014-2015, dont les complications ont fait naître une partie des obstacles auxquels se heurte la mise en œuvre de l’Accord de Bamako.

La période de transition de deux ans prévue par cet accord s’est terminée le 20 juin 2017, mais le Gouvernement et les mouvements armés se sont entendus in extremis le 12 juin sur une nouvelle feuille de route pour l’application de l’accord au- delà de cette période intérimaire. Durant la deuxième moitié de 2017, la communauté internationale a mis en place de multiples instruments destinés à encourager la mise en œuvre de l’accord, avec l’adoption par le Conseil de sécurité d’un régime de sanction pour le Mali, la désignation d’un Observateur indépendant chargé d’évaluer de manière objective l’état de la mise en œuvre de l’accord et la mise en place d’une Commission d’enquête internationale indépendante pour le Mali. Le Conseil de sécurité a également adopté, en décembre, sa résolution 2391, qui ouvre la voie à un appui opérationnel et logistique spécial de l’ONU et de l’UE à la force conjointe du G5 Sahel par l’intermédiaire de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Le présent rapport revient sur les négociations en elles-mêmes et fait le point sur les progrès accomplis dans la mise en œuvre de l’accord depuis sa signature.

L’Accord de Bamako se présente plutôt comme un accord-cadre ébauchant les contours d’une solution, tout en laissant beaucoup d’aspects à clarifier lors de la mise en œuvre. Par conséquent, celle-ci a nécessité une médiation intensive au fur et à mesure que les parties interprétaient ses dispositions et s’employaient à les traduire en nouveaux mécanismes et nouvelles structures et institutions. Six problèmes clés ont posé des difficultés pendant ce processus. L’analyse de ces difficultés permet de dégager un certain nombre d’enseignements pour l’engagement de l’ONU dans les processus de paix.

  1. Le rôle du gouvernement dans la mise en œuvre. Les médiateurs ont établi que l’État malien était le principal acteur chargé de la mise en œuvre. Bien que, ces derniers temps, le Gouvernement malien ait manifesté une plus grande volonté d’aller de l’avant, en particulier au chapitre de la sécurité et des institutions politiques, la mise en œuvre dans les autres domaines est restée à la traîne. De plus, sa manière d’opérer la mise en œuvre a créé des tensions avec les groupes armés et contribué au dysfonctionnement des mécanismes de suivi.
  2. La fragmentation et la recomposition des groupes armés. Les changements de donne incessants observés parmi les groupes armés ont eu trois conséquences directes pour la mise en œuvre. Premièrement, l’équipe de médiation internationale a dû s’évertuer à résoudre le problème des nouveaux groupes armés rivalisant pour être inclus dans le Comité de suivi. Deuxièmement, les affrontements entre groupes armés ont permis au Gouvernement d’imputer la stagnation de la mise en œuvre à l’insécurité. Et troisièmement, la fragmentation des groupes armés a conduit leurs représentants à porter plus d’attention aux avantages attribués à titre communautaire ou individuel qu’aux dividendes de la paix.
  3. La « clanisation » du processus de paix. Les scissions des groupes armés sur des critères d’appartenance tribale ont mis en évidence la «clanisation» grandissante du conflit. Malgré des accords temporaires négociés à l’échelle locale, les luttes de pouvoir entre les tribus et au sein de celles-ci se sont poursuivies, ce qui a eu pour effet de perpétuer le cycle de l’insécurité et a contribué à bloquer le processus de mise en œuvre. Ces luttes intestines se sont jouées tout particulièrement lors de la nomination des nouvelles autorités intérimaires dans les régions du nord.
  4. Les « non-dits » tels que le terrorisme et les trafics. Les négociations n’ayant pas réglé les questions du terrorisme et du crime organisé, ces deux sujets sont devenus des problèmes pressants pendant la période de mise en œuvre. Pendant que l’attention se concentrait sur le nord du pays, les groupes terroristes se sont mis à envahir le centre, si bien que le Mali est devenu le théâtre d’opérations le plus dangereux pour les soldats de la paix de l’ONU. La lenteur des progrès réalisés dans la mise en œuvre de l’accord de paix a rendu difficile de distinguer entre groupes armés « respectant le processus de paix », « terroristes » ou « criminels », et cette distinction reste floue.
  5. L’absence de dividendes de la paix et le manque d’adhésion de la société. C’est dans le domaine du développement que la mise en œuvre a été la plus lente, surtout en raison de la présence limitée de l’État et de l’insécurité persistante qui règne dans le nord du Mali. Cet état de fait a affaibli l’adhésion des populations du nord au processus de paix. En même temps, les concessions supposées aux groupes armés et aux populations du nord ont affaibli l’adhésion de la société dans le sud. Néanmoins, les Maliens restent généralement favorables à la mise en œuvre de l’accord.
  6. Le maintien d’une unité d’action et de volonté dans la communauté internationale. L’équipe de médiation internationale, qui s’est élargie après la signature de l’accord, a accompagné de près son application par la mise en place et le maintien de garanties et de mécanismes de suivi. Si la diversité des acteurs de cet accompagne- ment a parfois aidé à arracher des avancées, elle a aussi compliqué la tâche de la communauté internationale lorsqu’il s’est agi de maintenir une vision commune et un niveau d’engage- ment constant.

Même si la mise en œuvre de l’Accord de Bamako est très en retard sur son calendrier, il y a désormais de modestes acquis sur lesquels s’appuyer pour aller de l’avant, notamment la conférence d’entente nationale, la mise en place des autorités intérimaires dans toutes les régions du nord et le lancement de patrouilles mixtes à Gao. Les affrontements entre groupes armés signataires durant l’été 2017 ont été suivis d’un nouveau cycle de pourparlers entre les groupes armés et leurs affiliés au niveau local (« Anéfis 2 »). La plus grande implication du Gouvernement et de la commu- nauté internationale dans ce cycle pourrait enclencher une nouvelle dynamique positive à condition que les engagements pris soient respectés et qu’ils viennent effectivement compléter et renforcer le processus de paix au niveau national. Beaucoup continuent de craindre que les parties s’intéressent plus au processus qu’à la paix propre- ment dite, et il y a toujours un risque que l’équipe de médiation internationale se désengage du suivi de la mise en œuvre et que les solutions militaires commencent à se substituer à un processus politique qui, certes, piétine, mais qui demeure la seule option pour éviter un retour de la violence. »

https://www.ipinst.org/2017/06/lessons-from-inter-malian-peace-agreement


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