Le Darfour face au risque d’enlisement international

Un assaut majeur contre la MUAS ébranle les espoirs de paix

8 oct. 2007

 

Le 30 septembre 2007, la force de l’Union africaine au Soudan (la MUAS) basée dans la ville d’Haskanita, au Sud Darfour, a subi l’attaque de plusieurs centaines d’hommes lourdement armés, provoquant la mort d’au moins dix soldats africains et de nombreux blessés. De nombreux autres soldats sont toujours portés disparus. C’est là la plus grave offensive dont a fait l’objet la MUAS depuis son déploiement en juin 2004. La dernière attaque sanglante contre elle datait de mars 2007, au cours de laquelle cinq soldats sénégalais avaient été tués.


Pour comprendre ces attaques et leur portée, il faut d’abord rappeler que ce déploiement de l’Union africaine a été vivement soutenu par le Président de la Commission de l’Union africaine, l’ex-président malien Alpha Omar Konaré, par les membres occidentaux du Conseil de sécurité de l’ONU et par l’Union européenne pour favoriser la fin des combats initiés en février 2003 entre les groupes rebelles darfouris d’une part (Armée de libération du Soudan – ALS – et Mouvement pour la justice et l’équité – MJE) et l’armée soudanaise et les milices qui lui sont liées d’autre part (en particulier les Forces de défense populaire).

 

Cette présence africaine devait empêcher les belligérants de reproduire les violences massives commises contre des civils au cours de la campagne anti-insurrectionnelle menée par l’armée soudanaise et ses milices supplétives durant l’hiver 2003-2004. Cette vague de violence disproportionnée et l’exode massif qu’elle a généré ont provoqué la mort de 150 000 à 200 000 personnes selon l’ONU. Puis le déploiement de la MUAS a correspondu à une période de diminution notable de la violence au Darfour de l’été 2004 à la mi-2006 et à un afflux considérable d’organisations humanitaires internationales pour apporter une aide de première urgence aux deux millions de Soudanais réunis dans les camps de déplacés au Darfour après avoir fui les violences.

 

La situation au Darfour s’est toutefois dégradée à la suite de l’accord de paix conclu le 5 mai 2006 avec certaines factions des mouvements rebelles, paradoxalement : ces derniers se sont alors associées aux troupes gouvernementales pour combattre violemment – souvent par destructions de villages interposées – les commandants rebelles qui ont refusé de signer et de respecter cet accord. Depuis lors, les mouvements rebelles sont plus que jamais divisés, souffrant régulièrement de la défection de leurs commandants, devenus difficilement contrôlables. La guerre a gagné une nouvelle intensité, avec son lot de violences commises contre des civils par les belligérants, et particulièrement par les différentes factions rebelles sur une base ethnique. S’ajoute également le comportement « prédateur » de groupes armés à l’égard de ceux qui, au Darfour, possèdent des biens utiles, hors de toute stratégie militaire bien définie. C’est ainsi que les attaques contre les organisations internationales se sont multipliées.

Les intérêts persistants pour la continuation de la guerre

Les récentes attaques contre la MUAS s’inscrivent clairement dans ce contexte de fragmentation et de recomposition des groupes rebelles mais aussi des milices en présence, en somme, dans un contexte d’accroissement du recours aux armes à des fins tantôt politico-militaires, tantôt lucratives. Elles renvoient également aux stratégies d’obstruction permanente que Khartoum déploie face à toute présence internationale au Darfour. Parce que le régime soudanais espère toujours étouffer la rébellion hors de toute supervision internationale et en minimisant les coûts de cette contre-insurrection, il ne peut que profiter d’un climat dangereux susceptible de décourager les contributeurs de troupes de ces opérations de paix.

 

C’est là une vieille « recette » déployée par les groupes armés hostiles à la présence de forces internationales, qui consiste à infliger à ces dernières un camouflet humiliant, en leur faisant subir de lourdes pertes matérielles et humaines (comme en Somalie le 3 octobre 1993, au Rwanda le 7 avril 1994) ou en prenant leurs soldats en otage (en Sierra Leone le 3 mai 2000). Dès que des troupes sont lancées dans un théâtre de conflit en l’absence du mandat, des moyens matériels et de la détermination politique nécessaires pour accomplir leur mission pacificatrice, elles deviennent des cibles facilement manipulables par les belligérants pour provoquer une escalade militaire et une prise de parti dans les combats. Il est alors normal que des États contributeurs mal préparés s’alarment de cette situation d’enlisement et demandent la fin des opérations et/ou le retour de leur soldat. Comme l’ont fait les États-Unis en Somalie, la Belgique au Rwanda ou encore l’Inde en Sierra Leone, le Sénégal a réagi aux attaques d’Haskanita par la voix de son président Abdoulaye Wade pour annoncer qu’il pourrait retirer son contingent d’hommes (plus de 500 hommes) si la MUAS demeurait incapable d’assurer sa propre sécurité. Le Nigeria, qui a perdu sept hommes dans l’attaque, se refuse d’envisager son retrait, pour l’heure. Ceux qui ont observé le mode opératoire de Khartoum dans la guerre qu’il a menée contre les insurgés au Sud Soudan au cours des années 1990 ont régulièrement souligné l’habileté avec laquelle ce régime parvenait à diviser les rebellions, en exploitant les différentes lignes de fracture en leur sein. Depuis 2006, certains pans liés à l’appareil sécuritaire de l’État soudanais ont opté pour le sabotage des efforts déployés par d’autres membres du parti au pouvoir et par l’opposition démocratique soudanaise en lien avec l’ONU pour négocier des solutions pacifiques aux conflits du Sud Soudan et du Darfour.

 

À terme, ces cadres de l’État soudanais hostiles à une résolution négociée du conflit sous contrôle international redoutent de faire des concessions politiques auxquelles la junte militaire au pouvoir pourrait bien ne pas survivre, étant donné le coût politique des revendications appelant à un partage du pouvoir et des richesses en faveur des groupes ethno-régionaux marginalisés à travers tout le pays. Il faut également rappeler l’implication dans la rébellion d’opposants politiques poursuivant vraisemblablement des agendas nationaux de conquête du pouvoir à Khartoum. Ainsi, l’ancien mentor de ce régime militaro-islamiste, Hassan el-Tourabi, chassé du pouvoir en 2000, est considéré comme un important soutien du MJE au Darfour en vue de fragiliser les dirigeants soudanais actuels et favoriser son retour sur le devant de la scène politique à Khartoum.

 

Mais une autre inquiétude, bien plus urgente, nourrit ce rejet de toute présence internationale : en mars 2005, la Cour pénale internationale a été saisie par le Conseil de sécurité de l’ONU des violences commises au Darfour. Si l’accusation de génocide proférée par quelques rares diplomaties, États-Unis en tête, n’a pu être établie, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis sont, eux, bien documentés, et font l’objet d’enquêtes par le procureur de la Cour. Ces enquêtes menacent ainsi directement des responsables qui occupent des fonctions élevées au cœur des services de sécurité de l’État soudanais, tel que le ministre d’État aux affaires humanitaires, Ahmed Haroun. Pour cette raison, ces derniers travaillent à déstabiliser les processus de paix en cours et à restreindre les marges d’action de tous les intervenants extérieurs sur les théâtres de conflits et à l’égard de la Cour pénale internationale. Il faut toutefois noter que le gouvernement soudanais a toujours soutenu, sur le principe, l’opération de l’Union africaine, qui lui permettait de contester plus aisément la légitimité d’une opération onusienne dans les différentes instances multilatérales concernées, Union africaine, Ligue des États arabes et ONU en particulier.

 

Par ailleurs, on ne peut écarter les considérations tactiques qui, au plan local, peuvent pousser d’autres groupes combattants (milices ou factions rebelles) à accélérer le départ d’une force internationale qui, en gelant les positions des uns et des autres, gênerait leur progression militaire. Les violences n’auraient pas, ici, besoin d’une coordination préalable de la part des dirigeants gouvernementaux ou rebelles pour être commises. Dernière piste envisagée, les appels actuels à une prise de relais de l'Union africaine par l’ONU peuvent conduire certains groupes armés à défier ouvertement la première – jugée trop prudente à l’égard du régime soudanais de surcroît – pour contribuer à la discréditer et à accélérer le déploiement de la seconde. Ces différentes hypothèses renvoient à l’équation politique internationale qui sous-tend toute l’action internationale dans la résolution du conflit au Darfour.

La faiblesse politique de l’Union africaine : un jeu diplomatique international ambigu

Face à ces violences contre des civils et de plus en plus contre ses soldats, l’Union africaine peine à réagir, du fait de la faiblesse de ses ressources matérielles et financières et de sa structure de commandement. Mais les raisons de cette faiblesse sont également politiques.

 

D’abord, les divisions sont vives entre les États membres de l’organisation régionale quant à la position à adopter à l’égard des belligérants, et en particulier à l’égard du régime soudanais. Les mouvements toujours actifs contre Khartoum attendent davantage d’un déploiement d’une opération de l’ONU, opération que le président Omar el-Béchir a toujours obstinément refusé, avec succès. Depuis près d’un an, les responsables du maintien de la paix à l’ONU se débattent dans les ambiguïtés des positions du Soudan et de celles des membres du Conseil de sécurité pour qu’une importante opération de paix « hybride », composée de 26 000 hommes sous la tutelle conjointe de l’ONU et de l’Union africaine, soit déployée au Darfour.

 

Cela conduit à évoquer une seconde source de faiblesse politique pour la MUAS, qui réside cette fois dans ses soutiens extérieurs. Les récentes discussions diplomatiques autour de la question du Darfour ont montré qu’il n’existait aucun agenda politique commun aux États capables de faire la différence dans ce dossier. Certes, le 31 juillet 2007 dernier, tous les membres du Conseil de sécurité ont voté en faveur de la résolution 1769 autorisant la préparation d’une telle mission hybride. Mais cette belle unanimité suit une série de débats difficiles et de prises de position acerbes. En particulier, la MUAS a fait l’objet de constantes critiques de la part de ses principaux appuis financiers et diplomatiques (Union européenne, États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Danemark, Norvège), lorsque ces États ont souhaité accélérer la prise de relais par une mission de l’ONU au Darfour. Ce sont pourtant ces mêmes diplomaties qui ont soutenu la création de cette force africaine à un moment où leur priorité était la signature d’un accord de paix au Sud entre le principal mouvement rebelle sudiste (le MLPS) et le gouvernement soudanais, alors redevenu un partenaire diplomatique, pour un temps.

 

Le manque de savoir-faire de l’Union africaine en matière de maintien de la paix explique en partie ces critiques. Mais ces dernières correspondent également à un changement d’attitude de la part de ces États vis-à-vis du Soudan, États-Unis en tête. Après une période de retrait à propos du Darfour, les positions américaines sont rapidement devenues très virulentes à l’encontre de Khartoum, alors que les violences commises par les mouvements rebelles suscitaient moins d’attention. Cette violence verbale intense et peu suivie d’effets – si ce n’est par des appels constants à des sanctions toujours plus sévères – n’a pas manqué d’être interprétée comme un signe de partialité occidentale en faveur des rebelles, et ce aussi bien à Khartoum que dans de nombreuses capitales arabes et africaines, ainsi qu’à Beijing et à Moscou. Un front diplomatique s’est affiché contre ce nouvel « interventionnisme occidental », compliquant sérieusement les négociations au sein de l’Union africaine, de la Ligue arabe et de l’ONU. La Chine a endossé le rôle de protecteur (prudent) du Soudan contre toute mesure coercitive de la part du Conseil de sécurité, apparaissant comme un contrepoids utile. D’importantes concessions ont finalement dû être faites par les États-Unis et leurs alliés sur ce dossier, dans le langage adopté en particulier, pour atteindre cette unanimité en juillet dernier.

 

Sur le terrain, les groupes armés ont compris que les violences commises n’induisaient pas des mesures de rétorsion immédiates et insurmontables de la part des États membres de l’Union africaine ou de l’ONU. Au contraire, ils ont bien perçu que les divisions existantes permettaient de faire jouer une certaine concurrence entre les acteurs intéressés, et que dans ce jeu, le recours à la violence était souvent le meilleur moyen d’atteindre leurs objectifs divers. De son côté, l’opposition démocratique soudanaise s’est retrouvée dans une situation encore plus difficile : ses appels répétés à soutenir un déploiement de l’ONU ont suscité une large méfiance au Soudan et ailleurs, et ses efforts pour identifier une solution soudano-soudanaise au conflit pèsent peu aux yeux des différents groupes armés, comparativement aux soutiens directs et indirects que ces derniers peuvent trouver ailleurs, dans les diplomaties et les médias occidentaux, dans le monde arabe, à l’ONU et particulièrement au Conseil de sécurité, etc.

 

Prévue pour la fin décembre 2007, les responsables de la force hybride ONU / UA devront éviter les difficultés rencontrées par la MUAS, liées à l’absence d’une ligne politique acceptée par les principaux acteurs à l’ONU et fondée sur un accord de paix solide entre les belligérants. Si l’objectif est bien la paix dans la région, et non l’ajout d’une guerre à une autre guerre, à l’issue très incertaine, on ne voit pas bien quelle serait l’alternative à la diplomatie, dans le cadre de l’ONU.

 

David Ambrosetti - chercheur au CNRS (ISP / Université Paris X – Nanterre)

8 octobre 2007


Ce texte a été préparé grâce au soutien du groupe de recherche sur les Conflits armés en Afrique subsaharienne du Centre d’études d’Afrique noire (CNRS / Institut d'Études politiques de Bordeaux), programme co-financé par le Conseil régional d’Aquitaine et par le ministère français de la Recherche.

 

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