Blogs militaires

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À l’instar des blogs civils, les blogs militaires connaissent un succès de plus en plus important. Ils se sont surtout développés depuis les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Même l’ONU et ses Casques bleus n’y échappent pas. Les blogs militaires (aussi appelés milblogs) sont des sites internet, tenus à titre privé, portant principalement sur des thèmes militaires.

 

Tout comme pour les autres types de blogs que l’on peut retrouver sur la toile, ces derniers offrent une composante interactive permettant aux visiteurs de commenter les informations affichées par l’auteur en ordre chronologique inverse. Avec le foisonnement numérique observé depuis une dizaine d’années, on a ainsi assisté à un développement de la ‘blogosphère militaire’, c’est-à-dire d’un monde interconnecté de blogs et de bloggeurs désireux d’échanger divers types d’informations liées à la thématique militaire. De par leur impact potentiel sur l’opinion publique, les blogs représentent à l’heure actuelle une source majeure d’influence qui, non seulement alimente l’actuel flux continu de nouvelles, mais qui a également poussé les organisations militaires vers davantage d’ouverture et de transparence.

Origines

Si l’ascension rapide des blogs en tous genres a débuté il y a une dizaine d’années, avec l’accessibilité croissante des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il a cependant fallu attendre un certain temps pour que ces derniers se développent plus spécifiquement dans l’univers militaire. Un des premiers éléments marquant du développement des blogs militaires remonte à 2005, lorsqu’un journaliste de CNN (Eason Jordan) fut contraint de démissionner pour mettre une fin à la controverse liée à sa remarque formulée durant le Forum Economique Mondial de Davos à propos de soldats américains qui auraient volontairement visé une douzaine de journalistes en Irak. Même si, rapidement, il avoua qu’il s’était mal exprimé, ce dernier fut assailli par de nombreux bloggers et placé d’emblée sur le devant de l’actualité. Le New York Times conclua que la morale de l’histoire était sans doute que les média ne peuvent, de nos jours, plus jeter des allégations sans substance et s’attendre à ce que les gens les croient. Les premiers blogs militaires se sont, en fait, surtout développés avec les conflits en Afghanistan et en Irak et étaient tenus par des soldats américains désireux de rester en contact et de continuer à partager, virtuellement, leur quotidien avec leurs proches. Mais c’était également pour répondre à une volonté de partager, à côté des informations diffusées par les média traditionnels et de leurs équivalents électroniques, leur représentation de la réalité dans un univers professionnel marqué, en opérations, par un niveau élevé de routine. En recourant à des canaux plus informels et en y relatant des expériences personnelles teintées de subjectivité, ces blogs génèrent un degré plus élevé d’authenticité qui ne se retrouve pas dans d’autres types de média, ou dans une moindre mesure tout du moins.

Différents types de blogs

Les bloggeurs offrent généralement un accès aisé à leurs données mécanographiques et sont, de ce fait, aisément identifiables ; on peut donc assez facilement établir leur profil. La vaste majorité est composée de militaires anglophones déployés en opérations. Au niveau du contenu et des thématiques qui sont abordées sur ces blogs, celles-ci sont assez variables. En faisant une classification non exhaustive, on peut néanmoins relever cinq grandes catégories de blogs militaires. Tout d’abord, la majorité des blogs sont tenus par des militaires (d’active ou réservistes) qui racontent leur vie en unité ou, plus fréquemment, en opération. Il s’agit souvent de jeunes adultes disposant d’une certaine maîtrise des outils informatiques et au sein desquels on peut distinguer ceux qui se concentrent sur le volet informationnel et la volonté de transmettre de ‘vraies’ informations aux lecteurs et ceux qui privilégient la dimension sociale et relationnelle en mettant davantage l’accent sur la vie quotidienne à l’unité ou en mission. De nombreux militaires tendent à consulter ce genre de blogs lorsqu’ils apprennent qu’ils seront prochainement déployés, ceci afin de préparer au mieux leur déploiement opérationnel futur. Ces blogs leur permettent non seulement de s’informer sur le volet sécuritaire mais aussi de rechercher des informations pratiques relatives à l’aire d’opération dans laquelle ils seront déployés. Les blogs tenus par les vétérans relatant leurs précédentes expériences et leur expertise gagnée durant leur passé militaire constitue un deuxième type de blogs. Tenir ce blog leur permet, en quelque sorte, de rester en contact et de garder un lien avec leur ancien milieu professionnel. On retrouve ensuite un troisième type de blogs, ceux tenus par les membres de familles de militaires (surtout des femmes de militaires) qui y évoquent les difficultés sociales et relationnelles dans leur vie de tous les jours suite au déploiement opérationnel de leur conjoint. Elles y abordent les changements que cette absence engendre temporairement dans leur vie et, à travers leurs blogs, offrent des espaces de discussion et partagent ainsi leurs expériences et leur vécu avec d’autres femmes de militaires qui sont (ou qui ont été) dans la même situation. Une autre catégorie de blogs est composée de civils, plutôt jeunes, passionnés par le registre militaire, notamment par les volets opérationnels et technologiques. Une dernière catégorie est constituée de journalistes professionnels qui tiennent leur propre blog afin d’y poster des informations de manière beaucoup plus libre que dans leur cadre professionnel, indépendamment de toute ligne éditoriale.

Implications pour les organisations militaires et les contextes opérationnels

Longtemps considérées comme des institutions peu enclines à communiquer avec leur environnement, les organisations militaires ont été amenées à revoir leur traditionnelle image de ‘grandes muettes’ pour communiquer davantage avec les acteurs externes. Toutefois, la mise à disposition massive d’informations sur le net pose des défis importants, dans la mesure où les dimensions de hiérarchie, de contrôle et de secret sont évacuées de ces canaux de diffusion. La profusion d’informations diffusées en ligne non seulement par les blogs mais aussi, plus récemment, par les réseaux sociaux et autres sites internet (comme WikiLeaks) illustre non seulement les avantages et la transparence accrue résultant de cette mise à disposition massive d’informations mais également les risques potentiels pour le fonctionnement des organisations militaires et de leur core business, à savoir les opérations. Au sein d’organisations militaires longtemps restées fermées et opaques, ces canaux informels offrent des possibilités nouvelles aux membres de l’organisation pour exprimer leurs visions et offrir une perspective plus nuancée, et souvent plus critique, que celle proposée dans les canaux officiels. Ce faisant, les blogs militaires concourent non seulement à faire évoluer le lien armée-nation et l’image de l’organisation militaire mais également, au sein de cette dernière, la place occupée par les militaires en leur donnant une voix potentielle et, par-là, un certain pouvoir.

 

Pour des organisations caractérisées par un haut degré de formalisation, de centralisation et de contrôle, ces blogs posent aussi de nouveaux défis et requièrent notamment un changement de culture organisationnelle et une ouverture plus grande vers les médias. Entre temps, et avant qu’un changement éventuel ne s’opère dans ce sens, de nouvelles règlementations ont été appliquées au sein des organisations militaires afin de réguler (ou de mieux contrôler, c’est selon) ces échanges d’informations. Ainsi, un nombre croissant de pays ont édicté des directives à cet effet et ont exigé de leurs militaires qu’ils fassent d’abord approuver par leur supérieur hiérarchique le contenu des informations qu’ils souhaitent placer sur leur blog. C’est surtout le cas pour les informations dont la divulgation pourrait constituer un risque pour la conduite des opérations (OPSEC : Operations Security).

 

Dans des opérations qui, à l’heure actuelle, sont menées en multinational, ces règlementations nationales se voient aussi souvent complétées par celles du cadre d’intervention dans lequel les missions s’inscrivent. Des directives sont ainsi d’application concernant l’utilisation des blogs dans les opérations de maintien de la paix. Le règlement stipule, en effet, que les membres ne doivent pas, sauf dans l’exercice normal de leurs fonctions officielles ou sous l’approbation préalable du Secrétaire-Général, s’engager dans des déclarations officielles ayant trait aux buts, activités ou aux intérêts des Nations Unies que ce soit à la presse, à la radio ou à d’autres agences d’informations publiques. Le règlement stipule, en outre, qu’une autorisation préalable est requise pour toute publication, y compris sur internet. Une certaine marge de manœuvre reste toutefois de mise puisque toute personne prenant part à une mission ONU conserve le droit de s’exprimer sur son travail en particulier. De plus, l’organisation encourage également ses membres à participer à des activités externes qui assurent une certaine visibilité et, par-là, contribuent à faire avancer les objectifs de l’ONU. Dès lors, s’exprimer sur les blogs et les autres réseaux sociaux rentre dans ce dernier cas de figure, à condition bien entendu que les propos tenus ne nuisent pas à l’image de l’organisation.

Une facette plus humaine

Les technologies actuelles ont permis à un nombre croissant d’individus de diffuser des informations et d’avoir ainsi accès à une audience potentiellement très large. Ces mouvements de décentralisation de l’information ont eu des impacts majeurs sur les média traditionnels mais posent également de nouveaux défis, notamment lors de déploiements opérationnels. Ces challenges renvoient notamment à la circulation de l’information, traditionnellement descendante, mais également au degré d’ouverture vis-à-vis de leur environnement externe. Sur ce point, certains changements se sont déjà produits puisque les organisations militaires recourent désormais, elles-aussi, davantage à ces moyens électroniques et proposent des outils de communication plus interactifs et plus flexibles afin de leur assurer une certaine crédibilité, notamment pour des opérations engagées dans des théâtres éloignés. Ainsi, en avril 2008, l’OTAN lançait son propre canal de télévision numérique et a également recours à d’autres canaux, comme YouTube, pour améliorer son image en informant davantage l’opinion publique sur l’utilité de sa présence en Afghanistan.

 

Ces échanges d’informations, généralement fondés sur des témoignages et des expériences vécues par des gens et des militaires ‘ordinaires’, contribuent aussi à donner une image plus personnelle, plus ‘humaine’ pourrait-on presque dire, du métier militaire. De la sorte, ils tendent à proposer une représentation beaucoup plus exhaustive du rôle joué par les militaires dans les conflits actuels. En revanche, c’est également par ces mêmes canaux et, comme cela a été le cas par le passé, à travers la diffusion de photos compromettantes et de propos discriminatoires que l’image des institutions militaires peut aussi très rapidement se ternir. Dans les faits, un contrôle est toutefois assez délicat à exercer car, comme on l’a vu dans le profil des bloggeurs, ce sont aussi des proches de militaires qui tiennent ces blogs et qui ne sont donc pas directement soumis à ces limitations. D’autre part, appliquer uniquement des restrictions sur la tenue de blogs militaires s’avère peu efficace étant donné l’utilisation croissante des réseaux sociaux qui permettent, en requérant des auteurs un investissement en temps beaucoup plus limité que pour des blogs, de communiquer des informations à un large public d’amis virtuels.

 

Derrière les discours homogénéisant et normatifs, le développement de la blogosphère militaire et de cette multiplicité de points de vue constitue aussi l’une des manifestations visibles du processus complexe de transformation observé au sein des organisations militaires… Une tendance irrémédiable, que celle-ci soit souhaitée ou non.

 

Dr. Delphine Resteigne

Chaire de Sociologie, Ecole Royale Militaire, Bruxelles

 

29 avril 2011



Article de référence :

 


Resteigne, Delphine. 2010. “Still connected in operations ? The milblog culture”, International Peacekeeping, 17 (no.4), 515-525.