Conseiller militaire du Secrétaire général

Retour au détail: Conseiller militaire du Secrétaire général

 

Le poste de « conseiller militaire du Secrétaire général » est un poste singulier au sein de l’organigramme du Secrétariat des Nations Unies. Si le libellé parait ambigu, il traduit également une certaine survivance du passé. Pour autant, ce titre confère à son détenteur un certain prestige dans la structure : il est le seul et unique conseiller militaire de la structure. Conseiller auprès du Secrétaire général, il ne rapporte qu’au et n’interagit en réalité le plus souvent qu’avec le Secrétaire général adjoint pour les opérations de maintien de la paix. Son rôle est également particulier : militaire de niveau stratégique, le militaire le plus haut gradé de la structure (Général de corps d’armée), il ne commande pas vraiment les militaires déployés au sein des opérations de maintien de la paix. Il peut toutefois être considéré comme le premier des Casques bleus. Le poste de « conseiller militaire du Secrétaire général » est donc bien à part et a peu d’équivalent dans les autres structures internationales (OTAN, UE).

 

Liste des conseillers militaires du Secrétaire général

 

Date

Nom

Grade

Nationalité

1960-1968

Indar Jit Rikhye

Général de brigade

Inde

1979-1992

Timothy Dibuama

Général de brigade

Ghana

1992-1995

Maurice Baril

Général de brigade

Canada

1995-1997

Frank Van Kappen

Général de brigade

Pays-Bas

1998-2000

Giulio Fraticelli

Général de brigade

Italie

200-2002

Timothy Ford

Général de division

Australie

2002-2005

Patrick Cammaert

Général de division (D2)

Pays-Bas

2005-2007

Randhir Kumar Mehta

Général de division (D2), puis de corps d’armée (ASG)

Inde

2008-2010

Chikadibia Isaac Obiakor

Général de corps d’armée (ASG)

Nigéria

Depuis 2010

Babacar Gaye

Général de corps d’armée (ASG)

Sénégal

Historique du poste de conseiller militaire du Secrétaire général

Selon James Boyd, « c’est au cours de l’expérience de Suez [avec la création de la Force d’urgence des Nations Unies, première opération de maintien de la paix] qu’un général finlandais a été détaché pour servir de premier conseiller militaire du Secrétaire général » (1). A cette époque, les quelques missions d’observation et opérations de maintien de la paix créées sont gérées par le Département des Affaires politiques spéciales. Le rôle du Secrétaire général de l’époque, Dag Hammarskjöld, dans la création des opérations de maintien de la paix a joué dans la désignation de ce poste rattaché à sa personne.

Le poste de « conseiller militaire » devient permanent à partir de 1965. Dans un organigramme du Secrétariat de 1966, le conseiller militaire dépend à la fois du Cabinet du Secrétaire général et des Sous-Secrétaires généraux pour les Affaires politiques spéciales. Le poste est occupé jusqu’en 1968 par le général indien Indar Jit Rikhye. Ce poste sera supprimé en 1969 et remplacé par le poste d’"officier de liaison militaire" ("Military Liaison Officer"), avant d’être recréé en 1979 à un niveau politique moindre, c’est-à-dire à l’intérieur du Département des Affaires politiques spéciales (2). Mais il a tout de même conservé le titre rattaché à la personne du Secrétaire général, ce qui laissait entendre que le conseiller militaire pouvait avoir, notamment en tant de crise, un accès direct au 38ème étage de l’Organisation, ce qui est progressivement de moins en moins le cas. Toutefois, le tandem qu’il a réussi à former progressivement avec le Secrétaire général adjoint pour les opérations de maintien de la paix lui permet aujourd’hui de retrouver cet accès au bureau du Secrétaire général.


Au départ, les fonctions de ce poste étaient très limitées. Le conseiller militaire était seul, simplement entouré de quelques secrétaires, et ne pouvait être remplacé s’il partait en mission (3). Il était également seul à pouvoir conseiller, parmi d’autres et s’il était consulté. Son bureau ne pouvait constituer un embryon d’état-major, faute de personnel, faute de structures de planification et de conduite des opérations. Cette situation dura jusqu’au début des années 90 et la création en 1992 du Département des opérations de maintien de la paix (DOMP).


La création du DOMP permit le renforcement de la fonction du conseiller militaire du Secrétaire général. A la tête d’un « bureau du conseiller militaire », celui-ci est désormais chargé de « conseiller le Secrétaire général, par l’intermédiaire du Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix » (4). Il devient également le chef de tous les militaires du DOMP. A partir de là, ce bureau ne cesse de croître au gré des diverses réformes qui conduisent à une professionnalisation du maintien de la paix, de son outil à New York comme de son commandement sur le terrain. Pendant ces années, en raison de l’implication des Occidentaux dans le maintien de la paix, les conseillers militaires sont des ressortissants de ces pays (Canada, Italie, Pays-Bas, Australie).


En 2000, suite aux conclusions du rapport Brahimi, le « bureau du conseiller militaire » se transforme en « Division militaire », puis, en 2007, en « Bureau des Affaires militaires » (BAM). En raison du poids grandissant des pays contributeurs venant du Sud, les conseillers militaires sont de plus en plus des ressortissants de ces pays (Inde, Nigeria, Sénégal), avec parfois un adjoint venant d’un pays occidental (Norvège) parfois venant également d’un pays en développement (Nigéria, Inde).


En 2007, suite à une proposition du Comité spécial pour les opérations de maintien de la paix (C34), le rang du conseiller militaire est élevé au niveau de Sous-Secrétaire général (général de corps d’armée). Ce rang le place au même niveau que les autres adjoints du chef du DOMP : le Sous-Secrétaire général en charge du Bureau des opérations et celui en charge du Bureau de l’état de droit et des institutions de sécurité (ainsi qu’aux Commandants de force et chefs des observateurs militaires). Il dirige comme ses collègues un « Bureau » et non un état-major. Ce niveau rehaussé ne lui donne pas forcément un poids plus important au sein d’une structure dominé par des civils. Cela dépend en outre beaucoup de sa personnalité et de la complicité qu’il arrive à créer avec le chef du DOMP. Ce positionnement est en réalité le reflet d’une réticence générale à militariser le maintien de la paix, alors même que celui-ci doit devenir, dans sa composante militaire, plus robuste et plus professionnel. Le Conseiller militaire est donc là aussi pour conduire et accompagner cette évolution.

Les fonctions du conseiller militaire

Le titre du poste laisse entendre que le « conseiller militaire du Secrétaire général » est une sorte de Chef d’état-major des « armées onusiennes » (« CEMA-ONU »), sur le modèle de ce qui existe dans les structures gouvernementales et bureaucratiques des Etats du P5 où le CEMA dirige les armées nationales mais est également le conseiller militaire du chef de l’Etat. Mais, au sein du Secrétariat des Nations Unies, le conseiller militaire n’est qu’un conseiller, pas un commandant, dans un système où le véritable donneur d’ordre est distinct de la structure bureaucratique : le Conseil de sécurité.


Les fonctions du conseiller militaire sont donc aujourd’hui principalement les suivantes :

 

- il a une fonction administrative de chef d’un Bureau au sein du DOMP et est le chef de l’ensemble des militaires du DOMP.


- il a une fonction de conseiller militaire auprès du chef du DOMP, c’est-à-dire qu’il lui fournit les avis demandés pour le déploiement de la composante militaire des opérations de paix complexes et de suivre leur déploiement ou redéploiement.


- sous l’autorité du Secrétaire général ou par délégation au Secrétaire général adjoint, il exerce auprès des composantes militaires déployées sur le terrain un rôle de supervision (oversight) et propose, lorsque c’est nécessaire, des ajustements ou des mesures à prendre par ces autorités. En cas de crise (Côte d’Ivoire, Abyei), il est souvent amené à se déplacer sur le terrain.


- avec l’accord du chef du DOMP, il est sollicité pour apporter directement au Secrétaire général ou aux autres Secrétaires généraux adjoints un avis militaire, en particulier pour les opérations ne relevant pas du DOMP (ex : Somalie, Iraq).


- il a une fonction de relais de l’information militaire provenant des structures militaires des opérations de maintien de la paix.


- il est l’interlocuteur principal du Comité d’état-major ; il contribue ainsi au dialogue militaire entre ses membres et les militaires du DOMP.


- Il est un planificateur en chef : sous son autorité sont préparées l’ensemble des planifications des opérations en cours ou en projet.


- Enfin, il contribue, à travers ses interactions avec la Département de l’élaboration des politiques, de l’évaluation et de la formation à l’évolution de la doctrine du maintien de la paix.


Il reste un conseiller et non un commandant d’opération. Il ne commande pas les unités déployées sur le terrain au sein des opérations de maintien de la paix, qui sont commandées par les Commandants de Force. En relation très fréquente avec eux, il leur apporte néanmoins des conseils et les oriente, en particulier lors de périodes de tension ou de crise. Cette relation fait la spécificité du mode de fonctionnement des Nations Unies en matière de gestion des crises. Le Conseiller militaire contribue à la professionnalisation constante de l’outil militaire au service des opérations de maintien de la paix.


Alexandra Novosseloff

Chercheure-associée au Centre Thucydide de l’Université Paris-Panthéon-Assas

20 mars 2012

Références bibliographiques

- BOYD James M., United Nations Peace Keeping Operations: A Military and Political Appraisal, 1971, New York: Praeger Publishers, 261 pages.

- RIKHYE Indar Jit, Military Adviser to the Secretary-General: UN Peacekeeping and the Congo Crisis, 1993, Londres, Hurst & Company, 355 pages.

Notes de bas de page



1- James M. Boyd, United Nations Peace Keeping Operations: A Military and Political Appraisal, 1971, New York, Praeger, p. 145.


2- Informations données par Indar Jit Rikhye, The Theory and Practice of Peacekeeping, 1984, Londres, Hurst, p. 207.


3- C’est ce qui s’est passé quand le conseiller militaire, le général Indar Jit Rikhye partait en mission au Congo. Indar Jit Rikhye, Military Adviser to the Secretary-General: UN Peacekeeping and the Congo Crisis, 1993, Londres, Hurst & Company, p. 69.


4- Manuel relatif à l’organisation du Secrétariat, "Attributions et organisations du Département des opérations de maintien de la paix", ST/SGB/Organization, Section : DPKO, 22 mars 1995.