Historique de l'opération UNFICYP

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UNFICYP       Chypre

Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre

 

La Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP, United Nations Peacekeeping Force in Cyprus) est créée en 1964 dans un contexte de violence entre les communautés chypriote grecque et chypriote turque. À la suite des événements de juillet et août 1974, les responsabilités de la mission sont élargies à la surveillance du cessez-le-feu et à la zone tampon séparant la Garde nationale de Chypre des forces turques et chypriotes turques.



GÉNÈSE DU CONFLIT CHYPRIOTE

La République de Chypre devient un État indépendant le 16 août 1960 et se dote la même année d’une Constitution prévoyant l’équilibre des intérêts des communautés chypriote grecque et chypriote turque. La souveraineté et l’intégrité territoriales du nouvel État sont garanties par un traité conclu entre le Royaume-Uni, Chypre, la Grèce et la Turquie. Malgré cela, l’application de la Constitution se révèle difficile et engendre une série de crises constitutionnelles provoquant une explosion de violences le 21 décembre 1963. Le 27 décembre, le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit afin d’examiner une plainte portée par Chypre contre la Turquie, accusée d’ingérence et d’agression, tandis que celle-ci reproche au gouvernement chypriote grec d’essayer depuis plus de deux ans de supprimer les droits de la communauté chypriote turque et réfute les accusations d’agression.

 

Après l’échec des tentatives de résolution pacifique du conflit, le Conseil de sécurité adopte le 4 mars 1964 la résolution 186 à l’unanimité, recommandant la création de la Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP). Celle-ci devient opérationnelle le 27 mars 1964. Elle a pour mandat de faire tout ce qui est en son pouvoir pour prévenir toute reprise des combats et, selon qu’il conviendra, contribuer au maintien et au rétablissement de l’ordre public ainsi qu’au retour à une situation normale.

 

Le 15 juillet 1974, la garde nationale, conduite par des officiers grecs, monte un coup d’État contre le gouvernement chypriote, élu démocratiquement, afin de s’emparer du pouvoir. En réponse, une opération militaire de grande envergure lancée par la Turquie suit le coup d’État est suivi le 20 juillet, visant à instaurer une enclave turque au nord du pays, comprenant la capitale du pays, Nicosie. Le Conseil de sécurité se réunit ainsi le 20 juillet et adopte alors la résolution 353 par laquelle il incite toutes les parties à adopter un cessez-le-feu et encourage la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni à entamer des pourparlers sans délai. Les hostilités reprennent néanmoins à Chypre le 14 août, et après négociations, les forces turques déclarent un cessez-le-feu le 16 août.

 

À la suite de ces événements, le Conseil de sécurité adopte plusieurs résolutions modifiant le fonctionnement de l’UNFICYP et élargissant son mandat, afin notamment qu’il comprenne la surveillance du cessez-le-feu et le contrôle de la zone tampon séparant désormais les deux parties. Les lignes du cessez-le-feu s’étendent à travers l’île sur une distance d’environ 180 kilomètres. La zone tampon de l’ONU a pour sa part une largeur qui va de sept à vingt kilomètres et représente alors à peu près 3% de la superficie de l’île, certaines des meilleures terres arables du pays y étant d’ailleurs situées. Un réseau de postes d’observation et des patrouilles sont installés. Il est cependant à noter que l’absence d’un cessez-le-feu officiel entre les parties complique les tâches de l’UNFICYP, qui se voit alors ponctuellement chargée du maintien de l’ordre public. Enfin, la proclamée indépendante République Turque de Chypre du Nord, depuis 1983, reste non reconnue par la communauté internationale, Turquie exceptée.

 

La situation demeure relativement calme durant les années 1980 et 1990 malgré l’occurrence épisodique d’incidents violents opposant des membres des deux communautés et le renouvellement, le perfectionnement et l’importance croissante des capacités militaires des deux parties. En effet, la première rencontre entre les dirigeants grec et turc depuis dix ans a lieu le 31 décembre 1988, entre Andreas Papandreou et Turgut Özal. A l’issue de la rencontre est signée une déclaration rejetant des deux côtés un risque de guerre. Cependant, le 4 juillet 1990, les tensions surgissent à nouveau lorsque la République de Chypre demande son adhésion à la Communauté Européenne. En dépit de ce différend, la décennie des années 1990 voit les autorités chypriotes grecque et turque intensifier leurs efforts afin de parvenir à un règlement du conflit, jetant les bases pour les négociations à venir, au tournant du millénaire, sous l’égide de l’ONU. Les tensions se font parfois sentir, notamment après la décision des autorités chypriotes grecques de se doter de missiles russes S-300. Par ailleurs, les négociations entre la République de Chypre et Bruxelles pour l’adhésion du pays à l’Union Européenne débutent en mars 1998, auxquelles la Turquie refuse de participer. Il est important de souligner que la demande d’adhésion chypriote concerne l’île entière.

LES NÉGOCIATIONS

Dans un effort pour préparer le terrain à des négociations constructives, le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan – et il en sera de même pour ses successeurs – invite les dirigeants des deux parties à entamer des pourparlers, pendant lesquels il joue le rôle de médiateur. Une première série d’échanges se tient en 1999 ; les discussions s’intensifient jusqu’en 2003. A la suite, le Secrétaire général propose un plan visant à la réunification de Chypre, qui doit être approuvé par référendum tenu le 16 avril 2003. Mais l’issue de ce référendum est négatif et Annan échoue : en effet, l’ampleur des divergences entre les communautés chypriotes grecque et turque de l’île est révélée par les résultats. Accepté par deux tiers des Chypriotes turcs, le plan Annan est massivement rejeté par 75% des Chypriotes grecs. Ce rejet s’explique par le fait que les Chypriotes turcs auraient été surreprésentés au sein des instances fédérales avec un tiers des postes pour un cinquième de la population totale, que le plan Annan ne prévoyait aucune disposition quant à la question du retour des 200 000 réfugiés Chypriotes grecs, ni à celle, connexe, du droit de propriété sur leurs terres désormais habitées depuis plusieurs décennies par des Chypriotes turcs. Le projet s’expose ainsi aux accusations de partialité de la part des Chypriotes grecs.

 

Malgré ces remous politiques, l’ensemble de l’île de Chypre devient le 1er mai 2004 membre de l’Union Européenne (UE) ; la partie turque de l’île demeure cependant à l’écart face à l’UE, qui se déclare pourtant prête à lui apporter une aide significative. Ainsi, l’acquis communautaire ne s’applique qu’à la région du sud de l’île, faute de contrôle effectif au Nord.

 

En janvier 2005, la recommandation du Secrétaire général de mettre en œuvre la « Force 860 » est suivie par les deux parties : le nombre de militaires présents sur le sol chypriote passe de 1300 à 860, tous rangs confondus. En juillet 2005, dans le cadre des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, Ankara étend son union douanière aux dix nouveaux pays membres, déclarant dans le même temps nier la reconnaissance de la République de Chypre. En avril 2005, Mehmet Ali Talat, farouche partisan de la réunification de l’île, est élu président dans la RTCN ; il rencontre le président chypriote grec Tassos Papadopoulos sous les auspices de l’ONU et les deux hommes s’engagent en faveur d’une unification de Chypre sur la base d’une fédération bizonale et bicommunautaire et de l’égalité politique.

 

La défaite du dirigeant chypriote grec Tassos Papadopoulos dès le premier tour de l’élection présidentielle, en février 2008, marque toutefois un tournant dans les négociations. Son successeur, Demetris Christofias, se déclare ouvert à une fédération regroupant les deux communautés à condition que la Turquie cesse d’occuper le Nord de l’île. Une rencontre au niveau des conseillers est organisée afin de mettre sur pied un groupe de travail chargé d’établir un programme détaillé pour les négociations de paix. À la mi-avril, ces conseillers parviennent à fixer le programme de six groupes de travail et de sept comités techniques. Si les négociations piétinent alors toujours sur les questions délicates du partage de compétence, sécurité ou encore gestion des migrants, des progrès sont réalisés à de nombreux égards : programmes d’éducation sur le patrimoine culturel, sécurisation des routes, facilitation du mouvement des ambulances, établissement d’un comité conjoint sur la santé, coopération au niveau des déchets et éducation écologique. Le 3 avril 2008, les barrages dans la rue Ledra, en plein centre de la ville de Nicosie, sont levés, une action à haute valeur symbolique.

VERS UNE SOUVERAINETÉ ET UNE CITOYENNETÉ UNIQUES AU SEIN D’UNE FÉDÉRATION BIZONALE

Se réunissant à plusieurs reprises au cours de l’été 2008 en présence du nouveau Représentant spécial de l’ONU à Chypre, Tayé Brook Zerihoun, les deux dirigeants s’entendent sur le principe d’une souveraineté et d’une citoyenneté uniques. Annoncées à la fin du mois de juillet, les négociations de réunification débutent en septembre, marquant le début des négociations intensives entre Dimitris Christofias et Mehmet Ali Talat.

 

Le 20 avril 2009, les négociations se colorent d’une nouvelle dynamique lorsque le Parti républicain turc (CTP) de Mehmet Ali Talat perd les élections législatives chypriotes turques au profit du Parti de l’unité nationale (UBP) de Dervis Eroglu, parti nationaliste et conservateur. En juin 2009, l’ONU salue la décision des deux communautés chypriotes d’ouvrir un septième point de passage sous la supervision de l’UNFICYP dans les villes de Yesilirmak et Kato Pyrgo. Les élections présidentielles chypriotes-turques étant prévues pour avril 2010, le Conseil de Sécurité demande aux parties, le 14 décembre 2009, une intensification des pourparlers afin d’arriver à un accord. Lors de la campagne électorale pour l’élection présidentielle chypriote turque du 18 avril 2010, le candidat conservateur Dervis Eroglu, alors Premier ministre de la RTCN, l’emporte dès le premier tour avec 50,4% des voix.

 

Les représentants des deux communautés s’entendent sur des questions économiques, les relations avec l’Union Européenne et la sécurité intérieure. De plus, la collaboration grandissante entre les autorités chypriotes grecques et turques mène également à l’ouverture officielle du nouveau point de passage Yesilirmark/Limnitissesra le 14 octobre 2010. De manière tout aussi notable, une collaboration accentuée se met en place entre l’UNFICYP et le Centre d’action contre les mines de Chypre (UNMACC).

 

En décembre 2010, le mandat de l’UNFICYP est prolongé de six mois (suite au vote de la résolution 1953). Faute de progrès dans le processus de négociation qui, en dépit des rondes successives de négociations, reste toujours dans l’impasse, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, estime que le moment est désormais venu pour les parties de faire face à des choix difficiles et souligne que les négociations menées ne peuvent en aucun cas être un processus sans fin.

 

Les parties redoublent d’efforts pour trouver des solutions à l’impasse sur la question des négociations sur l’unification de l’île. Cette nouvelle dynamique trouve sa source dans l’obtention chypriote de la présidence tournante de l’UE à partir de juin 2012 et dans l’échéance que représentent les élections présidentielles chypriotes grecques prévues pour février 2013. C’est dans ce contexte que Ban Ki-Moon annonce le 7 juillet 2011 que l’ONU jouera désormais un rôle plus actif au sein du processus de négociations afin de mettre un terme au conflit.

ENLISEMENT DU PROCESSUS DE NÉGOCIATION

Depuis 2011, le mandat du UNFICYP est plusieurs fois prorogé, preuve de la difficulté des deux parties à trouver un accord de sortie de crise et de l’indispensable présence onusienne. Et si la situation n’était pas déjà assez complexe, les tensions sont ravivées par des enjeux énergétiques, notamment avec l’une des découvertes gazières les plus importantes de ces dernières années au large des côtes de Nicosie. Les deux pays s’empressent d’effectuer les premiers forages, revendiquant tous deux un accès privilégié. Les négociations entre MM. Christofias et Eroglu reprennent ainsi sur fond de tensions politiques et économiques, le 30 octobre 2011 à New York (négociations appelées « Greentree I »), en présence du Secrétaire général de l’ONU. À cette occasion, d’importants efforts sont fournis, mais aucune  avancée notable n’est observée sur les questions de la gouvernance, du partage des pouvoirs, de la propriété, du territoire et de la citoyenneté. M. Ban Ki Moon convie donc à nouveau MM. Christofias et Eroglu à se rencontrer les 23 et 24 janvier 2012 (« Greentree II »). Les progrès réalisés dans le cadre de cette dernière rencontre s’avèrent encore cette fois limités bien que les parties s’entendent, dans les semaines suivant la rencontre, sur le partage des informations concernant les biens abandonnés par les populations grecque et turque au moment de la partition de l’île en deux entités distinctes.

 

Suite à l’enlisement des négociations en raison notamment de la prospection menée dans les eaux chypriotes par les autorités grecques de l’île, il reste à voir si le processus de négociation pourra suivre son cours, d’autant plus que le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, témoigne désormais publiquement de son impatience à voir le conflit venir à terme. Il invite les parties à accentuer leurs efforts pour, à défaut d’éliminer les tensions, maintenir la stabilité sur l’île. Il réitère également auprès du Conseil de sécurité l’importance de maintenir et proroger l’UNFICYP. Dans le même temps, en vue des élections chypriotes de février 2013, Andrew Downer, à ce moment Représentant spécial de l’ONU à Chypre, rencontre les représentants des deux parties de l’île pour souligner l’importance de poursuivre et accélérer les négociations.

 

Finalement, le 1er juillet 2012, la République de Chypre obtient la présidence de l’Union Européenne pour six mois. Cette situation est à l’origine d’une nouvelle exacerbation des tensions, puisque Recep Tayyip Erdogan, alors Premier Ministre turque, déclare que la Turquie ne ferait « aucun cadeau » à la présidence chypriote. En effet, les turques continuent d’exploiter les eaux de la Zone Économique Exclusive de la République de Chypre, ce qui pousse l’Union Européenne à s’inquiéter de la montée des tensions entre les deux voisins. La prise de la présidence européenne par la Présidence de Chypre marque alors un coup d’arrêt aux négociations entre les deux pays.

 

Il faut attendre février 2014 pour que les dirigeants chypriote grec, Nicos Anastasiades, et chypriote turc, Dervis Eroglu, décident de relancer les négociations, portant notamment sur la zone tampon gérée par l’ONU. Les deux dirigeants gardent cependant à l’esprit que cet échange n’est qu’un premier pas vers une réconciliation plus poussée qui prendra du temps.

 

Depuis plusieurs mois, les dirigeants montrent une claire volonté à coopérer et reléguer les tensions au second plan, ce qui, de fait, améliore la situation. Il ne faut pourtant pas considérer que la crise chypriote-turque est réglée ; la reprise des négociations n’a pas débouché sur le règlement du conflit. En effet, si la Turquie, dont les premières volontés d’adhérer à la Communauté Européenne remontent à 1957, aurait tout intérêt à atténuer les tensions avec Chypre pour pouvoir faire avancer son processus d’adhésion, la situation stagne. Treize chapitres relatifs à l’adhésion turque sur trente-cinq ont été ouverts : libre circulation des capitaux, société de l’information et médias, environnement, contrôle financier, etc. A ce jour, le seul ayant été refermé porte sur la science et la recherche. En avril 2015, Erdogan, depuis élu Président de la République de Turquie, a contredit les mots du nouveau président de la RTCN, M. Akinci ; ce dernier, connu pour ses idées soutenant une potentielle réunification de l’île, a pris ses distance par rapport à la présidence turque. Mais la déclaration de ce dernier prouve que la Turquie n’envisage aucunement d’abandonner son enclave sur l’île de Chypre, même si cela doit nuire à son processus d’adhésion à l’Union Européenne. Il est donc à penser que le mandat de l’UNFICYP continuera à être prorogé et que l’action de l’ONU sur l’île de Chypre gardera une importance capitale.

 

Mis à jour par Marion MARIGO,

Stagiaire au CECRI

26 août 2015