Le Tchad de nouveau dans la tourmente, la région des Trois Frontières s'embrase

Une nouvelle opération de paix pourrait être déployée dans la région

19 avr. 2006

 

Le Tchad est à nouveau sur le pied de guerre, après une période de relative accalmie. Mettant à profit la saison des pluies pour se réarmer, les forces gouvernementales, aidées notamment par la Libye, et les rebelles, appuyés par le Soudan, s’apprêtent à se livrer une nouvelle bataille autour de la capitale tchadienne, N’Djamena. La rapide avancée des forces rebelles depuis fin octobre 2006 se produit dans un contexte régional électrique. L'ONU et l'Union Africaine pourraient déployer uneforce de paix dans la région des Trois frontières.


Alors que les forces armées tchadiennes se préparent à affronter des forces rebelles revigorées autour de la capitale, N'Djamena, le Tchad s’est déclaré en état de guerre avec le Soudan le 30 novembre accusé d'avoir réarmé les forces rebelles depuis leur assaut au mois d'avril dernier. Le 13 avril, des rebelles tchadiens, vraisemblablement téléguidés par le Soudan, avaient attaqué la capitale tchadienne dans l'intention de renverser son gouvernement soupçonné de soutenir les rebelles du Darfour, au Soudan. Le Tchad avait alors répliqué en rompant ses relations avec Khartoum. La déclaration récente du Tchad a principalement pour objectif d'annoncer sa volonté, le cas échéant, de poursuivre les rebelles sur le territoire soudanais.

 

Le président tchadien, Idriss Déby Itno, se trouve confronté à une crise sans précédent depuis son accession au pouvoir il y a 15 ans, après la destitution d'Hissène Habré. Sur le plan intérieur, son pouvoir est fragilisé par une crise politique et militaire. Ainsi, au plan politique, l'élection présidentielle qui l'a reconduit au pouvoir le 3 mai 2006 a été boycottée par ses opposants qui y ont vu une mascarade plébiscitaire. Circonstance aggravante, le Président Déby a maintes fois remanié la Constitution afin de se maintenir au pouvoir. Au plan militaire, le régime est déstabilisé par six mouvements rebelles, qui, après avoir conduit une première offensive sur la capitale N'Djamena le 13 avril 2006 suivi par une période de relative accalmie, reviennent à l'assaut depuis le mois d'octobre, renforcés notamment par l'appui soudanais. Seul motif de satisfaction pour le gouvernement, après avoir été privé par la Banque Mondiale de ses revenus pétroliers (depuis que le président Déby avait décidé d'allouer les 10% initialement prévus pour les « générations futures » aux dépenses militaires), le Tchad est parvenu à un accord avec la Banque, ce qui lui a permis notamment de se réarmer.

 

Idriss Déby s'est peu à peu aliéné son propre clan ethnique, les Zaghawas, se retrouvant ainsi de plus en plus isolé. Ceux-ci, largement majoritaires au sein de l'armée, lui avaient permis de conserver le pouvoir et de résister aux assauts des rebelles dès le début de sa prise de pouvoir. Or, ces derniers mois, les défections se sont multipliées au sein de l'armée et de la haute fonction publique, alimentant les mouvements rebelles. Les anciens proches d'Idriss Déby lui reprochent notamment de refuser toute alternance au pouvoir. Les deux principaux mouvements, le Socle pour le changement, l'unité nationale et la démocratie (SCUD) et le Rassemblement pour la Démocratie et la Liberté, traditionnellement rivaux, se sont alliés au sein du Front uni pour le Changement (FUC) en décembre 2005.

 

Le SCUD est dirigé entre autres par les frères Tom et Timane Erdimi, deux anciens directeurs de cabinet du Président et anciens magnats du pétrole et du coton, et est composé de membres de son propre clan ethnique, les Zaghawas (incidemment une des ethnies associée à la rébellion au Darfour contre le gouvernement soudanais). Le Rassemblement pour la Démocratie et la Liberté (RDL), dirigé par Mahamat Nour Abdelkerim, un ancien officier de l'armée tchadienne, regroupe des membres de l'ethnie Tama, traditionnellement opposée aux Zaghawas. Apparemment lié aux milices Djanjawids du Soudan, il est responsable d'exactions envers les réfugiés soudanais du Darfour et bénéficie du soutien du gouvernement soudanais. C'est au RDL que l'on doit l'assaut de la capitale, N'Djamena, les 12 et 13 avril derniers. Les offensives de ces différents groupes rebelles multiplient les fronts pour les forces loyales au président Déby, qui, pour l'instant sont parvenues à garder le contrôle de la capitale.

Dimension régionale

Afin d'assurer la sécurité de N'Djamena, le gouvernement tchadien a dû rappeler ses troupes de la frontière sud, aggravant le chaos régnant dans les zones frontalières du Tchad, au Soudan et à la République Centrafricaine où rebelles soudanais, tchadiens et centrafricains circulent, s'allient et s'opposent au détriment des populations locales contraintes à la fuite. Ainsi, les incursions de plus en plus fréquentes et de plus en plus profondes des milices Djanjawids soudanaises, alliées aux rebelles tchadiens, ont forcé quelque 10000 Tchadiens à fuir vers le Darfour soudanais, où les mouvements rebelles soudanais continuent leur lutte contre le régime El-Béchir avec l'aide du gouvernement tchadien. De l'autre côté de la frontière, les camps de réfugiés soudanais en territoire tchadien seraient le lieu de recrutement des mouvements rebelles du Darfour.

 

Les rebelles tchadiens soutiennent pour leur part les rebelles centrafricains dans la déstabilisation du pouvoir centrafricain au nord de la République centrafricaine. Leur attaque, le 27 juin 2006, contre des positions de l'armée centrafricaine et de la force multinationale en Centrafrique (FOMUC), déployée par la CEMAC, a fait près de 70 victimes dont 5 dans les rangs de l'armée centrafricaine et de la FOMUC. Fin avril 2006, le gouvernement centrafricain avait décidé de fermer sa frontière avec le Soudan après l'atterrissage d'avions transportant des troupes et du matériel à Tiroungoul. Fin octobre 2006, alors que les rebelles tchadiens avançaient vers N'Djamena, les rebelles centrafricains aidés par ces mêmes rebelles tchadiens sont parvenus à s'accaparer de localités situées au nord-est de la République Centrafricaine, dans la zone frontalière du Tchad et du Soudan, provoquant des combats avec les forces armées centrafricaines et la FOMUC appuyées par la France. Ami personnel du président centrafricain, François Bozizé, Idriss Déby a proposé l’envoi de troupes tchadiennes supplémentaires, en dehors du cadre de la FOMUC, pour appuyer les forces gouvernementales centrafricaines. Le regain de violence en République Centrafricaine a provoqué l'exode de populations centrafricaines en direction du Tchad qui accueille déjà des réfugiés soudanais.

Une force de paix pour stabiliser la région?

Tout comme en avril dernier, l'assistance apportée par le gouvernement soudanais a certainement été décisive dans la revitalisation des forces rebelles, en particulier depuis que le Tchad accueille sur son territoire quelques 200 000 réfugiés du Darfour qui ont fui le conflit opposant les milices Djanjawids et les mouvements rebelles de cette province soudanaise. Cette assistance contrevient à l'accord conclu le 8 février 2006 à Tripoli sous l'égide de la Libye, accord par lequel les gouvernements soudanais et tchadien s'engageaient à renoncer à toute forme d'assistance aux forces rebelles du pays voisin. L'accord de Tripoli prévoit également la mise en place d'un Comité ministériel de suivi (comprenant la Libye, le Congo, le Burkina Faso, la Centrafrique, le Soudan, le Tchad, avec la participation de la Commission de l'UA et du Secrétariat général de la Communauté des États Sahelo-Sahariens ou CEN-SAD), ainsi qu'une mission d'information et une force de paix et de sécurité à la frontière.

 

Le 3 mars 2006, une réunion du Comité ministériel de suivi entérine la proposition faite par les Directeurs de Sécurité, le 28 février 2006, précisant les modalités de la mission d'observation. Cette proposition prévoit notamment la création de 10 postes d'observation de part et d'autre de la frontière, ainsi qu'en Libye et en République Centrafricaine. Le 13 mars, les Chefs d'état-major et les Directeurs de Sécurité des pays signataires de la Déclaration de Tripoli, en présence de la Commission de l'UA et du Secrétariat Général du CEN-SAD, ont avalisé la liste des postes d'observation désignés de part et d'autre de la frontière, ainsi qu'à Birao (République Centrafricaine) et en Libye. Chaque poste serait composé de quatre observateurs militaires et de six personnels de soutien originaires de la Libye, du Congo, du Burkina Faso et de la République Centrafricaine. Le Tchad et le Soudan dépêcheraient des officiers de liaison auprès des postes d'observation établis sur leurs territoires respectifs. Les postes établis au Soudan seraient éventuellement protégés par la Mission de l'Union Africaine au Soudan (MUAS), laissant aux forces armées libyennes, centrafricaines et tchadiennes le soin de protéger les postes présents sur leur territoire. Les villes d'Abéché (Tchad) et El-Fasher (Soudan) ont été choisies pour abriter les bases administratives et logistiques de la mission d'observation.

 

Ce projet étant actuellement en suspens, des pays tels que la France tentent d'obtenir l'assentiment des trois gouvernements au déploiement d'une force conjointe ONU-UA dans cette région des "Trois frontières". Seul le Tchad a donné son accord de principe à cette force, mais la République Centrafricaine pourrait également y consentir sans trop de résistance. Par contre, le Soudan continue à s'opposer à une force onusienne pour le Darfour. Dans tous les cas, la composition et les modalités de déploiement de cette force restent encore à déterminer.

 

Pour l'heure, l'équilibre de la région repose en grande partie sur le soutien français aux régimes de Bozizé et de Déby. Paris, qui entend honorer ses accords de coopération avec deux États stratégiques dans cette région, a procédé, depuis quelques mois, au renforcement de son dispositif Épervier déployé au Tchad depuis 1986 et fort de 1200 hommes officiellement chargés de la protection des ressortissants français, par quelque 150 hommes venus de Libreville (Gabon). Tout indique que ce dispositif a collaboré indirectement à la défense de N'Djamena face aux assauts rebelles. En République Centrafricaine, les forces françaises ont apporté un soutien logistique, en renseignement, et un appui aérien aux forces gouvernementales dans leur tentative de reprendre les localités perdues. Cet appui français s'effectue dans le cadre de l'Opération Boali débutée en 2003 et à laquelle participent près de 300 soldats. Une intervention multinationale plus ambitieuse pourrait s'avérer nécessaire pour prévenir un embrasement de la région des Trois frontières.


Haingo Rakotonirina - Agente de recherche, Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix

 

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