ACRI/ACOTA

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Depuis l'échec de l'intervention en Somalie en 1992-1995, la doctrine américaine consiste clairement à éviter l'envoi de soldats dans des missions de maintien de la paix en Afrique. Or, des situations assimilables au conflit somalien s'y sont multipliées au cours des dix dernières années, en particulier en Afrique de l'Ouest (Liberia, Sierra Leone, Côte d'Ivoire) ou en République Démocratique du Congo. La solution trouvée a consisté à aider les pays africains à fournir des troupes aux opérations de maintien de la paix de l'ONU sur le continent. Le programme américain ACRI (African Crisis Response Initiative), initié en septembre 1996, avait ainsi pour but d'entraîner les forces armées africaines à ces missions. Le programme ACOTA (Africa Contingency Operations Training Assistance), qui lui succède en 2002, vise à corriger les imperfections d'ACRI tout en étant mieux adapté au contexte africain.

 

Le programme ACRI

L'objectif du programme ACRI était d'accroître la capacité des pays africains à répondre aux crises humanitaires et de contribuer à la mise sur pied d'unités interopérables et rapidement déployables dans le cadre d'opérations de maintien de la paix (Chapitre VI de la charte des Nations Unies). La décision de déployer des troupes formées par l'ACRI devait se faire en réponse à une demande formulée par l'ONU, l'Union Africaine ou une organisation sous-régionale. Néanmoins, la décision de répondre ou non à une telle demande demeurait une décision souveraine des États dont relèvent ces unités. Une fois la formation fournie, les États-Unis n'avaient plus aucun contrôle opérationnel sur les unités ACRI. Depuis 1998, le budget de l'ACRI était stabilisé autour de 20 millions de dollars par an. L'entraînement faisait appel à des instructeurs américains des Forces Spéciales assistés par des officiers de firmes privées. Trois phases distinctes étaient prévues : - Une phase initiale d'entraînement d'une durée de 70 jours s'adressant aux soldats comme aux officiers. - Six mois après cet entraînement, des équipes plus réduites de formateurs retournaient dans les États partenaires dans le but de former les formateurs (train-the-trainer), en l'occurrence les officiers et sous-officiers. L'objectif était de créer un effet démultiplicateur afin que les unités locales soient capables de mener elles-mêmes à terme leurs entraînements. - Une fois les bataillons formés, la dernière phase de formation visait à préparer les états-majors à une intervention dans le cadre d'une opération multinationale impliquant en priorité des unités ACRI. Les États bénéficiaires de ce programme étaient sélectionnés par les États-unis. Depuis son lancement effectif en juillet 1997, le Bénin, la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Malawi, l'Ouganda, le Sénégal, le Mali, le Kenya et l'Éthiopie ont bénéficié des formations ACRI. Au total, 9 000 hommes ont été formés dans ce cadre alors que l'objectif initial se situait entre 10 000 et 12 000. Il est à noter que l'ACRI n'a pas couvert les aspects létaux du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies et que les équipements fournis excluaient les armes. Même si certains de ces pays ont participé à des opérations de maintien de la paix, le « turn over » important que connaissent les armées africaines empêche - à l'exception de l'envoi des troupes maliennes en Sierra Leone - de certifier que ce sont bien les troupes formées dans le cadre du programme ACRI qui ont participé à ces opérations.

Les insuffisances d'ACRI et la mise en place du programme ACOTA

Après cinq années de mise en œuvre, une évaluation du programme ACRI a révélé un certain nombre d'insuffisances. Celles-ci sont autant d'innovations du programme ACOTA qui s'y est substitué à l'automne 2002. Les critiques portées à ACRI ont été de trois ordres. Il s'agit en premier lieu du manque d'adaptation des formations et des équipements fournis en fonction des pays récipiendaires. Il existe en effet de fortes disparités de situation, et donc de besoins, entre les armés nationales des différents pays africains. En second lieu, une certaine déperdition des compétences acquises dans le cadre de l'ACRI a été constatée. Cette déperdition est principalement due à la dispersion des soldats ayant bénéficié d'une formation dans l'ensemble de l'armée nationale une fois cette formation effectuée. Néanmoins, la principale critique concerne l'absence de capacités létales de l'ACRI, trop axé sur les missions de maintien de la paix et ne comportant pas suffisamment d'entraînement au combat et de soutien logistique. Lacune d'autant plus visible que le contexte africain offre l'exemple d'intervention où la force de maintien de la paix se trouve parfois dans une situation hostile. Pour remédier à ces critiques, le programme ACOTA a apporté un certains nombre d'ajustements. Tout d'abord, des rencontres préliminaires aux premières séances de formations ACOTA ont eu lieu afin de définir précisément les besoins de chaque pays. Ensuite, ACOTA a mis encore davantage l'accent sur la formation de formateurs africains qui se chargeront de diffuser et d'entretenir les compétences dans leur armée nationale. Même si le programme ACOTA n'apparaît pas capable de résoudre directement le problème de la déperdition des compétences - qui relève de la gestion de leur effectif par les armées africaines - cette solution permet de diffuser le plus possible la formation ACOTA. En ce qui concerne l'absence de capacités létales, le décalage avec la réalité africaine avait déjà conduit, en 1999, à compléter ACRI par le programme Focus Relief. Ce dernier visait à permettre aux Nigérians puis aux Ghanéens de se déployer en Sierra Leone dans le cadre de la MINUSIL. Vu le contexte sierra léonais, il apparaissait en effet indispensable de former des troupes capables d'opérer selon les règles d'engagement de Chapitre VII. L'équipement fourni par le programme Focus Relief comprenait des armes et des véhicules motorisés. De ce point de vue, le programme ACOTA apparaît comme la synthèse des programmes ACRI et Focus Relief auxquels il se substitue. La principale innovation du programme ACOTA par rapport à ACRI est donc constituée par l'inclusion d'aspects nécessaires au maintien de la paix dans des conditions hostiles. ACOTA forme ainsi à des opérations menées par l'infanterie légère ou de petites unités sur le modèle des forces spéciales. De même l'équipement fourni peut être clairement offensif (fusil d'assaut, mitrailleuses, mortier, etc.). Le dispositif global de formation présenté par ACRI reste le même. Seul le contenu de ces formations et la nature des équipements fournis varient en fonction des changements évoqués ci-dessus. Outre les programmes de formation et d'équipement proprement dits, il faut noter que le programme ACOTA insiste sur la participation et la consultation des organisations sous-régionales, notamment la Communauté Économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et la Communauté Sud-Africaine de Développement (SADC). Ces organisations jouent en effet un rôle fondamental dans l'initiation et la légitimation de toute opération de maintien de la paix en Afrique. Il est également envisagé d'effectuer des formations au niveau de ces organisations sous-régionales

Les réalisations du programme ACOTA

Avec la mise en place d'ACOTA, le programme s'est élargi puisque treize pays africains en bénéficient désormais. Il s'agit de l'Afrique du Sud, du Bénin, du Botswana, de l'Éthiopie, du Gabon, du Ghana, du Kenya, du Malawi, du Mali, du Mozambique, du Nigeria, du Sénégal et de la Zambie. Il est à noter que, contrairement à ACRI, le programme ACOTA intègre les deux principaux alliés de Washington en Afrique sub-saharienne soit le Nigeria et, surtout, l'Afrique du Sud. Au début de l'année 2006, un total de 17 000 soldats ont suivi une formation et reçu des équipements non létaux (notamment des uniformes, des détecteurs de mines, des équipements médicaux et des appareils de purification d'eau) dans le cadre du programme ACOTA. La majorité de ces soldats ont été formés par des officiers et sous-officiers de leur propre armée eux-mêmes formés à cette fin par les militaires américains. Les pays dont les soldats ont suivi la formation ACOTA ou ACRI ont envoyé des contingents au Sierra Leone (CEDEAO et forces onusiennes de maintien de la paix), en République démocratique du Congo (MONUC), en Guinée-Bissau, en République centrafricaine (MINURCA), en Éthiopie et Érythrée (UNMEE), en Côte d'Ivoire (CEDEAO et UNOCI), au Libéria (CEDEAO et UNMIL), au Burundi (OMIB et ONUB), au Kosovo (UNMIK), au Liban (UNAFIL) et dans le cadre d'opérations humanitaires au Mozambique. L'on assiste clairement à une montée en puissance progressive du programme ACOTA qui se reflète au niveau budgétaire. Le budget d'ACOTA a ainsi été porté à 29 millions de dollars pour l'année 2005 alors qu'il oscillait auparavant autour de 15 millions de dollars annuels. Pour l'année 2007, il est prévu que le budget atteigne 48 millions. L'on peut penser que l'entrée en jeu de l'Afrique du Sud n'est pas étrangère à cette hausse anticipée. De manière plus fondamentale, la présence dans le programme de potentiels États-relais de la politique africaine des États-Unis (Kenya, Éthiopie, Nigeria et Afrique du Sud) est susceptible de changer la nature et l'objectif d'ACOTA. L'on pourrait ainsi passer d'une simple logique de donneur-récipiendaire à un partenariat plus poussé et plus étroit. Du fait de l'importance de ce pays et de son rôle de puissance régionale, l'entrée de l'Afrique du Sud dans le programme pourrait être le déclencheur d'une telle évolution en même temps qu'une redéfinition de l'aide fournie. Il apparaît en effet que l'armée sud-africaine a moins besoin de voir ses militaires formés que d'aide en matière logistique et de transport de troupes. Autre facteur d'évolution, il faut noter que Washington entend faire du programme ACOTA le pilier du futur programme Global Peace Operation Initiative (GPOI) dont l'objectif final est de produire une force de 75 000 hommes capable d'intervenir partout dans le monde pour des opérations relatives aux chapitres VI et VII de la charte des Nations Unies.

 

Vincent Laborderie -  Doctorant, Université Laval

 

Références

 

31 déc. 2006

Enabling a Continent to Help Itself: U.S. Military Capacity Building and Africa's Emerging Security Architecture


Benedikt FRANKE. Strategic Insights, Vol.VI, Issue 1

PDF 97 Ko
 

 

25 oct. 2005

Africa : U.S. Foreign Assistance Issues


Raymond W. Copson, CRS Issue Brief for Congress

PDF 95 Ko
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