Commandement des Nations Unies

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Contrairement à ce qu’elle peut laisser penser au premier abord, l’expression « commandement des Nations Unies » ne désigne pas un mécanisme général de commandement de l’ONU vis-à-vis de ces opérations. Il est, au contraire, historiquement daté et désigne le commandement particulier mis en place pendant la guerre de Corée. L’Assemblée générale crée, en novembre 1947 (résolution 112-II), une Commission temporaire des Nations Unies pour la Corée chargée d’organiser les élections nationales et d’œuvrer à la formation d’un gouvernement unique. Cette commission ne peut travailler en Corée du Nord.

 

En Corée du Sud, les élections ont lieu le 10 mai 1948 ; le 19 juillet, la République de Corée est fondée à Séoul, avec à sa tête le président Syngman Rhee. Le gouvernement de la République populaire démocratique de Corée du Nord est proclamé et dirigé par Kim Il Sung le 9 septembre 1948. L’URSS et les Etats-Unis retirent alors progressivement leurs troupes au nord et au sud. En décembre 1948, la résolution 195(III) rend permanente la Commission temporaire ; celle-ci doit œuvrer par l’établissement de bons offices à une réunification et une intégration de toutes les forces coréennes ; elle doit aussi faciliter la suppression des barrières économiques et sociales causées par la division du pays (1). Elle comprend en son sein un certain nombre d’observateurs militaires et ses rapports peuvent être utilisés par le Conseil de sécurité.

 

Après avoir obtenu l’accord de Staline et de Mao, l’armée nord-coréenne franchit le 38ème parallèle et envahit la Corée du Sud le 25 juin 1950. Cette invasion, même si elle s’opère dans deux pays non membres des Nations Unies, se présente alors pour l’ONU comme un formidable défi à relever et l’ONU ne peut rester passive devant une telle situation. La Commission pour la Corée recommande immédiatement au Secrétaire général de porter cette situation devant le Conseil de sécurité, et le gouvernement américain demande la convocation du Conseil.

En l’absence de l’Union soviétique qui pratique depuis février 1950 la "politique de la chaise vide" pour protester contre la non admission de la Chine communiste à l’ONU et la présence d’un représentant de la Chine nationaliste au Conseil, le Conseil de sécurité demande, par la Résolution 82, « la cessation immédiate des hostilités et le retrait des troupes nord-coréennes, et invite tous les Etats membres de l’ONU [à exécuter] la présente résolution et à s’abstenir de venir en aide aux autorités de la Corée du Nord ». Cette résolution qualifie, en outre, l’attaque nord-coréenne de « rupture de la paix » et situe implicitement l’action de l’ONU dans le cadre des mesures prises au titre du Chapitre VII. L’intervention militaire en Corée est, quant à elle, déclenchée par la Résolution 83 du 27 juin, par laquelle le Conseil de sécurité « recommande aux Membres de l’Organisation des Nations Unies d’apporter à la République de Corée toute l’aide nécessaire pour repousser les assaillants et rétablir dans la région la paix et la sécurité internationales (2).

Au moment où se pose la question du franchissement ou non du 38ème parallèle par les forces des Nations Unies, franchissement que réclamait le Gouvernement de Corée du Sud pour imposer un règlement politique à l’ensemble de la péninsule, le délégué soviétique reprend son poste au Conseil de sécurité (en août 1950). Il s’ensuit logiquement un blocage du Conseil de sécurité. Le Conseil de sécurité ne sera plus qu’informé de la suite des événements. Les Etats-Unis portent alors l’affaire devant l’Assemblée générale. L’action militaire commencée par le Conseil de sécurité doit alors être poursuivie, puis terminée par l’Assemblée générale. Dès la fin de l’année 1950, les troupes de l’ONU, placées sous le commandement américain du général Mac Arthur, repoussent les armées de la Corée du Nord et parviennent jusqu’à la frontière sino-coréenne. C’est alors que la Chine de Mao Tsé-toung envoie des « bataillons de volontaires » pour aider la Corée du Nord. Le front finit par se stabiliser autour du 38e parallèle.

 

La résolution 84 du Conseil de sécurité

Les modalités de l’engagement et le contenu militaire de l’action de l’ONU sont fixés, dans leurs grandes lignes, par la Résolution 84 du 7 juillet (3). Cette résolution (dont le projet est d’origine française et britannique) crée le commandement unifié pour la Corée sous l’autorité des Etats-Unis, et :

 

- prie les Etats-Unis de désigner le commandant en chef de ces forces,

 

- autorise le commandement unifié à utiliser à sa discrétion, au cours des opérations contre les forces de la Corée du Nord, le drapeau des Nations Unies en même temps que les drapeaux des diverses nations participantes, et enfin,

- prie les Etats-Unis de fournir au Conseil de sécurité des rapports d’importance et de fréquence appropriée concernant le déroulement de l’action entreprise sous l’autorité du commandement unifié.

 

Elle précise, en outre, la nature de l’aide fournie par les Etats membres : des forces militaires et toute autre assistance et leur demande de mettre ces forces et cette assistance à la disposition d’un commandement unifié sous l’autorité des Etats-Unis d’Amérique. Par cette résolution, le Conseil de sécurité délègue donc aux Etats-Unis l’exécution des décisions qu’il a votées. L’action militaire en Corée a été une véritable guerre menée au nom de l’ONU, nécessitant d’importants moyens en hommes et en matériel (4).


Le "Commandement unifié des Nations Unies", formellement établi le 25 juillet 1950, est dirigé par le général Mac Arthur et a son quartier général à Tokyo. Le Secrétaire général des Nations Unies ne fut en aucun cas consulté pour la nomination du général Mac Arthur, et ne le fut pas plus tard pour la nomination de son successeur, le général Ridgway. Le commandant a été nommé par le gouvernement des Etats-Unis et non par le Conseil de sécurité. Il constitue donc « l’organe commun des Etats participants et non un organe des Nations Unies » (5). Assurant les commandements stratégique et tactique, il fut donc créé sous les simples auspices du Conseil de sécurité, mais non en tant qu’organe subsidiaire du Conseil comme le sont les opérations de maintien de la paix. De même, l’opération en Corée n’est pas une opération de l’ONU mais une opération multinationale utilisant – pour la seule et unique fois – le drapeau de l’Organisation. Les Etats-Unis détiennent donc, sans intermédiaire (New York), la ligne de commandement du terrain jusqu’à l’état-major à Washington. Le général Mac Arthur déclara devant le Sénat que sa relation avec l’ONU n’était que nominale et non directe, et que les ordres qu’il recevrait proviendraient du gouvernement des Etats-Unis (6). Le Secrétaire général des Nations Unies a été, par l’intermédiaire de son représentant personnel en Corée, le général Alfred G. Katzin (Afrique du Sud), simplement informé des opérations menées. Certes, le Commandement unifié avait obligation de faire rapport au Conseil de sécurité, mais « ses rapports étaient factuels et ne comportaient pas d’analyse de la situation pour la prise de décisions ». Cette pratique n’a plus cours aujourd’hui, alors que le « Commandement des Nations Unies » existe toujours.

 

Le Commandement des Nations Unies depuis la signature de l’armistice à Panmunjeom

 

Après avoir, au 107e tour de table, trouvé un compromis sur le sort des prisonniers, l’armistice est signé, le 27 juillet 1953, à Panmunjeom entre, d’un côté, la Chine et la Corée du Nord, et le Commandant américain en chef des forces des Nations Unies, de l’autre (pour des raisons encore obscures, la Corée du Sud n’est pas cosignataire). Les négociations de cessez-le-feu et des conditions de l’armistice se sont faites en dehors de l’ONU. Le Commandement des Nations Unies n’en est pas moins le cadre du maintien de la paix sur la péninsule coréenne ; il veille notamment au respect de l’armistice à travers la commission d’armistice militaire (UNCMAC). L’état-major de l’UNC déménage en 1957 à Séoul et un état-major arrière est créé à Tokyo (UNC Rear). Il continue à utiliser le drapeau de l’ONU alors que la Résolution 84 spécifie que normalement cela ne peut se faire qu’au cours des opérations contre les forces de la Corée du Nord, donc en cas de guerre (déclarée ou active). C’est en ce sens que l’on peut parler d’une certaine usurpation du drapeau des Nations Unies.

 

L’armistice prévoit la mise en place d’une ligne de démarcation – qui reprend le tracé de la ligne de front où se sont arrêtés les combats. Les deux belligérants devant replier leurs forces de part et d’autre de cette ligne, un couloir démilitarisé (et miné) de quatre kilomètres de large (deux au nord et deux au sud) est créé : c’est la DMZ (Demilitarized Zone). C’est la zone où s’installe et que surveille désormais le commandement des Nations Unies et où a été créée la « zone de sécurité conjointe » (Joint Security Area, JSA). L’armistice a également établi la Commission de supervision des Nations neutres (CSNN) qui devait avoir des fonctions de contrôle, d’observation, d’inspection et d’enquête. Aujourd’hui composée de représentants suédois et suisses (dix au total), la CSNN n’a plus grand pouvoir. Sa tâche principale consiste essentiellement à assurer une présence le long de la frontière entre les deux Corées et à rappeler ainsi que l’accord de cessez-le-feu est toujours valable.

 

Pendant 25 ans après l’armistice, la défense du territoire sud-coréen a été assurée par le Commandement des Nations Unies. En 1978, il a été créé un commandement des forces conjointes (CFC). Les Sud-Coréens ont alors assuré un certain nombre de missions. Par exemple, la sécurité de la JSA est assurée par une unité spéciale, le bataillon de sécurité de la DMZ. Composé de 650 hommes, majoritairement coréens, son chef de corps coréen est supervisé par une Command Task Force que dirige un officier supérieur américain. Jusqu’en novembre 2004, les Américains fournissaient plus de 70% des effectifs du bataillon. Désormais, ils ne déploient qu’une quarantaine d’hommes dans la DMZ. La caserne (camp Bonifas) est située en dehors du périmètre de la DMZ, à 400 mètres environ, mais une section est toujours placée en état d’alerte.

 

Quelles perspectives pour le Commandement des Nations Unies ?

 

Quinze nations composent actuellement le Commandement des Nations Unies (UN Command, UNC). Le Commandant en chef de l’UNC est un officier général américain. Sous ses ordres, la Commission militaire d’armistice est dirigée par un officier général sud-coréen ; ses adjoints sont américain, britannique, sud-coréen et un de nationalité tournante tous les six mois.

 

Le Commandement des Nations Unies est l’institution qui sera en première ligne quand les pourparlers d’armistice reprendront. Elle le serait également en cas d’effondrement du régime nord-coréen et qui auraient des conséquences directes sur son voisin du sud en termes militaires, humanitaires et politiques. Mais toute action devrait faire l’objet d’un nouveau passage devant le Conseil de sécurité car le Commandement des Nations Unies, aux fonctions déterminées par l’accord d’armistice, devrait alors être réorganisé et adapté. Si ses Etats membres veulent le remplacer par une autre structure, ils devront également obtenir l’aval du Conseil de sécurité par une résolution en bonne et due forme. On peut, en toute hypothèse, considérer que si un tel scénario venait à se réaliser, le Conseil de sécurité serait automatiquement saisi par l’un de ses membres en raison de l’impact stratégique et des implications pour l’ensemble de la région qu’entrainerait la chute du régime nord-coréen.

 

 

Alexandra Novosseloff

Chercheure-associée 
Centre Thucydide, Université Paris-Panthéon-Assas

Rédigé le 18 novembre 2008, réactualisé le 27 février 2012

 

 

Notes


(1) Yearbook of the United Nations, 1950, p. 221.

(2) Résolution adoptée par 7 voix contre 1 (Yougoslavie). Les représentants de l’Egypte et de l’Inde ne participèrent pas au vote.

(3) Résolution adoptée par 7 voix contre 0, avec 3 abstentions (Egypte, Inde, Yougoslavie).

(4) Durant les trois ans de guerre, il n’y eut que dix mois de batailles intenses, mais ils causèrent des pertes humaines et des dégâts considérables. Le total des pertes en vies humaines s’élève à 2 415 600 selon les sources des Nations Unies. Les Etats-Unis eurent 33 630 soldats morts et 103 000 blessés, et les autres alliés de l’ONU, 3 140 morts et blessés parmi lesquels la France compte, pour son bataillon de Corée, 288 morts et un millier de blessés. Les pertes militaires de la Corée du Sud s’élèvent à 147 000 morts et 210 000 blessés. Les estimations se situent autour de 300 000 militaires tués et 220 000 blessés pour la Corée du Nord et de 200 000 tués et 700 000 blessés pour la Chine populaire. Les pertes civiles seraient au moins deux fois supérieures, et le pays était dévasté. Chiffres trouvés dans Encyclopédie Universalis.

(5) G. El Din ATTIA, Les forces armées des Nations Unies en Corée et au Moyen-Orient, 1963, Genève, Droz, p. 420.

(6) Cité par Derek W. BOWETT, United Nations forces : A legal study of UN practice, 1964, Londres, Stevens & Sons, p. 42.


Bibliographie


ATTIA G. El Din, Les forces armées des Nations Unies en Corée et au Moyen-Orient, 1963, Genève, Droz, 468 pages.


BOUTROS-GHALI Boutros, "L’intervention américaine en Corée et le droit des Nations Unies", dans "La Corée et les Nations Unies", Société égyptienne de droit international, octobre 1951, Le Caire, brochure n°12, pp. 9-26.


GOODRICH Leland, Korea : A Study of US Policy in the United Nations, 1956, New York, Council on Foreign Relations, 235 pages.


LABOUZ Marie-Françoise, L’Organisation des Nations Unies et la Corée, 1980, Paris, éd. Publication Universitaire de Paris, 382 pages.


LE PEILLET Pierre, "Corée et Koweït, les deux guerres de l’ONU : leçons et perspectives",Défense nationale, novembre 1991, 47(11), pp. 91-102.


NOVOSSELOFF Alexandra, Le Conseil de sécurité des Nations Unies et la maîtrise de la force armée – Dialectique du politique et du militaire en matière de paix et de sécurité internationales, 2003, Bruxelles, éditions Bruylant, collection "Organisation internationale et relations internationales", 660 pages.


WOLFERS Arnold, "Collective Security and the War in Korea", The Yale Review, juin 1954, 63(4), pp. 482-496.