Communauté de Sant'Egidio

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L’implication grandissante de la communauté de Sant’Egidio depuis une vingtaine d’années dans le champ de la résolution pacifique des conflits est à l’image de l’émergence de nouveaux acteurs non étatiques sur la scène internationale.

 

Le partage de compétences entre ces derniers et les acteurs institutionnels, s’exprime par la généralisation d’une forme de diplomatie que l’on pourrait qualifier de « free lance » - du fait du caractère volontaire lié à son adhésion.

 

La Communauté de Sant’Egidio est ainsi depuis sa création en 1968, dans la foulée du Concile Vatican II (1962-1965) et des thèses inspirées par la « théologie de la libération », prônée par le prêtre brésilien Leonardo Boffs, une ONG déterminante dans les processus de résolution des conflits et de médiation internationale.

 

Cette politique extérieure officieuse concourt ainsi à combler les vides de la diplomatie officielle de l’État italien et du Saint-Siège. Le bras diplomatique du Vatican, est ainsi devenu depuis la fin des années 70 un relais incontournable dans le processus de participation croisée en matière de politique étrangère et d’aide au développement en direction de certains Etats difficiles d’accès, comme les États musulmans ou africains, relativement éloignés de la sphère d’influence traditionnelle italienne.

 

Cet acteur transnational non étatique, situé dans un ancien Carmel de la Piazza Sant’Egidio, dans le quartier du Trastevere à Rome, se veut ainsi un réseau d’influence à la fois local, national et planétaire, mêlant à la fois l’action sociale en direction des populations issues de l’émigration, l’accompagnement des malades et des plus démunis, la lutte contre le sida, les campagnes d’alphabétisation et de scolarisation des mineurs, l’aide au développement ainsi que l’action humanitaire d’urgence, la médiatisation de sa campagne pour l’abolition de la peine de mort, la promotion d’une solidarité sans frontières dans la ligne de Vatican II, le dialogue œcuménique et entre les civilisations, ainsi que les très nombreuses opérations médiatiques ou plus discrètes de médiation internationales, qu’elles aient réussi ou échoué...

Structure et organisation


Souvent appelé « l’ONU du Trastevere », la Communauté ecclésiale internationale qui regroupe désormais près de 50 0000 membres, regroupés dans plus de 70 pays de quatre continents et trois centre groupes constitués à travers le monde (dont près de 20 000 en Italie, dont 15 000 à Rome), ont parfois été assimilés à des « casques blancs » au service de la diplomatie transalpine ; cette dernière n’hésitant pas à s’appuyer,voire à « déléguer » aux ambassadeurs de la paix que sont les bénévoles de la Communauté. Les pays où la Communauté est la plus présente en Europe sont ainsi la Belgique, la Suisse et la France.

 

La réputation planétaire de la Communauté doit aussi beaucoup au charisme de son fondateur, Andrea Ricardi, Professeur d’histoire du Christianisme de l’Université Roma III, auteur de très nombreux ouvrages sur la portée et le rôle de l’Église face à la modernité et de la culture de la paix liée à la Communauté de Sant’Egidio.

 

L’inclassable Andrea Ricardi a su également s’entourer de fidèles amis, universitaires, syndicalistes chrétiens, diplomates, tous fin connaisseur des zones à risques dans lesquelles la Communauté propose ses missions de bons offices, à l’instar des autres fondateurs Marco Impagliazzo, qui assume la fonction de président de la Communauté, Mario Marazziti, qui fut responsable des relations extérieures, Leonardo Palombi, Doyen de l’Université de Tor Vergata, Mario Giro, qui cumule les responsabilités de chargé des relations internationales, des rencontres inter-religieuses - lancées en 1986 à Assise- et est au cœur du dispositif en Afrique subsaharienne (tout en ayant gardé des responsabilités au sein de la Confédération Syndicale Italienne du Travail - CISL, réputée à gauche) ou encore les deux prélats que sont Mgr Matteo Zuppi et l’évêque de Tarni-Narni-Amelia, Mgr Vincenzo Paglia, qui fait office d’assistant ecclésiastique tout en restant Président de la Fédération Internationale Biblique Catholique et Président de la Commission “Oecuménisme et Dialogue” de la Conférence Episcopale Italienne.

Réussites et échecs

Cette « seminar diplomacy », a ainsi porté ses fruits récemment pour son action de stabilisation de la paix dans les Balkans, notamment en Albanie et au Kosovo, où l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Rugova leur doit beaucoup, grâce au mouvement Arcobaleno créé pour faire dialoguer les parties en présence et avait abouti à la médiation avec Milosevic, sans parler des processus de paix réussis au Mozambique en 1992 après quatorze années de guerre civile, au Burundi en 1997, au Guatemala en 1996, au Liban, en Namibie, en RDC, en Côte d’Ivoire et au Libéria après la guerre civile qui a ensanglanté le pays de 1989 à fin 2003.

 

Seule la tentative avortée en Algérie, avec l’échec de la Plate-forme de Rome en 1995, a démontré les limites du dialogue œcuménique et du dialogue interreligieux.

 

D’affrontements sporadiques en guerres civiles et conflits de « haute intensité », l’action de Sant’Egidio se caractérise par une volonté d’explorer toutes les voies qui contribueraient à l’établissement de la paix. L’implication de la communauté dans la résolution des conflits s’exprime ainsi par une politique de la « non-indifférence » qui concourt ainsi à compléter la palette des solutions pérennes de paix et de stabilité entre acteurs en présence. Ces initiatives sont basées sur la constitution d’un solide réseau de liens diplomatiques à l’égard de pays marginalisés - du fait de réalités conflictuelles récurrentes ou de leur incapacité à rétablir les valeurs démocratiques, conditions de base de la paix.

 

Cet engagement, pour la « méthode Sant’Egidio », comme l’avait résumé en 1993 le secrétaire général des Nations Unies, Boutros Boutros Ghali, est l’institutionnalisation de la synergie entre l’Italie, moyenne puissance à vocation régionale et la vocation universaliste et œcuménique de l’Eglise.

Des opérations de "peacebuilding" (ou consolidation de la paix) réussies : Mozambique, Guatemala, Libéria, Kosovo

Le cas du Mozambique :

Les « accords de Rome » du 4 octobre 1992, qui mettent fin à 16 années de guerre civile au Mozambique entre le mouvement de guérilla Renamo dirigé par Alfonso Marceta Dhlakama et le Frelimo du président Joaquim Chissano, constituent la première action médiatisée de Sant’Egidio.

 

La médiation de Sant’Egidio - commencée en juillet 1991- a eu pour effet d’aboutir au cessez-le-feu du 21 août 1993. Ce cessez-le-feu est toujours en vigueur, d’autant qu’il fut garanti par les 6000 Casques bleus de la mission ONUMOZ (entre 1992 et 1995). De même qu’une commission mixte de surveillance du désarmement (CSC) était mise en place, afin de désarmer les 63 000 hommes du Frelimo et les 20 000 de la Renamo.

 

Cette réussite a eu pour principal mérite de mettre fin à un conflit qui aurait fait plus d’un million de morts (sur une population de 15 millions d’habitants). Constatant la démission de la Communauté internationale et convaincus de la nécessité d’impliquer directement les deux parties adversaires, les médiateurs italiens ont réussi à octroyer à la Renamo un statut de respectabilité internationale. Ainsi Sant’Egidio a pleinement réussi à transformer les membres de ce mouvement de guérilla, créé en 1975, en lutte contre le régime marxiste dirigé par le Frelimo, parfois qualifiés de khmers noirs, en parti de gouvernement.

 

Au Guatemala :

Le cas guatémaltèque constitue le second succès, bien que moins médiatisé. Après 35 ans d’une guerre civile qui aura fait plus de 150 000 victimes, la médiation aura permis, après plusieurs échecs des négociations onusiennes de paix lancées en 1994 entre le gouvernement d’Alvaro Arzù et l’Union Révolutionnaire nationale Guatémaltèque (URNG) et après plusieurs rencontres informelles, au dépôt définitif des armes et à l’accord de paix de décembre 1996, signé sous la double égide de la Communauté et de l’ONU.

 

Au Libéria :

Le départ du président Charles Taylor en août 2003 (conclu par son arrestation fin mars 2006) qui a permis la tenue du processus électoral et l’élection en novembre 2005 de la nouvelle présidente Ellen Johnston-Sirleaf sont les conséquences de la médiation avec les rebelles du Lurd, conclue à Rome, sous les auspices de la Communauté.

 

Au Kosovo :

L’accord dit « 3 + 3 » de mars 1998, engageant pour la première fois feu Ibrahim Rugova, pas encore président du Kosovo mais déjà leader de la Ligue Démocratique du Kosovo (LDK) et le président serbe Milosevic, sous l’égide de Sant’Egidio aura été le seul document officiel signé entre Serbes et Albanais, délégitimant d’autant l’Armée de Libération du Kosovo (UCK) et permettant le dialogue sur le statut d’autonomie.

Des « semi échecs »

L’échec de la plate-forme de paix en Algérie :

La tentative en janvier 1995 de faire adopter la plate-forme de Rome, associant pour la première fois depuis les élections invalidées de 1991, sur la base de l’arrêt de la violence, l’acceptation du pluralisme, la liberté de la presse et le respect des lois fondamentales, tous les acteurs de la crise algérienne dont le Front Islamique du Salut (FIS) a échoué. Or, après des troubles ayant fait plus de 80 000 victimes, l’initiative romaine aura été mal comprise et perçue par certains comme une tentative de réintroduire les Islamistes, voire d’ingérence dans les affaires intérieures algériennes, comme ce fut le cas de l’actuel premier ministre, Ahmed Ouyahia qui proclamait en 1997, « oui à la paix, non à Sant’Egidio ».

 

Transition démocratique incomplète au Burundi :

Bien qu’ayant largement contribué à travers le Great Lakes Policy Forum - après plus de sept mois de tractations - à la signature en mai 1997 d’un accord de cessez-le-feu entre le président tutsi Pierre Buyoya, arrivé au pouvoir par le coup d’Etat de juillet 1996, et les rebelles hutus, l’accord signé à Arusha en 2003 n’a jamais été effectif. L’action de l’ONG catholique aura au moins eu le mérite de donner à l’opposant Léonard Nyangoma, Président du Conseil national pour la défense de la démocratie - CNDD, l’image d’un interlocuteur crédible et aura permis l’élection en en août dernier de Pierre Nkurunziza.

 

Des fins de non-recevoir

Malgré l’implication depuis l’initiative lancée en 1986, à Assise et dont la dernière réunion « Hommes et religions » s’est tenue en septembre 2005 à Lyon, le dialogue entre les religions monothéistes s’est montré relativement inopérant dans les tentatives de médiation entre Palestiniens et Israéliens, ou entre communautés dans la crise ivoirienne ou entre rebelles de l’est du Congo et gouvernement de feu le président Laurent-Désiré Kabila.

 

Ainsi, la montée en puissance du fondamentalisme religieux (en Afrique notamment et en Amérique latine) pourrait redonner du poids à l’action d’intermédiation de Sant’Egidio. Cette nouvelle « feuille de route » s’inscrit dans un nouveau rapport, marqué par le dialogue des civilisations tant entre catholicisme et orthodoxie, rendu plus concret avec l’élargissement de l’UE en 2004 et les prochains élargissements d’ici 2014 en direction de l’Europe du Sud-Est, qu’avec l’Islam politique au Maghreb et au Machreck, accompagné par les revendications d’un communautarisme plus prosélyte (tant au Liban qu’au sein de l’UE) ainsi, enfin, qu’avec le front renouvelé de l’anti-sémitisme et de la non réponse à la question israélo-palestinienne.

 

Emmanuel DUPUY

Secrétaire général de l’Institut Prospective et sécurité en Europe (IPSE), 
Consultant au sein du Cabinet d’Ingénierie Stratégique pour la Sécurité

 

Références

 

31 déc. 2005

Sant'Egidio et la médiation internationale : un projet diplomatique et spirituel


Mario Giro et Laure Borgomano-Loup (entretien), Agir - Revue Générale de Stratégie, n°24 , pp. 110-120.

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30 nov. 2004

La paix préventive


Andrea Riccardi, Rome: Editions Salvator.

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