Publication du directeur du ROP-Europe

Le Mali : un autre Afghanistan ?

21 févr. 2013

Radio Télévision Belge Francophone (RTBF)

 

 

Jeudi 21 février 2013

 

La stabilisation du Mali entreprise par l'opération française de ce début d'année est parfois comparée à la guerre en Afghanistan. Pour Michel Liégeois, professeur de relations internationales, cette comparaison a bien sûr ses limites mais éclaire aussi le défi malien.

 

" Nous ne voulons pas nous embarquer dans un autre Afghanistan en déployant des milliers de soldats au Mali " (La Presse, 13 octobre 2013). Cette déclaration du ministre canadien des Affaires étrangères est intéressante à plus d’un titre. On peut tout d’abord s’étonner que l’Afghanistan soit ici évoqué comme une expérience à ne pas renouveler alors que le gouvernement auquel appartient John Baird a maintenu pendant une décennie un contingent canadien dans la province afghane de Kandahar, l’une des plus troublée du pays. Plus de 160 soldats y perdront la vie, beaucoup d’autres y seront gravement blessés. On peut penser qu’un pays ne consent de tels sacrifices que s’ils lui apparaissent absolument nécessaires. Il est dès lors surprenant que John Baird établisse une analogie entre l’Afghanistan et le Mali et que ce rapprochement le conduise à une position inverse en termes d’engagement militaire. Au contraire du Canada, le gouvernement belge a très vite décidé de soutenir l’opération Serval en dépêchant un avion de transport et deux hélicoptères médicalisés. Un soutien utile dans la mesure où le transport stratégique et tactique constitue un des talons d’Achille de l’appareil militaire français en raison des retards considérables que connaissent les programmes de l’A-400M – le futur avion de transport militaire européen – (50 commandés, 0 livrés) et de l’hélicoptère de transport NH-90 (3 livrés sur 34 commandés), l’hélicoptère de transport. Mais le soutien belge est soigneusement calculé en termes de risque : les militaires belges ne seront pas exposés dans des zones de combat. En réalité, depuis la Somalie au début des années 1990, la Belgique n’a plus déployé de troupes terrestres dans un contexte impliquant des missions de combat.

 

La stabilisation politique du pays

 

A présent que la phase initiale de l’opération – la reconquête du Nord-Mali – est achevée, le conflit entre dans une autre dimension. Rappelons à cet égard que la reconquête aurait dû débuter à l’automne 2013 et prendre la forme d’une offensive de l’armée malienne reconditionnée et rééquipée et bénéficiant de l’appui de la force internationale de soutien au Mali, la MISMA. Ce calendrier a été bouleversé par l’offensive surprise du 10 janvier qui a vu les colonnes des djihadistes bousculer l’armée malienne et se trouver à deux heures de route de Bamako. D’où l’intervention française décidée de toute urgence par l’Elysée et sans laquelle le Mali serait aujourd’hui dans une situation proche de celle de la Somalie de ces vingt dernières années : un terrain de jeu où règne l’anarchie où s’affrontent les bandes armées et où prospèrent les entrepreneurs de violence et le crime organisé.

Les divers groupes armés ayant à présent été repoussés loin des centres urbains par les forces françaises appuyées par certaines unités de l’armée malienne, renforcées ensuite par des unités burkinabées, tchadiennes et nigériennes, il s’agit maintenant de consolider la souveraineté retrouvée des autorités maliennes. Cette tâche comporte bien entendu un important volet sécuritaire : protéger les villes du Nord-Mali contre les raids de guérilla, sécuriser les voies de communications, interdire les massifs montagneux de l’Adrar des Ifoghas aux rebelles qui chercheront à le transformer en sanctuaire, établir une surveillance efficace des milliers de kilomètres de frontières entre le Mali, l’Algérie, la Libye et le Niger. Cette tâche est colossale. Elle demandera du temps et d’importants moyens militaires. Elle aura donc un coût substantiel. Aussi nécessaire soit-elle, elle ne suffira pourtant pas. Sécuriser le Nord-Mali n’avance à rien si le pays ne retrouve pas la stabilité politique. Cela passe par la mise en place d’un gouvernement légitime à Bamako et donc par l’organisation d’élections. De nombreux précédents – Irak, Afghanistan, Sud-Soudan – attestent toutefois que des élections ne signifient pas la fin du processus de consolidation d’un Etat. En l’occurrence, la stabilité à long terme requiert la résolution préalable de la question touarègue au Nord-Mali. A cet égard, Bamako serait bien inspirée de prendre en compte l’expérience de son voisin nigérien qui a sans doute géré avec davantage d’habileté les tensions irrédentistes dans ses confins nordiques.

 

Comme en Afghanistan, une tâche très (trop?) difficile

 

Certes, le Mali n’est pas l’Afghanistan. Il convient cependant de ne pas écarter l’analogie d’un revers de la main. Les similitudes ne manquent pas, à commencer par le facteur topographique. Si l’on peut penser qu’à l’inverse des montagnes afghanes, le désert saharien favorise la contre-insurrection en raison de la supériorité aérienne dont disposent les forces de stabilisation de même qu’elle maximise l’efficacité des moyens de renseignement (satellites, drones) ; l’immensité du territoire à surveiller, l’impossibilité d’un contrôle efficace des frontières et la présence de massifs montagneux tempèrent sérieusement cet optimisme. Ajoutons à cela le fait que certains groupes armés sont composés ou alliés à des nomades touaregs qui connaissent parfaitement le terrain au contraire de certaines troupes africaines qui seront amenées à les affronter (Burkina, Nigéria). Enfin, les colonnes militaires ne peuvent se mouvoir dans ces régions inhospitalières qu’en empruntant quelques rares routes ou pistes. Il est donc aisé pour les insurgés de les harceler par l’utilisation des IED (engins explosifs improvisés) qui ont fait tant de ravages en Irak et en Afghanistan.

 

Autre similitude avec l’Afghanistan, le caractère ouvert du théâtre des opérations : les Talibans ont amplement profité de leur sanctuaire dans les régions tribales du Pakistan. Les groupes armés qui ont reflué devant l’avancée des militaires français peuvent de la même façon trouver refuge dans le Sud algérien ou libyen. En dépit des déclarations de fermeture des frontières des uns et des autres, rien ne permet d’espérer que ces deux Etats soient en mesure d’empêcher le franchissement de celles-ci.

 

Troisième similitude avec l’Afghanistan, la corruption endémique et le délitement de l’appareil de sécurité au Mali. Dans les deux cas, la drogue joue un rôle essentiel. Si la culture du pavot mine l’appareil de l’Etat et les pouvoirs locaux en Afghanistan, c’est le trafic de stupéfiant en provenance de Colombie qui a changé la donne dans la région saharo-sahélienne. Certes, cette vaste étendue désertique a de tout temps été propice aux trafics les plus divers. Mais l’utilisation de ces couloirs ancestraux pour le transit de stupéfiants en provenance d’Amérique du Sud via le Golfe de Guinée provoque dans une des régions les plus pauvre du monde un tel afflux de narcodollars qu’il a été capable de corroder par sa puissance corruptrice les structures d’un Etat malien que l’on avait un peu vite érigé en modèle de la nouvelle démocratie africaine.

 

Quatrième similitude : le facteur temps. Stabiliser la région saharo-sahélienne demandera une présence militaire internationale de longue durée, un engagement politique constant et des moyens financiers considérables. Ce temps n’est pas celui du politique, encore moins celui des médias. Qui se souvient des vingt milles Casques bleus qui, depuis cinq ans, maintiennent une paix précaire au Darfour pour un coût annuel de 1,5 milliards de $ et une moyenne de 30 tués par an ? C’est pourtant dix années– au minimum – d’un effort équivalent qui seront nécessaires pour stabiliser la région. Un fameux défi à relever.

 

Michel Liégeois

 

Michel Liégeois est professeur de Relations internationales à l’Université catholique de Louvain. Il mène ses recherches au sein du Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (CECRI) et dirige la section Europe du Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP).

 

 

 

 

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