La fin du bras de fer autour du Congo ?

Xavier Zeebroek

21 juin 2010

 

Le 28 mai dernier, le Conseil de sécurité des Nations unies mettait fin à beaucoup d’incertitudes en adoptant la résolution 1925 sur la situation en RDC. Le texte avait fait l’objet de longues et difficiles semaines de négociation entre plusieurs membres permanents du Conseil et le gouvernement congolais. Deux décisions spectaculaires ont particulièrement frappé les médias : la promesse de retrait de 2000 casques bleus avant le 30 juin 2010 et la fin du mandat de la MONUC.


Ce n’est pas par hasard si ces deux bouleversements interviennent le jour de la fastueuse célébration du 50ème anniversaire de l’indépendance. Au-delà du symbole, Kinshasa réclamait aussi un calendrier de retrait avec une échéance ultime fin 2011. Là aussi, l’ONU semble obtempérer puisqu’il est demandé au Secrétaire général de « rester en permanence attentif aux effectifs de la mission » et de « saisir les occasions de reconfiguration qui se présentent ». Enfin, il devra faire rapport tous les trois mois jusqu’en mai 2011 « dans la perspective d’une adaptation progressive de la présence des Nations Unies en RDC » [1]. A première vue, il s’agit donc d’une grande victoire pour le président Joseph Kabila qui prépare ainsi de la meilleure façon sa probable réélection en 2011.

Mais la réalité est toute autre et chaque mot de la résolution a dû être soupesé cent fois pour ne pas heurter la susceptibilité congolaise tout en maintenant les nombreuses exigences de la communauté internationale. Un véritable bras de fer diplomatique entre un Président qui veut affirmer son pouvoir face à l’influence étrangère et qui considère de plus en plus la présence onusienne comme inefficace, et un groupe de pays donateurs qui réclame des résultats en matière de sécurisation de l’est du pays, de bonne gouvernance, de respect des droits de l’homme et de lutte contre la corruption. Entre ces deux pôles, la belle unanimité qui régnait après les élections de 2006 semble s’être évaporée pour laisser place à l’amertume, voire à l’acrimonie.

 

Et comme souvent, à l’issue de pareils affrontements, les concessions arrachées de haute lutte sont soit de pure façade, soit peu applicables sur le terrain. En effet, une lecture attentive de la résolution, qui se réjouit que la RDC « entre maintenant dans une nouvelle phase de sa transition vers la consolidation de la paix », ne laisse pas d’inquiéter sur l’ampleur de la tâche qui reste à accomplir. On y apprend que toute diminution ultérieure de la mission sera liée à la réalisation de trois objectifs majeurs : l’achèvement des opérations militaires en cours dans les Kivus et l’Ituri, la mise sur pied de forces de sécurité dignes de ce nom et le renforcement de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire. Or, c’est précisément dans ces trois domaines que le gouvernement rencontre depuis quatre ans les plus grosses difficultés. En faire autant de préalables au retrait des troupes de l’ONU revient à repousser l’échéance au-delà d’un avenir prévisible.

 

Un changement formel

Quant au changement de nom de la mission, tous les diplomates concernés par la question reconnaissent qu’il est purement formel. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer le mandat de la future Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO) à celui de la MONUC depuis 2008. On y retrouve les mêmes ingrédients : priorité à la protection des civils, appui à la réforme des forces de sécurité (RSS) et de la justice, à la stabilisation et à la reconstruction. Même le nombre maximum des effectifs autorisés au sein de la nouvelle mission par le Conseil de sécurité reste celui qui avait culminé en décembre 2008, lors du dernier renforcement de la MONUC [2] !

 

Il n’y a donc pas de changement de nature entre MONUC et MONUSCO mais plutôt le signe d’une dégradation sensible de l’atmosphère entre les principaux partenaires qui sont sensés partager des objectifs communs.

 

Deux exemples parmi tant d’autres peuvent illustrer cet état d’esprit. Après la détérioration catastrophique de la situation au Nord-Kivu fin 2008 et la débandade des FARDC, le pouvoir congolais avait reproché à la MONUC – et singulièrement au contingent indien – de ne pas l’avoir suffisamment soutenu militairement. Aussi, après le spectaculaire rapprochement entre les présidents Kabila et Kagamé, les casques bleus furent soigneusement tenus écartés de la planification militaire des opérations anti-FDLR (Umoja Wetu et Kimia II) qui s’ensuivirent. Une posture que le gouvernement n’a pas pu maintenir au-delà de 2009, en grande partie à cause des déplacements massifs de population suscités par les exactions des FARDC sur la population civile et les représailles des rebelles. Avec la nouvelle opération Amani Leo, le temps de la coordination est revenu, d’autant que les 2 à 3.000 rebelles qui restent au Kivu comptent vraisemblablement parmi les plus aguerris et les plus désespérés.

Fin de non recevoir

Mais la mésentente sur le terrain rejaillit aussi au niveau de la mise en œuvre des politiques. Après des années d’immobilisme, le ministère congolais de la Défense a finalement soumis un plan de réforme de l’armée le 26 janvier 2010. Divisé en trois phases, il s’étalera jusqu’en 2025 ! Une échéance qui en dit long sur l’ampleur de la tâche à entreprendre. Il est vrai qu’aujourd’hui, les Forces armées de la RDC (FARDC) sont, selon les propres mots du Secrétaire général de l’ONU, « un amalgame de groupes constitués d’anciens miliciens n’ayant subi ni sélection ni formation et de militaires des anciennes Forces armées zaïroises » [3].

 

Presqu’immédiatement, la MONUC a proposé de coordonner l’appui à la première phase du plan (2009-2011) en assurant la formation et l’équipement de 20 bataillons. Mais ce fut simplement une fin de non recevoir qui accueillit l’initiative de la mission, mettant le tout nouveau Groupe de travail sur la RSS en chômage technique. La raison officielle du refus congolais réside dans la préférence du gouvernement pour l’aide bilatérale, supposée plus souple et plus efficace que la lourde coordination onusienne. En réalité, les experts du dossier y voient davantage un retour de bâton faisant suite à la décision de conditionner le soutien logistique de la MONUC aux FARDC aux respects des droits de l’homme sur le terrain. En effet, devant les nombreux abus perpétrés durant l’opération Kimia II, le Conseil de sécurité avait en effet exigé : « si certaines des unités appuyées par la MONUC sont soupçonnées de violations graves des droits (…) et, si la situation persiste, (…) de ne plus appuyer ces unités » [4]. Une contrainte ressentie comme une intrusion intolérable dans les prérogatives présidentielles. En tout cas, ce nouveau revers ne va certainement pas accélérer le rythme de la réforme.

 

C’est dans cette atmosphère délétère que les principaux responsables de la MONUC ont presque tous été remplacés, du très charismatique Coordinateur humanitaire Ross Mountain jusqu’au plus controversé Représentant du Secrétaire général Alan Doss en passant par l’inoxydable Commandant des casques bleus, le général Babacar Gaye qui met fin à un mandat exceptionnel de 5 longues années. C’est donc une toute nouvelle équipe de hauts responsables qui entamera l’immense travail assigné à la MONUSCO sous la houlette de Roger Meece, un diplomate américain qui a déjà passé plus de 8 ans en RDC. Quelle que soit la nouvelle étiquette de la mission, il aura bien besoin de toute son expérience pour terminer le travail de la MONUC.

 

Xavier Zeebroek - Directeur du GRIP

21 juin 2010

 

[1] Résolution 1925, S/RES/1925 (2010), Conseil de sécurité, Nations Unies, 28 mai 2010, p. 8.

[2] La résolution 1856 autorisait déjà 19.815 soldats, 760 observateurs, 391 fonctionnaires de police et 1050 membres d’unités de police. Ces chiffres apparaissent inchangés dans la résolution 1925.

[3] Trente et unième rapport du Secrétaire général sur la Mission de l’Organisation des Nations Unies en République démocratique du Congo, S/2010/164, Conseil de Sécurité, Nations Unies, 30 mars 2010, p.11.

[4] Résolution 1906, S/RES/1906 (2009), Conseil de sécurité, Nations Unies, 23 décembre 2009, p.7

 

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