Questions autour du référendum sud soudanais

Modibo Goïta, professeur à l'École de maintien de la paix à Bamako, Mali

22 déc. 2010

 

Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été ramené au cœur du débat dans les relations internationales suite aux déclarations unilatérales d’indépendance du Kosovo, d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. C’est surtout l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de juillet 2010 statuant que la déclaration d’indépendance du Kosovo ne violait pas le droit international qui a sérieusement conforté la position des peuples revendiquant le droit à disposer d’eux-mêmes. Aussi, l’Afrique se retrouva au devant de la scène avec l’organisation du prochain référendum du Sud-Soudan qui, pour certains, serait comparable à l’ouverture d’une « boîte de Pandore ».

 

On rappellera que les Etats africains avaient délibérément ignoré le principe du droit des peuples à disposer d’eux mêmes lors de la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), aujourd’hui l’Union africaine. Certes, ce principe ne fût pas mentionné dans les principes de la Charte des Nations Unies, mais, plus tard, a été inséré dans le Pacte relatif aux droits civils et politiques.

 

Mais les pères fondateurs de l’OUA iront plus loin en adoptant en 1964 la fameuse résolution du Caire consacrant « l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme ». Ainsi, ils condamnaient avec véhémence la conférence de Berlin en 1885 sur le partage de l’Afrique, mais jugeaient sage de verrouiller les frontières coloniales sur la base des clauses de ladite conférence. Ils justifiaient cela par la nécessité de préserver la stabilité en Afrique.

 

C’est pourquoi l’OUA soutiendra le gouvernement fédéral nigérian dans sa guerre contre la sécession de l’Etat du Biafra (Le Biafra : 75 000 km2, 14 millions d’habitants, 62% du pétrole nigérian) dont l’indépendance fut proclamée le 30 mai 1967 par le général Chuwaemeka Odjukwu. L’Etat du Biafra ne fut reconnu que par la Côte d’ivoire, le Gabon, la Tanzanie, la Zambie et Haïti. Cette guerre causa la mort de milliers personnes, surtout des enfants, mais ne put être pleinement débattue lors des sommets de l’OUA. Le gouvernement nigérian reçut le soutien militaire de l’Egypte, de l’Union soviétique et du Royaume Uni. Quant aux Etats–Unis et à la Chine, eux ne reconnurent pas le Biafra. Seule la France apporta, durant un certain temps, son appui à l’Etat du Biafra qui capitulera le 13 janvier 1970.

 

En 1976, le problème de l’autodétermination du Sahara occidental sera l’une des crises les plus graves auxquelles l’OUA sera confrontée. Cette colonie espagnole fut cédée par la puissance colonisatrice au Maroc et à la Mauritanie qui avaient formulé des revendications sur ce territoire. Certes, l’avis consultatif de la Cour Internationale de Justice confirma l’existence de liens historiques entre les populations du Sahara occidental et celles du Maroc et de l’Algérie, mais recommanda l’organisation d’un référendum sur l’autodétermination. En 1976 fut proclamée la République arabe Sahraouie démocratique par le Front Polisario, son admission en 1982 comme Etat membre de l’OUA provoqua le retrait du Maroc de l’organisation en 1985. Mais, depuis 1991, un cessez-le-feu entre le Maroc et le front Polisario prévoit l’organisation par l’ONU d’un référendum sur l’autodétermination.

 

En ce qui concerne l’organisation prochaine du référendum au Sud Soudan il s’agit du premier cas d’un Etat africain consentant à respecter le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En se détachant de l’Egypte pour devenir indépendant en 1956, le Soudan est devenu le plus vaste Etat du continent, avec actuellement plus de 42 millions d’habitants, les principales religions sont l’islam, le christianisme et l’animisme, et les langues les plus parlées sont l’arabe (langue officielle), l’anglais et le dinka (le plus grand groupe ethnique dans le Sud) avec 200 dialectes.

 

En 1983, l’imposition de la charia sur l’ensemble du pays a provoqué une lutte armée menée par l’Armée populaire de libération du Soudan. En 2005, les États-Unis ont patronné la signature d’un accord de paix entre les rebelles et le gouvernement et prévoyant l’organisation d’un référendum en janvier 2011. Si l’on perçoit bien la position des États-Unis à travers la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton, qui déclara que le résultat du référendum sera "inévitablement" la sécession, on peut s’étonner de la voir comparer en septembre dernier ce référendum à une bombe à retardement.

 

L’Organisation des Nations Unies et l’Union africaine ont tenté sans succès de trouver un compromis afin d’éviter la sécession du Sud du Nord, pour ensuite se raviser et accepter « l’inévitable sécession ». Ainsi, on verra le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, souligner l’importance d’un référendum crédible et reflétant la volonté du peuple sud soudanais tandis que le Conseil de sécurité va insister pour que le référendum se tienne à la date prévue.

 

L’ UA n’affirma pas son opposition mais exprima sa crainte de voir le précédent soudanais encourager des revendications similaires au sein de nombreux groupes ethniques divisés entre les frontières héritées du colonialisme. Ce constat pourrait nous pousser à nous demander si chaque groupe ethnique mérite la qualification de peuple dans le contexte africain quand on sait que certains Etats comptent plus de 200 ethnies.

 

L’Afrique en compte quelques exemples comme la RDC qui compte plus 105 principaux groupes ethniques subdivisés en plus de 300 tribus, le Cameroun 200 ethnies, la Côte d’Ivoire 60 ethnies, le Nigeria 250 langues locales, le Liberia 22 ethnies, le Mali avec 23 ethnies. Pourrait-on denier à ces ethnies le statut de peuple ? Alors que le terme même ne jouit d’aucune définition conventionnelle dans le droit international.

 

Pour certains, la peur de « l’effet domino » était la raison du dégel des relations entre le Soudan et le Tchad qui s’étaient pendant de nombreuses années livrés à une guerre par procuration (war by proxy) ayant même failli les amener aux bords d’une guerre ouverte. Le président tchadien Idriss Deby, considéré comme le plus farouche opposant au referendum soudanais, le qualifiera de « catastrophe pour l’Afrique ».

 

C’est aussi l’avis du leader libyen Mouammar Kadhafi, qui affirma que le referendum sud-soudanais créerait un dangereux précédent qui aboutirait à la désintégration du continent africain. En réaction, le ministre sud-soudanais de l’Information Barnaba Benjamin avait répondu que l’Afrique ne s’était pas disloquée quand l’Érythrée a obtenu son indépendance de l’Ethiopie en 1993.

 

L’Égypte et le Soudan devraient être les premiers à s’interroger sur la position future d’un nouveau Etat riverain du Nil vis-à-vis des Accords de 1959 qui leur attribuent respectivement 55,5 et 18,5 milliards de mètres cubes des eaux du Nil. Ce « droit historique » a été rejeté par l’Éthiopie, la Tanzanie, l’Ouganda et le Kenya. Toutefois, l’émergence d’un nouvel Etat riverain pourrait aussi présenter une opportunité pour relancer les négociations afin de parvenir une à redistribution équitable. Au cas contraire, on rappellera l’avertissement de l’ancien Secrétaire général de l’ONU, Boutros Ghali, qui a prédit que la rivalité pour la distribution des ressources en eau provoqueraient bien de conflits armés en Afrique et au Moyen-Orient.

 

Il est impératif pour Salva Kiir, considéré comme le favori des futures présidentielles de cet éventuel Etat enclavé, de tirer tous les enseignements de la faillite de ces nombreux Etats africains dotés d’immenses ressources minérales et énergétiques, mais jusqu’à nos jours confrontés à l’organisation d’élections libres et équitables. On retiendra surtout du cas soudanais qu’il n’y a pas de solution militaire pouvant empêcher les peuples luttant pour la séparation d’un pouvoir central avec lequel ils ne partagent aucune identité culturelle ni religieuse.

 

Cette sécession alimentera l’escalade des conflits armés internes sur le continent. Et la stratégie des groupes armés rebelles se résumerait à exercer le contrôle sur une partie du territoire et revendiquer par la suite l’organisation d’un referendum s’inspirant du précédent soudanais. En réponse, les Etats auront des options limitées : soit écraser militairement les groupes rebelles armés, soit améliorer les conditions de vie et l’octroi d’une large autonomie aux minorités, ou négocier la séparation pacifique par voie de référendum sur l’autodétermination. Ainsi, les Etats pressentis homogènes pourraient se désagréger si leurs minorités ne se sentiraient pas partie prenante à la gestion du pouvoir. On pourrait alors assister à des scenarios de velléités séparatistes faisant suite à des élections truquées perpétuant une gestion clanique du pouvoir.

 

Le scénario le plus dangereux pourrait survenir des États sahélo-saharien n’arrivant pas à exercer un contrôle effectif sur leur territoire, devenant un sanctuaire pour les groupes rebelles armés en collusion avec le trafic de drogue. Dans ce contexte, même des groupes terroristes pourraient éventuellement se prévaloir du droit à l’autodétermination.

 

Certains pays comme la Guinée Bissau, dont la marine ne dispose que d’une seule vedette pour surveiller sa côte longue de plus de 350 km et plus d’une centaine d’îles inhabitées, constituent un vrai refuge pour les barons de la drogue. Qu’adviendrait-il demain si les barons de la drogue financent des rebellions poussant ainsi des populations locales à réclamer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Nous pouvons prévoir que seuls les États africains homogènes et forts vont résister avec succès à des mouvements séparatistes, et seulement s’ils améliorent le bien-être de la population. Dans le pire des cas, certains États pourraient disparaître de la carte d’Afrique.

 

D’autre part, il serait optimiste de rappeler que le droit à l’autodétermination des peuples n’implique pas seulement le séparatisme mais aussi la réunification comme dans les cas suivants : le Vietnam, le Yémen, l’Allemagne. Ne pourrait-on pas rêver à la renaissance de la fédération du Mali ou à l’union Guinée-Ghana-Mali, la réunification des éwés, la Zambie et le Zimbabwe (autrefois Rhodésie du Nord et Rhodésie du sud) ? Ensuite, n’allons-nous pas assister à une accélération de l’intégration à travers le renforcement des mécanismes régionaux pour freiner l’élan des velléités de séparatisme ?

 

Finalement, l’histoire retiendra que le président soudanais Omar El- Béchir, bien que faisant face à deux mandats d’arrêt internationaux pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, sera en même temps le premier leader africain qui aurait mis fin à la plus longue guerre civile de l’Afrique et accepté d’organiser un référendum conduisant à la création d’un nouvel Etat en Afrique.

 

Dr. Modibo Goita - Professeur à l'École de maintien de la paix à Bamako, au Mali. Les positions présentées ici sont personnelles et ne représentent aucun point de vue officiel.

Cet article est la version française remaniée d’une précédente publication paru sous le titre « The Aftermath » 25/11/2010 © bitterlemons-international.org

22 décembre 2010

 

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