Forces spéciales

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Les forces spéciales, ou forces d’opérations spéciales, sont de plus en plus un élément incontournable des forces armées. Paradoxalement, par leur nature, les forces spéciales et leurs missions sont aussi entourées d’un voile de secret et d’intrigue. Pour cette raison, il est compliqué d’établir une catégorisation universelle permettant de déterminer si une unité particulière peut être considérée comme une unité de forces spéciales.

 

Deux aspects propres aux unités de forces spéciales ressortent des recherches académiques dans ce domaine : premièrement, une utilisation distincte du reste des forces armées et deuxièmement, des normes de sélection particulièrement élevées. De plus, pour bien comprendre la nature des forces spéciales, il est important de connaître les différents types de missions effectuées par celles-ci et comment ces missions ont évolué dans le temps. C’est seulement à la lumière de ces informations qu’il est possible de déterminer le rôle que peuvent jouer les forces spéciales dans les missions de maintien de la paix.

Définition des forces spéciales

Il n’existe pas de consensus sur la définition de ce qui constitue une force spéciale. La grande variété de ces unités spéciales dans le monde, les différentes utilisations que les pays en font et les nombreuses façons d’organiser les forces armées rendent difficile l’établissement de caractéristiques spécifiques permettant de déterminer systématiquement quelles forces sont des forces spéciales. Cependant, les travaux académiques touchant ce domaine ont permis de déceler certaines caractéristiques propres aux forces spéciales. Plusieurs auteur(e)s ont tenté de les définir en déterminant ce qui les distingue des forces conventionnelles. L’historien australien D.H. Horner par exemple, considère que les forces spéciales sont composées, d’une part, par les forces « qui jouent des rôles opérationnels qui ne sont pas normaux pour les forces conventionnelles » (D.H. HORNER 1989), et, d’autre part, par les forces hautement entraînées et polyvalentes chargées d’appuyer des opérations contre-insurrectionnelles, de guérillas ou de guerres non conventionnelles. Le stratège Colin Gray va plus loin dans ce sens en affirmant que si les forces spéciales se distinguent des forces conventionnelles, c’est parce qu’elles « entreprennent des missions que les forces régulières ne peuvent pas effectuer ou bien ne peuvent effectuer à un coût acceptable » (C.S. GRAY 1996). Les missions des forces spéciales sont donc grandement variées et se distinguent clairement des missions effectuées par les forces conventionnelles. Cette méthode de classement comporte des avantages certains ; elle permet de faire une distinction claire entre forces spéciales et forces conventionnelles, en se basant sur la nature de leur utilisation. Cependant, utilisant uniquement ce critère, une vaste gamme d’organisations spécialisées se retrouve automatiquement dans la catégorie des forces spéciales sans nécessairement en être. D’autre part, les forces traditionnelles sont de plus en plus amenées à conduire des opérations pouvant être considérées comme non conventionnelles. L’autre aspect est la qualité exceptionnelle de leur personnel hautement entraîné, efficace et versatile. Par la nature des missions qui leur sont confiées, les membres des forces spéciales sont l’élite des forces armées auxquelles ils appartiennent. Ils doivent faire preuve de qualités, de compétences, d’autonomie et d’adaptabilité hors du commun. Les différents processus de sélection sont donc un élément nécessaire à la constitution d’une force spéciale. Le colonel canadien Bernd Horn utilise trois catégories de forces spéciales basées sur la rigueur des normes de sélection. La première catégorie, la plus exigeante, est principalement constituée d’unités effectuant des « opérations noires » ou des opérations de contre-terrorisme comme des libérations d’otages ou l’élimination de cibles. Seulement entre 10 et 15 % des candidat(e)s à l’entraînement sont sélectionné(e)s. La deuxième catégorie comprend les unités qui ont un taux de réussite entre 20 et 30 %, celles-ci généralement chargées de tâches comme la reconnaissance stratégique et la conduite de guerres non conventionnelles. Finalement, la troisième catégorie, spécialisée dans la réalisation d’actions directes, est caractérisée par un taux de réussite qui se situe entre 40 et 45 %. Au-delà de ce taux de réussite, Horn considère qu’il ne s’agit plus de forces spéciales (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007).

 

Il existe d’autres aspects importants propres aux forces spéciales. Il s’agit notamment de forces extrêmement bien équipées, profitant d’un soutien logistique important, fonctionnant à l’extérieur des cadres normaux des forces armées et bénéficiant d’un financement distinct et adéquat. Cependant, ces particularités découlent des deux caractéristiques fondamentales mentionnées plus haut. Il s’agit de modes de fonctionnement spécifiques aux forces spéciales, essentiels pour que celles-ci puissent remplir les tâches hautement spécialisées et dangereuses qu’on leur demande.

Utilisation historique des forces spéciales

Les forces spéciales ont vu le jour durant la Deuxième Guerre mondiale, alors que les Alliées avaient besoin d’un nouveau moyen de mener des actions offensives sur le continent européen, alors occupé par l’Allemagne nazie. Pour les Alliés, il y avait beaucoup d’avantages à utiliser des forces peu nombreuses, mais grandement entraînées afin de mener des actions directes et des raids sur le continent. En effet, ce type d’opérations permettait une utilisation optimale des ressources disponibles ; la majeure partie de celles-ci étant utilisées à la défense du territoire britannique durant les premières années de la guerre. Au fur et à mesure que les rapports de force ont changé en Europe et que les forces conventionnelles alliées ont gagné du terrain, les forces spéciales se sont vues confier des missions moins glorieuses de reconnaissances et de guerres non conventionnelles (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007). L’utilisation des forces spéciales durant la période d’après-guerre a continué à se transformer et elles ont été appelées à jouer une grande variété de tâches. Quelles sont les principales distinctions entre les opérations spéciales et les missions conventionnelles ? Éric Denecé distingue six caractères spécifiques aux opérations spéciales : « la recherche d’un effet décisif, le caractère hautement périlleux des missions, le volume réduit des forces engagées, leur mode d’action non conventionnel, la maîtrise de la violence et la confidentialité entourant les unités et les personnels » (E. Denecé 2002). Les forces spéciales ont été utilisées par les différents gouvernements comme un outil stratégique durant la guerre froide afin d’intervenir dans un nombre important de théâtres d’opérations. Il existe huit grands rôles qui ont caractérisé l’usage des forces spéciales durant cette période (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007) : l’action directe (raids, sabotage), la reconnaissance stratégique, les opérations de guerres non conventionnelles, la défense intérieure à l’étranger (soutien aux opérations contre-insurrectionnelles étrangères), le contre-terrorisme, la recherche et le sauvetage de combat, les opérations psychologiques et les affaires civiles (soutien aux opérations humanitaires). L’utilisation des forces spéciales a longtemps été limitée par l’existence de préjugés défavorables à leurs égards chez les dirigeants des forces conventionnelles et chez le reste des forces armées. Les forces spéciales étant souvent perçues comme privilégiées, suréquipées et favorisées par les décideurs politiques (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007). Cependant, les avantages qu’elles présentent, spécialement dans le contexte de l’après-guerre froide et de la guerre contre le terrorisme, ont rendu leur utilisation de plus en plus répandue. En effet, elles offrent aux gouvernements une option pour utiliser la force qui est flexible, précise, discrète et décisive. Durant les années 90 et 2000, les forces spéciales ont été de plus en plus utilisées en soutien aux opérations conventionnelles (Irak 1991-2003 et Afghanistan depuis 2001), dans la lutte au terrorisme international et dans les missions de paix (Somalie et ex-Yougoslavie).

Utilisition possible des forces spéciales pour le maintien de la paix

L’emploi des forces spéciales dans un contexte de maintien de la paix présente un nombre important d’avantages qui peuvent faire la différence entre le succès et l’échec d’une mission. L’établissement rapide, après un conflit, d’un environnement sécuritaire, favorable au maintien de la paix, est primordial. L’utilisation judicieuse de forces d’élite peut s’avérer un élément décisif dans cette période clé qui suit la fin d’un conflit. Par leurs hauts niveaux de compétence, d’adaptabilité et d’efficacité, les membres des forces spéciales répondent parfaitement aux exigences du maintien de la paix moderne. De plus, l’expérience qu’ils ont développée dans les divers types d’opérations spéciales, notamment dans la conduite d’opérations contre insurrectionnelles, la cueillette d’information et la formation de forces de sécurité étrangères, se révèle, elle aussi, particulièrement utile dans les opérations de maintien de la paix. Les forces spéciales s’avèrent donc être un outil mieux adapté que les forces conventionnelles pour consolider l’établissement et le maintien d’un environnement sécuritaire propice à la résolution des conflits. Le soldat des forces spéciales est véritablement un « soldat-diplomate » (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007) qui permet de consolider les relations entre la force de maintien de la paix et les autorités et les populations locales. La sensibilité aux cultures régionales des forces spéciales, leurs connaissances linguistiques et leur familiarité avec les comportements et les tactiques de leurs alliés et de leurs adversaires locaux, en font un multiplicateur de forces important. De plus, en raison de leur entraînement, de leur expérience et de leurs approches philosophiques de la guerre, les forces spéciales font un usage plus précis de la force, limitant ainsi les dommages collatéraux. Elles sont moins nombreuses que les forces conventionnelles, ce qui réduit leur impact sur les populations locales. L’empreinte limitée des forces spéciales contribue à réduire le sentiment d’occupation et d’humiliation relié à la présence des troupes étrangères, ce qui facilite grandement l’exécution de la mission (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007).

 

D’autre part, l’expérience des forces spéciales dans les opérations contre-insurrectionnelles et la lutte contre les réseaux clandestins est un avantage décisif pour rétablir la sécurité dans les théâtres de maintien de la paix. L’une des tâches fondamentales des forces spéciales dans un contexte de guerre contre-insurrectionnelle « est celle d’interdire toute sanctuarisation à l’ennemi, c’est-à-dire faire en sorte que la guérilla ne puisse se sentir en sécurité nulle part, en opérant sur ses arrières » (E. Denecé 2002). Les forces spéciales utilisent une combinaison de moyens comprenant une présence régulière, mais discrète, des opérations psychologiques et des actions directes, dans le but de désorganiser et de diviser les forces adverses et de rallier les populations locales. La présence d’un nombre réduit de troupes, leur grande mobilité et leurs contacts réguliers avec les populations locales rendent la tâche d’autant plus difficile aux groupes armés désirant s’attaquer aux membres de la force de maintien de la paix.

 

De plus, la participation étroite des forces spéciales dans la formation des forces de sécurité locales favorise le renforcement des liens entre les membres de la mission et les responsables locaux, et ce, à différents niveaux. Cela s’avère particulièrement utile dans la collecte de renseignements et la coordination civile-militaire. Le soutien des forces spéciales permet aussi aux autorités locales de participer rapidement au maintien de l’ordre et au rétablissement de la sécurité. Il s’agit d’une manière concrète d’améliorer la qualité de vie des populations, légitimant d’autant plus le rôle des forces de maintien de la paix. D’autre part, grâce à leur expérience dans les opérations psychologiques, les forces spéciales peuvent aider « les nations-hôtes à transmettre les informations pertinentes au public, que ce soit de l’information concernant l’aide humanitaire, la politique […] ou de l’information visant à contrer ou empêcher la propagande ennemie » (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007).

 

Cependant, le déploiement de forces spéciales présente certaines contraintes inhérentes à la nature de ces forces. Premièrement, il existe des limites logistiques inhérentes au nombre réduit des forces disponibles, ce qui limite les possibilités de relève durant les missions, rendant leur utilisation prolongée plus complexe (E. Denecé 2002). D’autre part, le contexte des missions de maintien de la paix exige un contrôle très rigoureux des règles d’engagement et des dommages collatéraux de la part de force spéciale. Il existe par contre « une certaine contradiction entre ces missions et la culture d’autonomie, de réaction et d’audace qui leur est inculquée » (E. Denecé 2002). Finalement, les forces spéciales sont des instruments stratégiques importants pour les états qui les utilisent, ces derniers peuvent être réfractaires à l’idée de les utiliser dans le cadre limité des missions de maintien de la paix.

 

Sur le plan politique, l’utilisation des forces spéciales présente aussi plusieurs avantages. Premièrement, les forces spéciales ont l’habitude d’opérer dans des situations politiquement sensibles où la couverture médiatique combinée aux enjeux géopolitiques rendent la mission diplomatiquement délicate. Il s’agit de soldats sensibilisés aux conséquences diplomatiques potentielles de leurs actions sur le théâtre d’opérations et qui les prennent en considération lors de la prise de décision au niveau tactique. En comparaison, les actions des forces conventionnelles « dans un environnement ambigu, chaotique, médiatisé et où règnent des tensions politiques sont souvent maladroites, et peuvent sembler trop agressives » (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007). De plus, les liens étroits établis entre les membres des forces spéciales et les autorités, ainsi que le haut niveau de confiance découlant de leur degré de qualification et de compétence élevé permettent à ces forces d’élite « d’accomplir davantage avec moins de ressources en moins de temps » (Col B. Horn et Maj. T. Balasevicius 2007). L’emploi des forces spéciales présente donc un rapport coût/bénéfice extrêmement avantageux pour les politiciens qui veulent démontrer le sérieux de leur engagement dans une crise internationale par une action décisive, sans pour autant courir les risques politiques ni assumer les coûts reliés au déploiement d’un nombre plus important de troupes régulières.

 

L’apport potentiel des forces spéciales au maintien de la paix reste en règle générale sous-estimé par les décideurs qui les utilisent principalement pour des actions directes en préparation ou en soutien aux troupes conventionnelles. Dans les missions de maintien de la paix, elles sont principalement utilisées dans la formation des forces de sécurité des pays hôtes. Que ce soit en Irak ou en Afghanistan, les membres des forces spéciales des pays occupants jouent un rôle primordial dans cet aspect indispensable de la reconstruction. De plus, les forces spéciales américaines ont été et sont toujours activement impliquées dans le développement des capacités de maintien de la paix dans les pays africains (L. D. Kozaryn 1997). Il existe d’autres exemples de la participation des forces spéciales dans les missions de maintien de la paix. Dans les années 90, des forces spéciales américaines ont participé à la mission de l’ONU en Somalie pour protéger la distribution de l’aide humanitaire (H. Kennedy 2000). En septembre 2004, la Corée du Sud a déployé quatre bataillons de forces d’opérations spéciales dans une division chargée de la reconstruction dans le nord de l’Irak afin de diversifier ses capacités (E.-D.Hwang 2005). Durant les conflits en ex-Yougoslavie, les forces spéciales américaines ont utilisé un ensemble d’opérations psychologiques, comprenant la diffusion de programmes télévisés et la publication de bandes dessinées, afin de sensibiliser les populations locales et les forces alliées aux risques posés par les mines anti-personnelles. Ils ont aussi collaboré avec les forces australiennes afin d’établir un centre opérationnel civil/militaire pour la mission de l’ONU au Timor-Oriental (H. Kennedy 2000). Les besoins en forces spéciales dans les nombreuses missions de maintien de la paix à travers le monde dépassent cependant encore grandement les ressources disponibles. Le cas du Congo démontre bien les besoins qui existent encore. Avec une seule unité de forces spéciale fournie par le Guatemala, la MONUC « manque cruellement de forces spéciales très réactives, capables d’un déploiement très rapide là où l’on a vraiment besoin d’elles » (G. Richard 2008).

Conclusion

Bref, les qualités qui font des forces spéciales des unités particulièrement efficaces en situation de guerre font aussi d’elles un instrument extrêmement bien adapté au maintien de la paix. L’entraînement poussé, les capacités spécialisées, l’adaptabilité, la grande compétence et le professionnalisme de ses membres peuvent faire la différence dans les situations particulièrement volatiles que sont les missions de maintien de la paix. Leur expérience dans un grand nombre d’opérations spéciales, leur capacité à travailler étroitement avec les autorités locales, et leur grande efficacité en font une option très intéressante pour les décideurs politiques. Toutefois, il existe encore plusieurs obstacles politiques, institutionnels et logistiques à une utilisation plus diversifiée et efficace des forces spéciales dans les théâtres de maintien de la paix.

 

Thomas Poulin

Étudiant au baccalauréat en science politique 
Université du Québec à Montréal (UQAM)


19 octobre 2009

 

Bibliographie

Ouvrages

-C.S. GRAY, Exploration in strategy, Londres, Greenwood, 1996. 
-Col. Bernd Horn et Maj. Tony Balasevicius (dir.), Lumière sur les forces de l’ombre : Une perspective Canadienne sur les forces d’opérations spéciales, Kingston, Presse de l’Académie Canadienne de la défense, 2007. 
-Denecé, Éric. Les forces spéciales : L’avenir de la guerre, Monaco, Éditions du rocher, Coll. L’art de la guerre, Monaco, 2002. 
-D.H. HORNER. SAS : Phantoms of the Junghle. A History of the Australian Special Air Service, The Battery Press, Nashville, 1989.

En ligne

-Gédéon Richard, « La Monuc manque cruellement de forces spéciales », L’expresse.fr, décembre 2008,  (Page consultée le 20 novembre 2009). 
-Harold Kennedy, « Elite Fighters Turn to Peacekeeping », NDIA’s Business and technology Magazine, février 2000, http://www.nationaldefensemagazine.... (page consulté le 20 septembre 2009). 
-D. Kozaryn, Linda. « U.S. Special Forces Train African Peacekeepers », American Forces Press Service, Washington, août 1997, (page consulté le 20 septembre 2009). 
-Hwang, Major-General Eui-Don, « Peacekeeping and reconstruction », Military review, novembre-décembre 2005, (page consultée le 20 septembre 2009).