La MINUAD: une opération réellement multidimensionnelle

Dr. Moudjib Djinadou

20 sept. 2011

 

Le mandat de la MINUAD vient d’être renouvelé pour une année supplémentaire, jusqu’au 31 juillet 2012. Sans surprise, il est attendu de la Mission qu’elle protège les populations civiles, facilite l’accès humanitaire, et contribue de manière décisive à l’amélioration de la situation des droits de l’Homme et de la justice au Darfour.

 

On aime haïr les opérations de maintien de la paix de l’ONU. Un scepticisme qui s’explique par le sentiment diffus qu’il n’y a pas de résultats tangibles sur le terrain ; que pour tous ces budgets colossaux et ces déploiements militaires claironnés à qui veut l’entendre, les résultats sont minimes, au mieux. La MINUAD n’est pas épargnée par cette désaffection. Et pourtant, l’opération a été décisive dans la réduction du degré de violence au Darfour.

 

La première mission de paix hybride représente incontestablement une référence majeure de l’histoire des opérations de maintien de la paix. Pas seulement en raison du processus laborieux de son établissement; ni parce que l’opération a stabilisé une zone de conflit active; mais sans doute par le fait que l’exécution de cette unique opération a permis l’application de clauses essentielles de la Charte des Nations Unies relatives aux accords régionaux, près de soixante ans après l’organisation de la première opération de maintien de la paix de l’ONU.

 

Le mandat de la MINUAD a beau être classique –tel que résumé ci-dessus -, l’opération n’en est pas moins spécifique, tout au moins à deux égards:

 

  • Un trait distinctif de la MINUAD, c’est qu’elle est une opération déployée dans une zone en cours de conflit. Un accord de paix global reste à conclure, et l’état de belligérance demeure vivace. Aujourd’hui encore des questions embarrassantes subsistent au sujet des motivations et intérêts de certaines parties au conflit;

 

  • Autre ‘péché originel’, la MINUAD est hybride, un concept qui peine à faire sa marque dans le territoire du maintien de la paix en Afrique. Cette initiative conjointe mérite d’être saluée, dans la mesure où l’ONU et l’Union Africaine mettait en œuvre des stipulations essentielles de leurs chartes respectives. Au lieu de cela, ce mariage de raison a parfois été tourné en dérision, les critiques s’étendant –trop – largement sur les obstacles apparaissant ça et la sur la voie ardue de cette coopération historique. C’est sans doute là une approche ‘réductionniste’: en réalité, ces petits malentendus ne sont rien moins qu’une indication que les deux partenaires sont déterminés à atteindre le succès.


La MINUAD, ce sont trente quatre sites déployés à travers un environnement physique exigeant, parfois opérant à partir de positions tactiques vulnérables; plus de 100 patrouilles quotidiennes, créant des passerelles de confiance avec les communautés locales, et dissuadant les fauteurs de trouble. Ainsi, la MINUAD est en contact physique constant avec les populations d’environ 80% des zones habitées du Darfour, y compris la totalité des camps abritant les personnes déplacées, dans lesquels par ailleurs la Police de la Mission est installée et active au quotidien. Les populations locales qui en sont venues à considérer les ‘visages’ de la MINUAD comme partie intégrante de leur environnement, sont sans doute mieux placées pour témoigner des petits riens accomplis chaque jour par les soldats de la paix. Pour preuve, la métamorphose quasi instantanée des locaux de la MINUAD en aires privilégiées de refuge et enclaves de sécurité par défaut – et par excellence- des populations locales, chaque fois qu’elles se sont retrouvées en situation de danger. On ne compte plus les circonstances où par milliers, les habitants ont fait un sanctuaire des camps de la Mission et se sont ainsi soustraits de risques imminents pour leurs vies.

 

On parle peu des comités de sécurité communautaires établis à travers les trois Etats du Darfour, et des volontaires de police communautaires formés pour encourager la participation citoyenne à la gestion de la criminalité. Ces initiatives ont non seulement contribué à une réduction significative du crime dans les camps de déplacés et au sein des communautés, mais ce furent surtout de précieuses passerelles entre les déplacés et les personnels des polices locales.

 

La MINUAD est aux premières lignes pour réduire toutes formes de maltraitance sociale. Des professionnels en matière de genre sont constamment actifs à augmenter l’éducation des catégories les plus vulnérables parmi les populations locales, en vue de réactions appropriées dans les circonstances de violence sexuelle. Dans le même esprit, des séminaires sont régulièrement octroyés aux personnels de sécurité locale pour une amélioration progressive de leurs attitudes a l’égard de leurs concitoyens qu’ils ont mission ultime de protéger.

 

Au-delà de la belligérance active, les confrontations armées pour s’approprier des ressources naturelles raréfiées demeurent assurément l’une des bases méconnues de la crise. La désertification et la pression démographique continuent de causer une diminution drastique de ressources vitales – eau, pâturages et terres cultivables- pour ces communautés essentiellement rurales, pérennisant ainsi le mécontentement social et politique. Au sein de toute communauté humaine, lorsqu’un nombre croissant d’individus convoitent des ressources qui s’évaporent, il en résulte inévitablement de la tension et de l’hostilité. Rien d’extraordinaire à cela. Or, les tensions au Darfour souvent dégénèrent en tueries, en brutalités sexuelles, en déplacements internes… et ravivent l’opprobre à l’endroit de la communauté internationale, accusée d’inefficacité à défendre les populations civiles. Sur cette question, l’action de la MINUAD ne devrait pas être sous-estimée. La Mission soutient de nombreuses initiatives de réconciliation communautaire à travers le Darfour, dont plusieurs n’auraient pas vu le jour sans son implication active.

 

Dans un contexte de pauvreté et de rareté, la réalisation de projets a impact rapides (QUIPS, du sigle en langue anglaise) permet à des professionnels locaux de gérer des projets à petite échelle – de la conception jusqu’au produit final-, y compris dans des domaines autres que les traditionnels agriculture et élevage. A ce jour, la MINUAD a exécuté 525 projets pour un coût total de 12 millions de dollars américains. Le département anti-mines de la Mission a confronté activement le challenge d’éliminer les risques d’accidents liés aux explosifs. Environ 2000 articles dangereux, y compris des engins non-explosés et des mines anti tanks, ont été désamorcés et/ou détruits, et des sessions d’éducation au risque ont été dispensés à près de125 000 personnes au Darfour.

 

Surtout, la MINUAD ne se satisfait pas des retouches cosmétiques, et continue de plaider pour une vision globale de la crise. Et d’insister que l’on gagnerait à considérer la dimension économique comme la pierre angulaire du conflit. Dans cet esprit, la MINUAD a tenu les rênes de l’organisation de la Conférence de l’Eau au Darfour, où un appel fut lancé aux donateurs afin qu’ils se concentrent sur le besoin d’un meilleur accès à l’eau et sur les réponses aux changements climatiques, vus comme des angles d’approche incontournables des causes originelles du conflit du Darfour.

 

Je n’ai pas évoqué les centaines de puits et points d’eaux installés par la Mission à travers le Darfour, ni l’appui logistique constamment fourni aux campagnes nationales de lutte contre les maladies infectieuses transmises par les eaux contaminées, ou encore aux programmes de vaccination, pas plus que le transport par la MINUAD des matériels indispensables aux examens scolaires nationaux dans des zones traditionnellement inatteignables.

 

Je passerai également sous silence les quelques 80 Casques Bleus de la MINUAD qui payèrent le prix ultime au Darfour, les 196 autres blessés à servir la cause de la paix, dont certains sont demeurés handicapés pour la vie. Et ces chiffres incluent des membres du personnel civil.


Moudjib Djinadou - Chef du Centre conjoint d’analyses de la MINUAD. Les opinions exprimées dans ce texte sont propres à leur auteur.

20 septembre 2011

 

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