Indépendance du Soudan du Sud

Dossier spécial rédigé par Marie-Joëlle Zahar

9 juill. 2011

 

Le 9 juillet 2011 le Soudan du Sud est devenu le 193ème État membre des Nations unies et le 54ème État membre de l’Union africaine. Avec l’indépendance du Soudan du Sud (anciennement connu sous le nom de Sud-Soudan), le plus grand pays d’Afrique est maintenant divisé en deux États dont les relations devront surmonter une histoire lourde de conflits et de méfiance.

 

Géographie et société

Le Soudan du Sud est composé de 10 États chevauchant le Nil blanc et le Nil bleu : Unité, Equatoria central, Equatoria oriental, Bahr al-Ghazal du Nord, Equatoria occidental, Jonglei, Lacs, Nil supérieur et Bahr al-Ghazal occidental. La capitale, Juba, est située en Équatoria central. L’étendue exacte du nouvel État n’est pas encore déterminée, notamment parce que les frontières avec le Soudan ne sont pas encore tracées de manière définitive. Composé d’une multitude d’ethnies, dont les plus grandes sont les Dinka, les Nuer et les Shilluk, le Soudan du Sud est majoritairement animiste avec une importante minorité chrétienne. Un recensement datant de 2008 estime la population à 8,26 millions d’habitants mais ces résultats ont été rejetés par le Gouvernement du Soudan du Sud. L’anglais est la langue officielle du nouvel État mais la majorité de la population parle des langues locales ainsi que l’arabe de Juba.

Histoire

Les relations houleuses entre le Sud-Soudan et le gouvernement de Khartoum remontent à l’indépendance du Soudan en 1956. Avant même que celle-ci ne soit déclarée, les Sud-Soudanais accusent Khartoum d’avoir fait marche arrière sur leur promesse d’établir un système fédéral et de vouloir plutôt imposer un État arabe et musulman. En 1955, les officiers sud-soudanais de l’armée se rebellent et la première guerre civile éclate. Elle durera jusqu’en 1972 lorsque les deux parties négocient un accord d’autonomie signé à Addis Abeba en Éthiopie. En 1983, le gouvernement soudanais abroge unilatéralement l’autonomie du sud ce qui incite le Mouvement de libération des peuples du Soudan et sa branche armée, l’Armée de libération des peuples du Soudan (mieux connus sous leurs acronymes anglais SPLM et SPLA) à prendre les armes. Cette deuxième phase de la guerre durera 22 ans ; elle fera près d’un million et demi de morts et causera le déplacement de près de 4 millions de personnes. La guerre se terminera en janvier 2005 avec la signature de l’Accord de paix global (CPA) qui accorde au Sud Soudan une autonomie et le droit de tenir un référendum sur l’indépendance. Le référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan a lieu le 9 janvier 2011. À 98.83%, les électeurs choisissent l’indépendance qui devient effective le 9 juillet de la même année, à la fin de la période transitoire prévue par le CPA.

Économie et développement

Longtemps dépendant d’une agriculture de subsistance, le Sud-Soudan bénéficie depuis quelques années d’une manne pétrolière. En effet, 75% des ressources pétrolières du Soudan sont situées sur le territoire du nouvel État dont le budget dépend des revenus pétroliers à 90%. Toutefois, les installations, pipelines et raffineries sont situés au Nord, une situation qui crée une codépendance entre les deux pays. Selon les termes de l’Accord de paix global, le Soudan du Sud devait recevoir 50% des redevances pétrolières du Soudan mais aucun accord n’a encore été négocié à ce sujet entre les autorités des deux pays. Toutefois, le Sud ne peut profiter de sa richesse que si celle-ci peut être vendue sur les marchés internationaux. Pour sa part, le Nord ne peut compenser la perte des revenus pétroliers qui appartiennent désormais au Sud qu’en signant un accord avec celui-ci pour l’utilisation des installations qui achemineront le pétrole du Sud vers les marchés internationaux.

Le Soudan du Sud est également riche en eau et en terres arables mais ces ressources ne sont pas encore développées. Le pays est l’un des plus démunis de la planète malgré sa richesse en ressources naturelles. Selon les indicateurs de l’Index de développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le Soudan se situe au 154ème rang sur 169 pays répertoriés alors qu’il est largement admis que le Nord est beaucoup plus développé que le Sud, ayant bénéficié de la grande majorité des investissements gouvernementaux depuis l’indépendance. Par ailleurs, 72% de la population du nouvel État a moins de 30 ans ; 51% vivent sous le seuil de la pauvreté et seuls 27% sont alphabétisés. Économiquement, le Soudan du Sud demeure l’une des zones les plus pauvres de la planète. [1]

Selon les experts, le Soudan du Sud, actuellement, représente probablement le plus grand défi de construction de l’État à l’échelle mondiale. [2] Le nouvel État fait face à d’énormes défis dans le domaine du développement. Le premier sera de relier l’intérieur du pays à la capitale. On estime que le projet de relier les villes principales les unes aux autres coûterait près de 7 milliards de dollars américains, le budget total du Gouvernement du Sud Soudan (GoSS) [3] en 2009 s’élevant à près de 1,44 milliards. [4] La dépendance du Soudan du Sud quant au pétrole est également inquiétante. D’une part, celle-ci risque de rendre le pays particulièrement vulnérable aux fluctuations des prix sur les marchés internationaux. D’autre part, la manne pétrolière risque d’encourager un manque de discipline fiscale et la corruption. En 2009, un rapport préparé pour l’USAID (United States Agency for International Development) décrivait la situation en ces termes :

« La discipline fiscale du gouvernement, en partie alimentée par la manne pétrolière et de larges rentrées d’aide internationale, a résulté en des irrégularités discutables et des pertes financières, quelques signes de “syndrome hollandais” et une inflation grimpante. Le gouvernement s’est lancé dans une fièvre de consommation, accumulant les arriérés et causant, début 2009, une crise fiscale. [5] »

Gestion de la diversité

Pour l’instant, le Soudan du Sud ne serait qu’une expression géographique selon Jok Madut Jok, sous-secrétaire au ministère de la Culture et de l’Héritage du Gouvernement du Sud-Soudan. [6] Avec plus de 70 groupes ethniques et linguistiques différents, le pays est extrêmement diversifié et la gestion de cette diversité sera l’un des défis que le gouvernement du nouvel État devra relever.

On qualifie souvent la violence interne au Sud-Soudan de violence tribale. Impliquant de jeunes hommes avec un accès relativement aisé à des armes légères, cette violence est souvent localisée dans des régions où l’eau et les terres arables sont des ressources rares ce qui suggère, selon les analyses, l’instrumentalisation politique des luttes tribales. [7] Ces tensions sont exacerbées par la perception selon laquelle les Dinka domineraient le SPLM et le gouvernement du nouvel État tout comme ils dominaient les structures du Gouvernement du Sud-Soudan (GoSS) pendant la période transitoire de l’Accord de paix. Selon les résultats d’enquêtes menées auprès de groupes cibles par le National Democratic Institute, plusieurs citoyens du nouvel État s’inquiètent des questions de corruption, de favoritisme ethnique, et de népotisme dans les structures gouvernementales depuis le référendum sur l’indépendance. [8]

Quant aux officiels, ils affirment souvent que la violence interne dans le Sud est alimentée et entretenue par le gouvernement de Khartoum. Celui-ci a fréquemment été accusé, depuis janvier, d’armer et de financer les troupes rebelles du Général George Athor qui sévissent dans les États de Jonglei et du Nil supérieur. Athor s’est désolidarisé du SPLM en 2010 après avoir mal vécu la décision de ne pas être le candidat du parti au poste de gouverneur lors des élections d’avril 2010. [9] Ce genre d’accusation d’ingérence de la part du Soudan est appuyé, entre autres, par la recrudescence de la violence à la frontière entre les deux États, notamment dans la région disputée d’Abyei et dans les montagnes Nouba depuis mai 2011.

Gouvernance démocratique

Le Sud-Soudan a connu la marginalisation qui découle d’une centralisation excessive du pouvoir alors qu’il faisait partie du Soudan. Le défi, pour le nouvel État, est de mettre en œuvre la promesse de John Garang, leader historique du SPLM, qui voulait que les villes aillent vers le peuple plutôt que celui-ci ne quitte les campagnes pour avoir accès aux services. [10] Mais la décentralisation et la dévolution continuent à poser des défis. Selon l’International Crisis Group :
« La présence du gouvernement en dehors de Juba se limite aux capitales des États, elles-mêmes de petites bourgades où l’infrastructure et les administrateurs qualifiés sont rares. La provision de services – sécurité, développement des infrastructures, santé et services sociaux, et éducation – est minimale tant au niveau des États que des comtés. [11] »

Ce défi est rendu encore plus difficile par le manque de ressources humaines. Bien que la période de transition ait permis au nouvel État de jeter les bases essentielles de ses infrastructures étatiques, les ressources humaines nécessaires au bon fonctionnement du gouvernement et de ses institutions sont limitées. [12] Selon les experts, il existe un manque chronique de capacités malgré l’augmentation de la provision de services de bases et la mise en place de systèmes essentiels de planification et de gestion financière. [13]

La décentralisation est également entravée par le défi qui consistera à clairement démarquer le nouvel État du parti au pouvoir. Tant les experts que les membres de l’opposition au Soudan du Sud s’entendent pour dire que l’Accord de paix global a accordé un statut spécial au parti au pouvoir à Khartoum ainsi qu’au mouvement rebelle du Sud-Soudan en faisant une distinction artificielle entre le conflit qui opposait le Nord au Sud et les autres conflits entre Khartoum et la périphérie y compris la situation au Darfour. Certains vont même jusqu’à dire que l’Accord de paix global a eu pour consequence inattendue de jeter les bases d’un système de parti unique en donnant autant de proéminence au SPLM.  [14]

Sécurité et monopole de la violence légitime

Le portrait du nouvel État ne serait pas complet sans une revue des défis de sécurité qui l’attendent. Ceux-ci sont multiples. D’une part, il s’agira de gérer la violence interne et d’empêcher que les multiples rébellions locales en cours (7 selon certains décomptes) ne dégénèrent en guerres civiles. D’autre part, il faudra également parer aux sources de déstabilisation à la frontière avec le Soudan, notamment dans les régions volatiles d’Abyei et des montagnes Nouba qui, si elles se situent au Nord, bordent le nouvel État et dont la situation est intimement liée à celle du Sud. [15] La question de la démobilisation et de la réintégration des combattants du SPLM est également à l’ordre du jour ainsi que l’éventuelle déstabilisation que causeraient des mouvements rebelles étrangers, notamment l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) de l’Ouganda, qui profiteraient de la faible capacité du nouvel État pour renforcer leurs bases arrières dans le pays. En reconnaissance de l’importance de ces défis, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté en date du 27 juin 2010 la mise sur pied d’une nouvelle force de sécurité intérimaire pour la région d’Abyei (FISNUA). La veille même de l’indépendance du Sud-Soudan, le Conseil de sécurité a également voté à l’unanimité la Résolution 1996 qui établit une nouvelle mission, la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) avec pour mandat d’assister à la consolidation de la paix et de la sécurité au pays. Cette mission prend la relève de la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS) dont le mandat prend fin avec la fin de la période transitoire.

Les relations avec Khartoum

Pour conclure, il convient de noter que la négociation des relations entre Juba et Khartoum influencera profondément la capacité du nouvel État à relever tous les défis qui l’attendent. Bien que le Président Omar el-Béchir ait été le premier chef d’État à reconnaître le Soudan du Sud, plusieurs dossiers demeurent en suspens. Nous avons déjà mentionné la gestion des ressources communes, tant le pétrole que l’eau du Nil dont les deux pays dépendent. La sécurité et la démarcation des frontières sont également au menu. La manière dont ces dossiers seront réglés aura des implications profondes pour les communautés pastoralistes du Nord dont le mode de vie dépend intrinsèquement de l’accès aux pâturages désormais situés de l’autre côté de la frontière. La gestion de la transhumance de ces communautés devra être résolue. Autre dossier en suspens : la citoyenneté. Si plusieurs Sud-Soudanais ont opté de quitter le Nord et de s’établir au Sud en prévision de l’indépendance, il est néanmoins vrai que des milliers d’autres sont restés, notamment à Khartoum. Qu’en sera-t-il du statut légal de ces « sudistes » vivant au Nord et de celui des « nordistes » qui sont établis au Sud ? Comment les familles mixtes définiront-elles leurs droits et responsabilités de citoyens ? Autant de questions ardues auxquelles il n’y a pas encore de réponses et dont les réponses auront un impact certain et profond sur les dynamiques sociales et politiques du Soudan du Sud.

Marie-Joëlle Zahar
Directrice scientifique du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP) 
Professeure agrégée au département de Science politique, Université de Montréal


[1] Richard Downie, “Applying OECD/DAC Guidance on Statebuilding in Southern Sudan”, dans Megan Gleason et al., Statebuilding in Situations of Fragility and Conflict : Relevance for US Policies and Programs (Washington, D.C. : DAI, CSIS and CIC/NYU, 2011), p. 18.

[2] Ibid., p. 17.

[3] Le Gouvernement du Sud-Soudan (mieux connu sous l’acronyme anglais GoSS) est le gouvernement transitoire établi pour gérer les affaires du Sud-Soudan pendant la période de transition selon les termes de l’Accord de paix global. Ce gouvernement est très largement dominé par le SPLM.

[4] Downie, p. 18.

[5] Management Systems International, South Sudan : Post-Conflict Economic Recovery and Growth : An Agenda for USAID Engagement (Washington, D.C. : 2009), p. 1.

[6] Jok Madut Jok, “Which Way South Sudan ? Cultural Diversity and the Fundamentals of Nation-Building,” une conférence organisée par l’ONG Justice Africa, Juba, Sud-Sudan, 25 mars 2011.

[7] Mareike Schomerus, Tim Allen et al., Southern Sudan at Odds with Itself : Dynamics of Conflict and Predicaments of Peace (Londres : LSE Development Studies Institute, 2010), pp. 20-25.

[8] Andrea Levy and Traci Cook, Southern Sudan at the Crossroads : Citizen Expectations, Aspirations and Concerns About the Referendum and Beyond (Washington, D.C. : National Democratic Institute, September 2010), pp. 33-34.

[9] Andrew Heavens and Jeremy Clarke,” Factbox : South Sudan’s renegade General George Athor,” Reuters, 15 February 2011.

[10] Ainsi John Garang définissait-il sa vision du ‘Nouveau Soudan’ qui, selon lui, aurait mis fin à la marginalisation et au sous-développement des régions périphériques. Garang est décédé dans un accident d’hélicoptère en juillet 2005, peu après le début de la période de transition.

[11] “Politics and Transition in the New South Sudan,” Africa Report N°172 (Juba, Nairobi et Bruxelles : International Crisis Group, avril 2011), p. 18.

[12http://siteresources.worldbank.org/INTSUDAN/Resources/Key-Indicators-SS.pdf

[13] International Dialogue on Peacebuilding and Statebuilding, Synthesis Report : Key findings from country consultations in Burundi, Central African Republic, Democratic Republic of Congo, Liberia, Sierra Leone, South Sudan, and Timor-Leste (Dili, Timor-Leste : 9-10 avril 2010), p. 18.

[14] ICG, “Politics and Transition in the New South Sudan,” p. 2.

[15] Les montagnes Nouba sont situées dans l’État nordiste du Kordofan méridional. Le Kordofan méridional et son voisin, le Nil bleu, furent le théâtre de la majorité des affrontements pendant la longue guerre civile qui opposa le Nord au Sud Soudan. Dans ces deux États, les populations sont profondément divisées, certains ayant pris fait et cause pour le SPLM, d’autres appuyant le gouvernement de Khartoum. En reconnaissance de cette spécificité, un annexe de l’Accord de paix global donnait à ces deux États certaines modalités de partage du pouvoir avec Khartoum sans pour autant leur permettre, comme à Abyei, de décider ultimement de se joindre soit au Soudan du Sud ou au Soudan. Toutefois, les dispositions de l’Accord de paix prévoient des consultations populaires sur les termes de la relation entre les gouvernements de ces deux États et le gouvernement central en vue de négociations d’un accord final sur le sujet.

 

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