Générations d'opérations de paix

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L’expression « génération d’opérations de paix » sert à distinguer les différents types de missions de paix. Elles font principalement référence aux opérations de paix des Nations unies, mais servent également à désigner les missions d’autres organisations internationales, telles que l’OTAN ou l’Union européenne. Les missions de paix ont considérablement évolué depuis les soixante dernières années, tant au niveau de leur mandat, de leur constitution que des conflits dans lesquels elles sont déployées. On distingue habituellement trois générations de missions de paix.

 

Les opérations de première génération

Cette catégorie d’opérations de paix fait référence aux missions de maintien de la paix dites traditionnelles ou classiques. Ces opérations sont généralement autorisées par le Conseil de sécurité de l’ONU et visent à faire respecter un accord de cessez-le-feu préalablement signé entre les parties belligérantes. L’ONU a surtout eu recours à ce type d’opérations pendant la guerre froide.

 

Pour être considérée comme étant de première génération, une mission de paix doit répondre à plusieurs caractéristiques :

 

  1. 1. La mission est créée en vertu du chapitre VI de la Charte de l’ONU. C’est au Conseil de sécurité que revient habituellement cette responsabilité ;
  2. 2. Les Casques bleus interviennent dans le cadre de conflit entre deux États reconnus par la communauté internationale, excluant ainsi les guerres civiles et les révolutions ;
  3. 3. Les parties intéressées ont signé un accord de cessez-le-feu avant que la mission ne soit créée et consentent au déploiement de celle-ci ;
  4. 4. Les soldats internationaux ont le mandat de créer une zone tampon entre les États en conflit afin d’éviter la reprise des affrontements ;
  5. 5. Les effectifs onusiens sont considérés comme étant neutres et impartiaux face au conflit ;
  6. 6. Les États impliqués d’une façon ou d’une autre dans la crise ne contribuent pas à l’opération afin de ne pas compromettre le critère #5 ;
  7. 7. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Chine et Russie) ne contribuent généralement pas à ces missions. Cet accord tacite a été respecté, à quelques exceptions près, jusqu’à la fin de la guerre froide. Cette disposition visait principalement à éviter tout conflit entre les grandes puissances. Par contre, il n’est aujourd’hui pas rare de voir les membres permanents participer aux opérations de paix, cette politique étant devenue caduque avec la chute du Mur de Berlin ;
  8. 8. Les Casques bleus sont majoritairement des militaires, légèrement armés. Ils n’ont recours à la force qu’en situation de légitime défense. Puisqu’ils sont neutres et impartiaux, ils ne peuvent pas ouvrir le feu sur l’une ou l’autre des parties.

 

La Force d’urgence des Nations unies I (FUNU I) est considérée comme étant le modèle type d’une opération de maintien de la paix puisqu’elle est la toute première mission de ce genre. Il est toutefois à noter que le consentement de toutes les parties n’avait pas été obtenu avant que les Casques bleus se déploient à Suez, et que c’est l’Assemblée générale, et non pas le Conseil de sécurité, qui a créé la mission.

 

À ce jour, l’ONU a autorisé treize missions de paix de première génération :

 

  1. 1. Groupe d’observateurs militaires des Nations Unies dans l’Inde et le Pakistan (UNMOGIP) ;
  2. 2. Organisme des Nations Unies chargé de la surveillance de la trêve (ONUST) ;
  3. 3. Force d’urgence des Nations Unies I (FUNU I) ;
  4. 4. Groupe d’observation des Nations Unies au Liban (GONUL) ;
  5. 5. Force de sécurité des Nations Unies en Nouvelle-Guinée occidentale (UNSF) ;
  6. 6. Mission d’observation des Nations Unies au Yémen (UNYOM) ;
  7. 7. Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP) ;
  8. 8. Mission du représentant du Secrétaire général en République dominicaine (DOMREP) ;
  9. 9. Mission d’observation des Nations Unies pour l’Inde et le Pakistan (MONUIP) ;
  10. 10. Force d’urgence des Nations Unies II (FUNU II) ;
  11. 11. Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD) ;
  12. 12. Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) ;
  13. 13. Mission des Nations Unies en Éthiopie et en Érythrée (MINUEE).

 

L’opération des Nations Unies au Congo (ONUC) créée en 1960 n’est pas considérée comme étant de première génération parce que la force y a été utilisée, mais ne correspond également pas aux critères de la deuxième. Dans ce sens, elle est habituellement étudiée indépendamment des autres.

 

Les opérations de paix de première génération sont aujourd’hui très rares. En fait, la MINUEE créée en 2000 est la seule mission onusienne de maintien de la paix répondant à tous les critères à avoir été créée depuis la fin de la guerre froide.

Les opérations de deuxième génération

Les opérations de paix de deuxième génération font leur apparition suite à l’effondrement du Mur de Berlin. Puisqu’aucune mission de paix n’a été autorisée par le Conseil de sécurité entre 1978 et 1988, on utilise généralement cette période pour différencier les deux générations.

 

La fin de la guerre froide laissait présager que le Conseil de sécurité serait plus apte à se porter garant de la paix et de la sécurité internationale, parce que la Russie et les États-Unis ne paralyseraient plus le Conseil avec leur droit de veto respectif.

 

Dès le début des années 1990, on assiste à une explosion du nombre de missions créées par les Nations unies. Ces missions se déroulent dans le cadre de conflits intra-étatiques, souvent de nature religieuse et/ou ethnique. C’est l’Agenda pour la paix de Boutros Boutros-Ghali, rendu public en 1992, qui a donné le coup d’envoi à ce nouveau genre d’opérations. Il y évoque la possibilité pour l’ONU de mettre sur pied des missions de paix plus musclées. Cette proposition était innovatrice à plusieurs égards, et se distinguait des opérations de première génération.

 

  1. 1. Les missions sont créées en vertu du chapitre VII de la Charte de L’ONU. Ceci signifie que les Casques bleus interviennent dans des environnements souvent hostiles où ils peuvent être appelés à ouvrir le feu pour imposer leur mandat ;
  2. 2. Les effectifs onusiens ne sont plus considérés neutres et impartiaux. C’est pour cette raison qu’ils peuvent dorénavant avoir recours à la force ;
  3. 3. Les Casques bleus peuvent intervenir dans des conflits à l’intérieur des États ;
  4. 4. Les parties en cause n’ont plus besoin d’être des États reconnus. Ceci laisse place au déploiement dans le cadre de guerres civiles et de révolutions ;
  5. 5. Le consentement des parties n’est plus un pré requis à la création d’une opération. Cette politique a deux effets opposés. Elle permet d’intervenir plus rapidement, et ainsi contribuer à stabiliser une région avant que le conflit ne soit à son apogée. Par contre, puisque les Casques bleus interviennent sans l’accord de toutes les factions, il arrive qu’ils soient considérés comme étant des ennemis et qu’ils soient pris pour cible ;
  6. 6. Les militaires s’affairent à créer les conditions propices à la paix plutôt que de maintenir une paix fragile que garantit un accord de cessez-le-feu ;
  7. 7. Les missions comptent beaucoup plus d’effectifs qu’auparavant. De plus, elles sont constituées à la fois de personnel militaire et civil. Par exemple, ce sont environ 35 000 militaires qui étaient déployés en ex-Yougoslavie à l’apogée des opérations de la FORPRONU. L’ONU coopère également avec certaines Organisations non-gouvernementales (ONG) reconnues ;
  8. 8. Les grandes puissances peuvent participer aux missions.

 

Les missions de seconde génération les plus notoires sont la Force de protection des Nations Unis en Yougoslavie (FORPRONU), l’Opération des Nations Unies en Somalie I & II (ONUSOM) et la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR). Ces opérations sont toutefois surtout connues pour leurs échecs. L’ONU n’y a pas toujours fait bonne figure. Les mandats ambitieux octroyés par le Conseil de sécurité n’ont pas réussi à être accomplis dans leur entièreté. Par exemple, la MINUAR n’a pas été en mesure de stopper le génocide qui ravageait le Rwanda. Or, si ce phénomène est dû à une multitude facteurs, il n’en reste pas moins que ces opérations n’ont pas connu un succès aussi évident que la plupart des missions de première génération. De plus, plusieurs militaires et civils out trouvé la mort dans ces nouvelles missions, ce à quoi l’ONU et l’opinion publique n’était pas habituées.

 

Ces revers ont eu des conséquences néfastes pour l’ONU. En plus de miner la crédibilité de l’organisation, ils ont fait en sorte que les États membres étaient réticents à fournir des effectifs des le cadre des missions subséquentes, rendant la création de nouvelles opérations encore plus difficile.

 

Pour pallier à ces lacunes, l’ONU et ses membres ont pris plusieurs initiatives. C’est d’ailleurs dans ce contexte que la Brigade multinationale d’intervention rapide des forces en attente des Nations Unies (BIRFA) a vu jour. C’est également à cette période que les Nations unies ont accru leur coopération avec les autres organisations internationales, notamment l’OTAN, l’Union africaine, l’Union européenne et, dans une moindre, l’Union africaine. Ces organisations disposent de moyens d’information et d’action plus importants ainsi que d’une meilleure réactivité que l’ONU, notamment du fait de leur structure de commandement et de contrôle. La structure de commandement onusienne avait été mise en cause pendant le déploiement de la FORPRONU en ex-Yougoslavie. Pour les États membres de ces organisations, une opération mandatée mais non commandée par les Nations unies offre une liberté d’action et garantit une plus grande maîtrise sur la mission. Ainsi, la participation accrue des organisations régionales occidentales aux opérations d’imposition de la paix est à mettre en parallèle avec leur retrait des opérations onusiennes de maintien de la paix.

 

Si l’ONU repose davantage sur ces arrangements régionaux pour des opérations coercitives, elle s’autorise également à recourir à la force militaire au niveau tactique et avec le consentement du pays hôte et/ou les parties principales au conflit. Ce type d’opération de maintien de la paix est qualifié de « robuste » et diffère de l’imposition de la paix qui autorise le recours à la force au niveau stratégique ou international mais uniquement avec l’assentiment du Conseil de Sécurité (Doctrine Capstone 2008).

Les opérations de troisième génération

L’expression « opérations de troisième génération » est relativement récente, mais ne fait pas unanimité. On s’en sert généralement pour désigner les missions de paix qui ne sont pas de première, ni de deuxième génération. Il s’agit plutôt d’opérations aux tâches diverses et complexes, allant de la supervision d’élections au désarmement de combattants, mais qui excluent l’imposition de la paix.

 

Suite aux échecs des opérations de deuxième génération importantes, l’ONU a décidé de revoir la composition de ses missions ainsi que le mandat qui leur est octroyé. L’organisation tend alors à déléguer les opérations coercitives à d’autres organisations internationales mieux adaptées. C’est encore le Conseil de sécurité qui autorise la plupart de ces missions, mais ce n’est pas l’ONU qui les mène. Cette dernière prend plutôt des engagements à long terme dans les régions visées. C’est ce que l’on appelle la consolidation de la paix.

 

Pendant la période de la guerre froide, la mission des Nations unies en Namibie – le Groupe d’assistance des Nations unies pour la période de transition- a été appelée à accomplir diverses tâches apparentées à la consolidation de la paix : s’assurer de la cessation des cas d’agression, cantonnement des troupes, retour des réfugiés, rétablissement de l’ordre public... Cependant, on identifie généralement la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (MINUK), créée en 1999, comme étant la première opération de paix de troisième génération. Cette mission a été mise sur pied après que l’OTAN ait cessé ses bombardements aériens dans la région. L’objectif principal de la MINUK est de reconstruire le Kosovo et d’aider sa population à se doter d’une administration de base. Quant à elle, l’Administration transitoire des Nations Unies au Timor Oriental (ATNUTO), qui a œuvré entre 1999 et 2002, est généralement perçue comme étant la plus grande réussite de l’ONU en matière de consolidation de la paix. Après que l’ONU ait pris en charge l’appareil gouvernemental du pays pendant quelques années, celui-ci est maintenant autonome et doté d’institutions démocratiques. Le Timor Oriental a même adhéré aux Nations unies en 2002.

 

Plus récemment, la Mission de l’Organisation des Nations Unies en République démocratique du Congo (MONUC) (1999-2010) a été rebaptisée « Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo » (MONUSCO) depuis le 1er juillet 2010 afin de marquer la transition vers la consolidation de la paix. Autorisée en vertu du chapitre VII, la MONUSCO comprend une importante composante militaire, des observateurs militaires, des fonctionnaires de police et des unités de police constituées, ainsi que des composantes civiles, judiciaires et pénitentiaires. Le passage à la consolidation de la paix ne signifie pas l’abandon du volet sécuritaire – bien au contraire, la protection des civils étant l’un des principaux mandats de la MONUSCO- mais plutôt une meilleure appréhension des impératifs du développement durable, notamment par le renforcement des capacités locales.

 

Le défi actuel pour les Nations unies consiste à appliquer une vision intégrée notamment entre les différents intervenants sur le terrain. Pour l’ONU, cela implique l’élaboration d’un plan stratégique décrivant les différentes étapes et les résultats escomptés du rétablissement, du maintien puis de la consolidation de la paix et du développement. Les objectifs à long terme doivent être pris en compte dès le début d’une intervention. C’est l’un des objectifs de la création de la Commission de consolidation de la paix en 2005. Celle-ci a pour mandat notamment de « de proposer des stratégies intégrées aux fins de la consolidation de la paix et du relèvement après les conflits ». Le document Opérations de maintien de la paix des Nations Unies : Principes et Orientations (doctrine Capstone) pose les jalons d’une intégration à tous les niveaux, de l’intégration du processus décisionnel et de la planification à l’intégration des différents acteurs sur le terrain. L’objectif est de permettre la prise en compte d’une vision stratégique commune, ou du moins une interprétation commune du mandat, en favorisant l’échange de l’information et le dialogue.

 

Texte original de Charles Létourneau (UQAM) 
Mis à jour le 20 octobre 2010 par Haingo Rakotonirina, doctorante, Université de Montréal.

 

Références

 

30 nov. 2004

The Peacekeeping-Peacemaking Dilemma


J. Michael Grieg et Paul F. Diehl, International Studies Quarterly, vol. 49, pp. 621-645.

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30 nov. 2002

Maintien de la paix et diplomatie coercitive : l'organisation des Nations unies à L'épreuve des conflits de l'après-guerre froide


Michel Liégois, Bruxelles: Bruylant.

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