Quels périls pour une intervention de la CEDEAO au Mali?

Ibrahima Sidibé Pommier

26 avr. 2012

 

Depuis son indépendance en 1960, le Mali n’a jamais été confronté à une crise aussi complexe. Celle-ci a commencé avec la création du MNLA (Mouvement de libération de l’Azawad) dont les premières offensives en janvier ont provoqué une crise politique avec le coup d’Etat du 22 mars 2012 du Capitaine Amadou Sanogo. Ce putsch, par son impréparation, a précipité le pays dans le chaos avec l’occupation éclair des trois capitales régionales septentrionales (Kidal, Gao et Tomboucto, tombées sans coup férir face à une armée sans commandement, démoralisée par les revers subis à Aguelhok, Tinzawaten mais surtout à Tessalit, point névralgique du système de défense malien.

 

Cette crise multidimensionnelle par ses aspects - militaire, politique, administratif et sous-régional - a franchi un cap avec la proclamation unilatérale de l’indépendance de l’Azawad par le MNLA le 6 avril dernier. Même si celle-ci a été rejetée par la communauté internationale, elle a montré les incohérences d’objectifs entre les différents mouvements en présence (MNLA, Ansar Dine et AQMI). Conséquence de la prise des villes de Tombouctou (30 000 habitants), Gao (90 000 habitant et Kidal (6 000 habitants), une crise humanitaire sans précédent menace toute la sous-région.

 

L’intervention de la CEDEAO face aux différentes menaces à la paix et la stabilité du Mali a permis de mettre la pression sur la junte avec un embargo total sur le pays. Acculée, celle-ci est amenée à négocier son retrait pour la mise en place d’une transition politique. Celle-ci est animée par Dioncounda Traoré, ancien président de l’Assemblée, et de Cheick Modibo Diarra, Premier ministre. En attendant l’effectivité de la transition, l’organisation sous-régionale se prépare aux éventualités d’une intervention militaire pour repousser la rébellion du Nord (les 2/3 du pays occupés).

 

Préoccupés par le risque de contagion islamiste vers les pays voisins, les stratèges de la CEDEAO et les chancelleries occidentales échafaudent différents scénarios. Plusieurs options sont sur la table. La CEDEAO n’a pas intérêt à voir le Mali imploser dans un conflit aux relents multiples. Elle veut se donner les moyens de limiter la dissémination de la violence en persuadant les acteurs en présence à plus de retenue et si cela n’est pas nécessaire, en recourant à la force.

La CEDEAO pour conjurer la crise politique créée par le coup d’Etat

 

Crée en 1975, la CEDEAO est passée d’une politique d’intégration économique des quinze Etats membres à une volonté de gestion, dans son espace géographique, des questions de sécurité. C’est à ce titre que la crise malienne, par les menaces qu’elle fait peser sur les équilibres sous-régionaux, requiert des décisions urgentes. Par segmentation, la CEDEAO a procédé en deux étapes, avec tout d’abord l’utilisation de moyens de pressions sur la junte, suivi de menaces d’une intervention militaire pour restaurer l’intégrité territoriale du Mali.

 

L’embargo total décrété par la CEDEAO le 2 avril 2012, a fini par acculer la junte, isolée par la condamnation unanime de la communauté internationale du coup d’État du 22 mars. Ce renversement constitutionnel a été le coup de grâce à la stratégie de l’armée malienne au moment où celle-ci cherchait à s’organiser pour contenir l’avancée de la rébellion. L’impact du coup d’État a été néfaste sur la situation sécuritaire au nord du pays. Réunis à Dakar le 2 avril pour l’investiture de Macky Sall, nouveau président sénégalais, les chefs d’Etat de la CEDEAO ont réagi face à la crise politique et militaire malienne en condamnant de manière unanime le coup d’État du capitaine Sanogo et en optant pour une posture ferme face à la rébellion. Dans son prolongement, la rencontre des chefs d’états-majors de la CÉDÉAO à Abidjan, le 5 avril a permis la prise de mesures préparatoires pour « un déploiement rapide des troupes de la CEDEAO pour parer à toute éventualité ».

 

Les modalités de cette intervention sont conditionnées à un retour à la normalité constitutionnelle à Bamako, comme le stipule l’accord-cadre entre la junte et la CEDEAO. Cet accord, signé sous la médiation du président burkinabè Blaise Compaoré, organise la transition après la démission de Amadou Toumani Touré autour d’un président par intérim, Dioncounda Traoré, et la nomination d’un Premier ministre de consensus, Cheick Modibo Diarra. Le processus de mise en place d’une force en attente est entamé, le temps de « privilégier le dialogue dans un premier temps dans le cadre strict de l’intégrité territoriale du Mali », selon Daniel Kablan Duncan, ministre ivoirien des Affaires étrangères, dont le pays assure la présidence de l’organisation. Cette position est réitérée par l’Union africaine dont le Conseil de Paix et de Sécurité avait tenu une réunion à Bamako sur la crise au Nord-Mali quelques jours avant le putsch. Membre du CEMOC, un commandement opérationnel regroupant les états-majors des armées pour la lutte contre AQMI, le Mali cherchait une réponse adaptée à l’offensive de la rébellion. Tous les accords de coopération militaire seront sollicités, comme la Transahara Counter-Terrorism Initiative qui avait permis, le 3 mars, un largage de vivres aux soldats assiégés de Tessalit. La rencontre des 23 et 24 février à Abuja des chefs d’état-major de la CEDEAO pour un soutien logistique et financier prouve que l’organisation avait pris la mesure de la gravité de la situation malienne.

 

Si l’accord-cadre a permis de lever l’embargo sur le pays, il n’a pas résolu complètement la situation politique précaire, avec une junte déterminée à peser sur les décisions du président intérimaire et du Premier ministre de consensus. La répartition des compétences entre les parties n’est pas clarifiée et cela pourrait compliquer la situation pour une riposte adaptée à la reprise des territoires conquis du nord. La CEDEAO pourra-t-elle se déployer si un pouvoir fort, consensuel et démocratique n’est pas en place à Bamako ? C’est toute la question que le médiateur burkinabè et les acteurs politiques maliens doivent résoudre avant de s’attaquer au volet militaire, avec la remise en ordre d’une force d’intervention, l’ECOMOG, qui a déjà été déployée dans plusieurs crises ouest-africaines.

 

Les questions autour d’une intervention de la CEDEAO

 

Une bonne connaissance des forces en présence dans le nord est nécessaire pour bâtir une stratégie cohérente d’intervention. Ansar Dine et le MNLA, les deux principaux mouvements, n’ont pas les mêmes objectifs ni les mêmes moyens. Leur coalition de fortune face à l’armée malienne s’est lézardée au fil de leur avancée. L’un prône l’instauration de la charia dans toute la zone, tandis que l’autre affiche sa laïcité et milite pour l’indépendance des régions du nord. Cette divergence aurait pu constituer une opportunité pour l’armée malienne de renforcer ses positions, mais le coup d’État du 22 mars l’a plongée dans la crise. Sans commandement - le PC opérationnel de Gao ne recevant plus d’ordres de Bamako du fait de l’arrestation des généraux Poudiougou, Khalifa et des gouverneurs des trois régions - la situation sécuritaire s’est rapidement dégradée. Face à un pouvoir vacant, et une armée désorganisée et démoralisée après les massacres d’Aguelhok (70 militaires désarmés égorgés) et la prise de Tessalit, les mouvements touaregs en ont profité pour prendre Kidal, Gao puis Tombouctou, face à l’abandon de l’armée malienne de toutes ses positions.

 

L’accord-cadre entre la CEDEAO et la junte précise que l’intervention armée envisagée servira de force-tampon. Ce qui pose la question du mandat de la force en attente, de ses moyens, et du délai de son déploiement. Connu comme le bras armé de la CEDEAO, l’ECOMOG a pu mobiliser jusqu’à 20 000 hommes dans les conflits au Liberia et en Sierra Leone au cours des années 1990. Il dispose à ce titre d’une réelle expérience dans le maintien et la gestion de la paix. Plutôt qu’une force-tampon, les autorités maliennes semblent cependant davantage avoir besoin d’une force d’intervention plus robuste capable de confrontations armées. Une force-tampon ne fera que geler une situation qui couperait le nord occupé du reste du Mali.

 

Toutefois si la CEDEAO intervient pour renforcer l’armée malienne afin qu’elle reprenne militairement les villes perdues, les mouvements armés peuvent lancer des attaques terroristes dans les capitales des États-membres. Pour l’heure, 2000 à 3000 hommes ne seront probablement pas suffisants pour pallier la désorganisation de l’armée malienne forte de seulement 20 000 hommes, tous corps confondus. Cette armée a besoin d’être remaniée de fond en comble avant de se lancer à l’assaut de son territoire occupé, vaste de 800 000 km² tant elle a besoin de stratégie, de cohérence face aux menaces, de discipline et de communication pour résoudre ses problèmes de logistique et d’encadrement.

 

Ensuite se pose la question relative à la coordination du commandement opérationnel entre les pays voisins. Les problèmes internes aux États les plus importants incitent ceux-ci à la prudence. Entre le Sénégal de Macky Sall, nouvellement élu, la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara, loin d’avoir réussi à réconcilier tous les Ivoiriens, l’armée burkinabè secouée récemment par de violentes mutineries, le géant nigérian préoccupé par sa guerre complexe avec Boko Haram, et échaudé par son expérience contestée au sein de l’ECOMOG au Libéria et en Sierra Leone, les arbitrages ne seront pas simples, et les options sont âprement discutées entre les chefs d’état-major de ces différents pays, comme l’ont montré les sommets de Dakar et d’Abidjan.

 

La CEDEAO pourrait s’appuyer sur les capacités opérationnelles de l’Algérie, bon connaisseur du dossier AQMI et des différents soulèvements touaregs pour avoir participé activement à tous les accords de paix (Tamanrasset 1991, Djanet, Pacte national 1992, Accords d’Alger 2006). Avec une armée aguerrie, adaptée à un terrain désertique, le pouvoir algérien n’a toujours pas clarifié sa position. S’il a rejeté l’indépendance de l’Azawad, à l’instar de tous les voisins du Mali, Alger n’est toutefois pas favorable à une intervention militaire. L’Algérie pourrait malgré tout aider la CEDEAO sur le terrain. Ses seules réserves portent sur une éventuelle intervention française dans un territoire qu’elle considère seule comme son arrière-cour depuis la disparition de Mouammar Kadhafi. Les récents enlèvements de diplomates algériens du consulat de Gao pourront conduire Alger à changer rapidement de stratégie et à réactiver ses rencontres entre les différents chefs d’état-major de la sous-région (CEMOC), véritable outil de coopération militaire entre les pays du pourtour saharien.

 

Quelle que soit l’option choisie, l’appui logistique promis par la France sera nécessaire

 

L’armée malienne doit être intégrée dans le dispositif, surtout parce qu’elle dispose de quelques officiers touaregs opérationnels loyalistes comme Alhadji Gamou. L’option d’aider l’armée malienne à se structurer pour qu’elle aille seule, dans un sursaut patriotique, laver l’affront de sa débâcle, serait toutefois la mieux accueillie par l’opinion malienne. Mais elle suppose d’avoir des stratèges militaires unanimement acceptés par le rang et de régler les questions d’organisation, de logistique et de discipline qui ont manqué aux troupes maliennes dans leurs défaites. Le récent ralliement des colonels-majors Gamou (disposant d’une vraie expérience sur le terrain et de 500 hommes), et Ould Mehdi, peuvent aider à repenser une nouvelle tactique de contre-offensive.

 

Une action concertée entre militaires maliens, la force de la CEDEAO, avec un soutien logistique de la France et de l’Algérie pour une convergence d’action sera l’option la plus efficace pour sortir, avec le moins de dommages, de cette crise. La meilleure stratégie envisagée devrait s’appuyer sur l’armée malienne dans sa reprise des villes perdues, quitte à ce que l’ECOMOG les sécurise par la suite. Cette solution, alliée à des négociations et des pressions diplomatiques, pourrait même amener le MNLA à rejoindre une nouvelle armée malienne dans une lutte contre AQMI et Ansar Dine où les fenêtres de dialogues sont minces.

 

La crise malienne aura soulevé plusieurs questions qui relèvent de la criminalisation de l’État et de son incapacité à contrôler les différents flux à ses frontières. En ayant sous-estimé le mécontentement de sa population et la déconfiture de l’armée, le président ATT a mal apprécié la menace. Il pensait pouvoir sortir de l’imbroglio dans lequel qu’il a installé dans le pays avec la fin toute proche de son mandat, mais la rébellion, le coup d’État et maintenant l’occupation du Nord-Mali, ont discrédité son action à la tête de l’État et plongé le pays dans une période d’instabilité aux conséquences incalculables.

 

Ibrahima Sidibé Pommier
Africaniste
Diplômé du Centre d’Etude pour l’Afrique Noire (Les Afriques dans le Monde)
Sciences- Po Bordeaux.

 

25 avril 2012

 

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