Information/Renseignement

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Le renseignement et l’information sont des aspects essentiels de tout processus de décision. Connaître l’environnement dans lequel on opère, s’informer sur les intentions d’une entité, anticiper les perspectives d’évolution, prévenir les menaces potentielles, saisir les opportunités susceptibles de se présenter ; tous ces éléments participent à une prise de décision efficace et cohérente. En somme, pour reprendre l’aphorisme d’Auguste Comte, il faut "savoir pour prévoir afin d’agir [1]. Le domaine est d’ailleurs si vaste qu’il nécessite un certain nombre de définitions.

 

Eléments de compréhension

Une information est un élément de connaissance susceptible d’être codé pour être conservé, traité ou communiqué. Pour d’autres, comme Robert Steele, "la catégorie données recouvre ce qui est brut : copie papier, signal, image. L’information correspond à l’association de données qui ont été désignées comme présentant un intérêt générique" [2]. En tant que telle, l’information apporte une plus-value limitée. L’information doit en effet être mise en perspective afin de contribuer au renseignement et au processus de prise de décision.

 

Le renseignement peut être défini comme un ensemble des connaissances de tous ordres sur un adversaire potentiel ou une situation donnée, utiles aux décideurs. En d’autres termes, le renseignement est une information traitée, analysée et diffusée à qui de droit.

 

Ce processus séquentiel s’inscrit dans un "cycle du renseignement" en cinq étapes, fondement essentiel à la définition et à la mise en œuvre d’une politique de renseignement efficient :

 

  • l’expression des besoins : à partir des priorités politiques données, détermination des besoins en renseignement ;
  • l’orientation : établissement d’un plan de recherche, envoi de demandes de renseignement et d’ordres de recherche aux différents organismes de renseignement ;
  • la recherche : mise en œuvre des sources et transmission des informations brutes obtenues aux organismes d’exploitation appropriés ;
  • l’exploitation : transformation des informations en renseignement par regroupement, recoupement, évaluation, analyse synthèse et interprétation ;
  • la diffusion : envoi du renseignement en temps utile par tous moyens adaptés et sous une forme appropriée à tous ceux qui en ont besoin.

 

Le cycle du renseignement permet ainsi de transformer une information, sans réelle valeur ajoutée, en un renseignement qui peut être utilement exploité par le décideur. Une information finalisée et validée devient ainsi du renseignement.

 

L’information peut être obtenue par différents moyens pendant le cycle recherche. Au-delà de la distinction traditionnelle entre source ouverte (information publique) et source fermée (information disponible à un nombre restreint de personnes qui doit être obtenu par des moyens plus spécifiques), il convient de bien différencier entre les différents moyens d’acquisition de l’information [3] :

 

  1. OSINT (Open Sources Intelligence) : pour l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), l’OSINT est le "renseignement provenant d’informations accessibles au public et autres informations non classifiées dont la diffusion publique ou l’accès sont limités" [4]. Généralement, on estime que 80% du renseignement provient de sources ouvertes qui ont été analysées. Face à la quantité quasiment infinie d’informations disponibles, notamment grâce à Internet, des logiciels et bases de données de plus en plus sophistiquées ont été conçues pour effectuer un premier tri et aider l’analyste dans son travail. C’est un véritable défi.
  2. HUMINT (Human Intelligence) : les informateurs sont au cœur du HUMINT. Ce sont des personnes qui, rémunérées ou non, sollicitées ou spontanées, fournissent des informations difficilement accessibles par d’autres voies et peuvent de ce fait également encourir un risque professionnel, moral ou physique. Les infiltrations dans des organisations tierces font partie de cette catégorie. Au lendemain du 11 septembre 2001, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer la priorité donnée par les services américains au renseignement technologique au détriment du HUMINT. Certains considèrent le HUMINT comme le cœur du renseignement.
  3. SIGINT (Signal Intelligence) : s’opère par l’interception des transmissions. Ces dernières peuvent être de différents types, comme les communications effectuées par des personnes, les émissions électromagnétiques ou encore des informations liées à la télémétrie étrangère.
  4. IMINT (Imagery Intelligence) : englobe le renseignement tiré de l’imagerie, qu’elle soit d’origine optique (appareils photos, satellites optiques…) ou électronique (infrarouge, radar…).

 

Enfin, afin de mieux cerner toute la problématique liée au renseignement, il convient d’apporter une ultime distinction quant à la finalité du renseignement. Celui-ci peut en effet répondre à différents besoins qui peuvent partiellement se recouper, et qui peuvent être soit d’ordre [5] :

 

  1. stratégique : ce renseignement est constitué d’une part du renseignement nécessaire à la prise de décision au plan national ou international (ONU, OTAN, UE), et, d’autre part, du renseignement utile en matière de planification d’une opération (civile ou militaire) en appui à cette décision ;
  2. opérationnel : ce renseignement est nécessaire pour la planification et la conduite de campagnes d’opérations importantes visant à atteindre des objectifs stratégiques dans des théâtres ou des zones opérationnels (niveau chef de mission et équipe de direction) ;
  3. tactique : ce renseignement permet au commandant tactique de préparer et de mener à bien des opérations tactiques à son niveau (zone d’opérations restreinte ; niveau chefs de composantes et les différentes unités civiles, militaires ou de police).

 

Renseignement et organisations internationales, une relation compliquée

Traditionnellement, le renseignement est considéré par les Etats comme une activité sensible, partie intégrante des pouvoirs régaliens. La position officielle des Nations Unies reflète d’ailleurs cet état de fait : l’ONU ne collecte pas de renseignement sur ses Etats membres et n’a pas d’accès direct aux sources (capteurs) de renseignement. Sur le terrain, les opérations de maintien de la paix évoluent sur la base de trois principes (consentement des parties, impartialité et non recours à la force sauf en cas de légitime défense ou de défense du mandat) qui peuvent parfois être perçus comme incompatibles avec des activités de renseignement. Outre les raisons politiques évidentes, cette frilosité, commune à beaucoup d’organisations internationales, peut également s’expliquer par une confusion de terminologie. Le renseignement est souvent confondu avec l’espionnage, perçu comme plus intrusif car utilisant des moyens clandestins, illégaux et/ou effectués à l’insu de la "cible". Or, tout le monde fait du renseignement, y compris à titre individuel (recherche d’un emploi, recherche d’un bon restaurant), à partir du moment où les décisions reposent sur un certain nombre d’informations qui ont été recherchées, analysées, mise en perspective et diffusée au moment opportun. Afin de contourner cet écueil sémantique mais néanmoins sensible, la plupart des organisations internationales préfèrent utiliser le terme information, politiquement plus acceptable. Qui plus, elles ne disposent pas de sources de renseignement propres qui seraient exclusivement dédiées à cette tâche. Pourtant le réseau des Nations Unies, avec son système de bureaux, d’opérations, d’agences spécialisées, de fonds et de programmes constituent l’un des « réseaux » d’information les mieux fournis au monde.

 

Car il est indéniable que le besoin en renseignement s’est considérablement accru au cours de la dernière décennie, au fur et à mesure que les opérations de maintien de la paix et de gestion de crises se sont déroulées dans des environnements de plus en plus complexes. Les opérations du Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) couvrent à présent de larges domaines d’activité [6], elles sont devenues "multidimensionnelles" et peuvent même, dans certains cas comme au Kosovo, se substituer entièrement aux autorités locales dans l’exercice des fonctions régaliennes. La compréhension de l’environnement dans lequel une mission évolue, dans tous ses aspects sécuritaires, économiques, sociétaux, politiques, est devenue vitale pour la mise en œuvre de son mandat. Il ne suffit plus de comprendre que tel événement est en train de se dérouler, mais bien plus pourquoi il se déroule ainsi.

 

Au niveau stratégique, l’ONU a partiellement pu combler cette lacune par la création du Centre de Situation (SitCen), placé au sein du DOMP, et dont la principale tâche est de recueillir toutes les informations provenant du terrain afin de les analyser au profit de l’échelon directorial. En son sein, l’unité d’information et d’analyse est plus spécifiquement dédiée à l’analyse. Elle peut éventuellement collaborer avec des agences nationales de renseignement. Cette "culture de la dépendance", en l’absence de sources propres, souffre néanmoins de faiblesses structurelles : l’information et/ou le renseignement fournis sont difficilement vérifiables et les tentatives de manipulation de la part des Etats membres dont les agendas politiques peuvent largement différer ne peuvent être exclus. L’Union européenne s’est également dotée d’un Centre de Situation conjoint en 2001 comprenant des représentants des services de renseignement européens depuis 2003. Par ce biais, l’UE reçoit donc des analyses effectuées sur le plan national, mais très peu de renseignement en tant que tel. Les faiblesses structurelles sont les mêmes.

 

Au niveau opérationnel et tactique, les missions s’appuient essentiellement sur leurs ressources internes et ne disposent pas toujours du renseignement indispensable à une planification efficiente. Si l’Union européenne s’est dotée d’une structure de planification et de conduite opérationnelle en matière de gestion civile des crises (Civilian Planning and Conduct Capability), aucun organisme de l’UE ne produit de renseignement opérationnel qui contribuerait utilement à une planification réaliste et transposable. Sur le plan des opérations militaires européennes, le système est différent ; le commandant opérationnel (et donc la planification) est généralement pris en charge par une nation-cadre qui fournit par la même occasion tout le renseignement national indispensable au processus de planification et de prise de décision.

 

Sur le terrain, les missions de maintien de la paix dépendent essentiellement de l’OSINT et du HUMINT produit par le personnel onusien, dans le cadre de leurs tâches secondaires [7] . L’un des principaux défis a pendant longtemps été la coordination de l’afflux et du traitement de cette information, la plupart du temps ouverte et non secrète. C’est pour y répondre que l’ONU a approuvé la création, en juillet 2006, de Joint Mission Analysis Centres (JMAC) auprès de chaque opération de maintien de la paix [8] . Cette structure intégrée, directement placée sous l’autorité du chef d’état-major ou du Chef de mission adjoint, doit collecter et synthétiser les informations de toute origine afin de produire des analyses intégrées à moyen et long terme au profit du chef de mission et de l’équipe dirigeante. Les analyses doivent également contribuer aux processus de planification, de prise de décision et de mise en œuvre du mandat de la mission. Il est intéressant de noter que l’UE a approuvé, en 2010, la mise en place de cellules similaires dans les missions de gestion civile des crises : ce sont les Mission Analysis Capabilities (MAC).

 

Si la contribution des JMAC à la veille opérationnelle et au processus de planification opérationnelle semble être indéniable, les capacités d’analyses et de recueil de l’information tactique restent en-deçà des besoins identifiés. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette carence :

 

  • les limites inhérentes à toute personne étrangère déployée de façon temporaire dans un pays dont elle ne connaît pas souvent la langue et dont elle ne maitrise que partiellement les us et coutumes ;
  • le manque de "culture du renseignement" parmi le personnel onusien (y compris dans la haute hiérarchie) et d’analystes qualifiés ;
  • l’absence d’IMINT et de SIGINT qui pourraient compléter les autres sources de renseignement, à part quelques exceptions comme en Haïti ;
  • la logique bureaucratique, qui veut que toute nouvelle entité créée au sein d’une organisation, rencontre une résistance de principe de la part des autres entités.

 

Enfin, il est important de souligner l’importance de la protection du renseignement recueilli et des sources. Comme le rappelle le général Sartre [9], "cette question du chiffre mérite examen. L’ONU est le club de toutes les nations et à ce titre n’est fondée à protéger ses informations contre aucune. Le principe du secret y est donc illégitime et illusoire. Pourtant, il existe des situations opérationnelles, notamment en maintien de la paix, où la protection, au moins momentanée, des informations est une nécessité : conduite d’une négociation, préparation d’une action, recherche de criminels de guerre au profit de la juridictions pénales internationales, enquêtes sur le comportement d’agents de l’ONU, protection du dispositif d’une faction vis-à-vis d’une autre, protection de sources d’information, etc. Nous sommes là en présence d’une contradiction propre à l’organisation universelle, qui mérite d’être résolue sous peine d’affecter sérieusement la robustesse de certaines opérations dures".

 

Il est indéniable que le Département des opérations de maintien de la paix a effectué des progrès sensibles dans l’intégration du renseignement et de l’analyse dans son processus de prise de décision. Cette évolution a largement été dictée par les circonstances du terrain, qui ont rendu la fonction renseignement indispensable à la mise en œuvre du mandat. Cependant, les réticences des Etats membres et d’une partie de la hiérarchie à autoriser une organisation internationale à se doter de moyens propres dans tous les domaines du renseignement empêche cette logique à être menée jusqu’à son terme.

 

Franck Neisse

Consultant en gestion de crises 
Bruxelles 
13 mai 2011


[1http://www.geocities.com/Pentagon/7...

[2] Robert Steele, "Peacekeeping Intelligence : Emerging Concepts for the Future", OSS, 2003

[3] Alexander Walden, "Le renseignement humain face au développement des nouvelles technologies", Mémoire de DEA, Droit mention Défense nationale et sécurité européenne, Université de Lille III, Année universitaire 1999-2000.

[4] Document OTAN AAP-6(2003)

[5] Thierry Coosemans, L’Union européenne et le renseignement, Perspectives de coopération entre les Etats membres, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), Bruxelles, 2004/3.

[6] André Roux, Intelligence and Peacekeeping - Are we winning ?, Conflict trends

[7] A cet égard, il est intéressant de noter que l’UE dispose d’un accès direct à de l’IMINT par l’intermédiaire du SATCEN (Satellite Centre) situé en Espagne.

[8] DPKO Policy Directive, Joint Operations Centres and Joint Mission Analysis Centres, July 2006.

[9] Cité dans Jocelyn Coulon / Alexandra Novosseloff, La paix par la force ? Pour une approche réaliste du maintien de la paix « robuste », 2011, Montréal, éditions Athéna.