Nouvelle explosion de violence au Darfour

Le ballet diplomatique accélère le tempo

25 sept. 2006

 

Quatre mois après la signature, le 5 mai dernier, de l'accord de paix pour le Darfour à Abuja (Nigeria) entre le gouvernement soudanais et la faction du principal mouvement rebelle, l'Armée de libération du Soudan (ALS), dirigée par Minni Arcua Minawi, le Darfour a de nouveau sombré dans la violence, d'une gravité équivalente à ce qui fut observé en 2003-2004, qui provoqua la fuite de plus d'un million cinq cent mille personnes. Cette nouvelle explosion de violence a généré cent mille personnes déplacées supplémentaires, selon les Nations Unies.


L'Accord de paix pour le Darfour a provoqué l'éclatement des mouvements rebelles, et l'intensification des combats entre d'une part le gouvernement de Khartoum et son nouvel allié Minni Minawi, et d'autre part les forces hostiles à l'accord (en particulier la faction ALS d'Abdelwahid al-Nur, le Groupe des 19 et le Mouvement pour l'Équité et la Justice de Khalil Ibrahim). Nées d'une réunion de rebelles non signataires de l'accord, les Forces pour la rédemption nationale (FRN) ont attaqué des positions militaires gouvernementales dans le Nord Kordofan voisin au début du mois de juillet, offrant au régime soudanais le prétexte à une violente réponse militaire, avec l'envoi d'un renfort de plusieurs milliers de soldats soudanais dans la région.

 

En violation des dispositions de l'accord de cessez-le-feu signé à N'djamena le 17 décembre 2004, la campagne militaire s'accompagne de bombardements indiscriminés et d'attaques terrestres de la part de forces gouvernementales, des milices qui les secondent et de l'« ALS Minni Minawi » (ALS-MM) contre les villages et les personnes déplacées dans les zones sous contrôle rebelle, en particulier dans le Nord Darfour et le Djebel Marra. Des enquêteurs de l'ONU sur les violations des droits de l'homme au Darfour soulignent plus récemment la recrudescence des violences sexuelles commises par des milices pro-gouvernementales « Janjaouid » autour des camps de déplacés au Sud-Soudan.

 

Cette rapide détérioration de la situation sécuritaire rend extrêmement difficile le travail des quelques 13 000 travailleurs et 80 organisations humanitaires composant l'opération d'assistance coordonnée par l'ONU depuis août 2004 à destination des personnes déplacées. La conséquence en est la diminution de cette présence internationale et une exposition plus grande de ces personnes aux violences, aux manques d'eau, de nourriture et de soins, surtout dans le Nord-Darfour, où l'ONU compte 350 000 personnes en grave péril. Médecins sans frontières a déjà signalé l'apparition d'épidémies de choléra dans les camps de déplacés, notamment dans l'Ouest-Darfour, en pointant les conséquences de la réduction des fonds provenant des bailleurs internationaux pour cette crise au cours de l'été 2006 et surtout les conséquences des combats en cours.

 

L'Union africaine, qui a parrainé l'accord de paix du 5 mai signé à Abuja (Nigeria), dispose de 7000 soldats déployés au Darfour, essentiellement des Nigérians, des Rwandais, des Sud-africains et des Sénégalais, composant la Mission de l'Union africaine pour le Soudan (MUAS). Créée à la suite d'un accord de cessez-le-feu le 8 mai 2004, cette force est chargée de faire respecter les dispositions des accords et, dans la mesure de ses moyens, de protéger les populations civiles des actes de violence. Cependant, la MUAS ne dispose pas des effectifs, des équipements et du savoir-faire suffisants pour dissuader les violences, dont elle fait elle-même l'objet.

 

Devant ces difficultés, l'Union africaine s'est ralliée dès janvier 2006 au principe d'une relève de la MUAS par une opération de paix des Nations Unies au Darfour, soutenue par les diplomaties étasunienne et européennes au Conseil de sécurité. Le 3 février 2006, ce dernier a appelé à l'élaboration de plans pour préparer une telle relève.

Un bras de fer diplomatique sur le déploiement de Casques bleus au Darfour

Le président soudanais, Omar Hassan el-Béchir, s'est farouchement opposé à tout déploiement d'une force de l'ONU au Darfour, malgré les signaux positifs initialement émis par le régime soudanais. Étant donné l'ampleur des violences récentes, et alors que le conflit aurait déjà tué plus de deux cent mille personnes et déplacé plus de deux millions, les pressions diplomatiques sur le régime soudanais se sont accrues.

 

La confrontation diplomatique a atteint une intensité inédite après l'adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 1706, le 31 août 2006, autorisant l'élargissement du mandat de la mission de l'ONU en cours au Sud-Soudan (la MINUS) pour y inclure le conflit au Darfour et le déploiement de plus de vingt mille personnels de l'ONU au Darfour. La résolution fut soumise au vote sans que le gouvernement du Soudan ait préalablement consenti à cette nouvelle opération de paix sur son territoire, ce qui a provoqué l'abstention de la Russie, la Chine et du Qatar face à ce qu'il leur est apparu comme une violation de la souveraineté du Soudan (le Qatar reflétant ici les positions de la Ligue arabe).

 

En réponse, le président el-Béchir a immédiatement adressé un ultimatum à l'Union africaine la sommant de retirer sa mission de paix au 30 septembre 2006, à moins qu'elle s'engage à rompre toute relation avec l'ONU qui puisse préparer un futur déploiement de Casques bleus et à accepter en compensation un soutien financier de la part de pays de la Ligue arabe et du Soudan lui-même. Cela n'a pas manqué de semer le trouble au sein de la Mission de l'Union africaine au Darfour, comme l'a reconnu son commandant, le général Collins Ihekire.

 

Le gouvernement américain a de nouveau qualifié de « génocide » les actes commis par les forces gouvernementales soudanaises et les milices qui les soutiennent au Darfour, rejoint par d'autres responsables politiques (tel que le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy). Le Secrétaire général des Nations Unies a averti que les dirigeants politiques du Soudan seront tenus pour responsables des violences commises contre les Soudanais du Darfour. « Les conséquences de l'attitude actuelle du gouvernement, c'est-à-dire plus de morts et de souffrances, peut-être à une échelle catastrophique, se porteront tout d'abord sur le peuple du Darfour », a dit Kofi Annan. « Mais le gouvernement en souffrira aussi, s'il échoue dans sa responsabilité sacrée de protéger sa propre population. Il souffrira de l'opprobre et du déshonneur aux yeux de toute l'Afrique et de toute la communauté internationale », a-t-il ajouté. « De plus, ni ceux qui adoptent de telles politiques ni ceux qui les appliquent ne doivent s'imaginer qu'ils ne seront pas tenus pour responsables ».

 

Dans ce bras de fer, différents commandants luttant contre Khartoum, mais aussi Minni Minawi, ou encore Salva Kiir Mayardit, chef du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM) et également vice- président du Soudan depuis l'accord de paix global qui a mis fin au conflit au Sud-Soudan en janvier 2005, ont publiquement apporté leur soutien à un tel déploiement de l'ONU.

À court terme, l'Union africaine renforce sa mission au Darfour

Le 18 septembre, par la voix du vice-président soudanais Ali Osman Mohamed Taha, homme fort du Congrès national, le parti au pouvoir à Khartoum, le gouvernement soudanais a laissé entendre qu'il envisageait la possibilité d'un maintien de la Mission de l'Union africaine au Soudan au-delà du 30 septembre sous une forme renforcée au plan logistique et technique grâce à un soutien accru des États occidentaux ainsi qu'une participation financière plus importante d'États arabes. L'objectif de cette « MUAS + » serait de faire appliquer plus efficacement les accords de paix du 5 mai.

 

Le président de la Commission de l'Union africaine, l'ancien président malien Alpha Oumar Konaré, a fait savoir que son organisation acceptait de maintenir sa présence militaire jusqu'à la fin décembre et d'augmenter de porter les effectifs de la MUAS à 11 000 hommes, avec l'accord du gouvernement à Khartoum. L'Union africaine a ainsi demandé une aide logistique accrue à l'ONU et à l'OTAN et espère de nouvelles contributions financières, de la part de pays arabes notamment, afin d'assurer une meilleure protection des populations contre les violences. L'Afrique du Sud puis le président Konaré ont souligné la nécessité pour le Conseil de sécurité de l'ONU de trouver un accord avec le régime soudanais avant tout déploiement de Casques bleus. De son côté, le premier ministre britannique, Tony Blair, a plaidé pour la tenue d'une conférence internationale sur le Darfour pour trouver les incitations capables de faire céder le président el-Béchir, pour qui le renouvellement actuel de la MUAS constitue une victoire face aux États qui souhaitent la prise de relais par l'ONU.

 

Sur le terrain, l'accord du 5 mai semble sur le point de capoter, selon le Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU, Jan Pronk, étant donné l'incapacité des signataires à constituer la Commission de cessez-le-feu du Darfour prévue par l'accord. Pour Jan Pronk, la priorité à court terme est au renforcement de la Mission de l'Union africaine.

 

Selon John Prendergast, de l'organisation International Crisis Group, les États occidentaux ont fait l'erreur de soutenir coûte que coûte un accord signé par une seule faction rebelle, qui est ainsi devenue un interlocuteur privilégié avant de commettre de graves violation des droits de l'homme, et ce sans stipuler dans l'accord le futur déploiement d'une opération de l'ONU et sans fournir à l'Union africaine les moyens nécessaires pour empêcher les violences en attendant une force internationale plus robuste.


David Ambrosetti - Centre d'Études et de Recherches Internationales de l'Université de Montréal (CÉRIUM) et Centre d'Études d'Afrique Noire (CEAN) / Institut d'Études Politiques de Bordeaux

 

Retour aux dossiers du ROP