Historique de l'opération MANUL

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MANUL       Libye

Mission d'appui des Nations Unies en Libye

 

La Mission d'appui des Nations Unies en Libye (MANUL) a été établie le 16 septembre 2011 par la résolution 2009 du Conseil de sécurité de l’ONU. Elle a pour mission principale de soutenir les nouvelles autorités libyennes à rétablir la sécurité publique et l’état de droit en vue de futures élections, et à rédiger une Constitution.



L’ÈRE KADHAFI (1969)

1969 : le coup d’État et l’agenda panarabe

 

Le capitaine Mouammar M. Kadhafi, 27 ans, arrive au pouvoir en 1969 suite à un coup d’État mené pratiquement sans effusion de sang avec l’aide d’une douzaine d’officiers contre le roi Idris 1er. Le nouveau Conseil de commandement de la révolution (CCR) proclame la révolution, avec pour objectif déclaré de restaurer la « fierté libyenne », à l’époque sous influence américaine, et surtout de réaliser l’unité du monde arabe. « La Libye est une république arabe, démocratique et libre, dans laquelle la souveraineté appartient au peuple. Le peuple libyen est une partie de la nation arabe. Son objectif est l'unité arabe totale », indique l'article 1 de la « proclamation constitutionnelle », la constitution par intérim proclamée le 11 décembre 1969.

 

Dans sa quête du panarabisme, le capitaine Kadhafi devenu colonel tente dès son accession au pouvoir de conclure des pactes visant à l’unification de son pays avec le Soudan et l’Égypte, puis avec la Syrie et l’Égypte en 1971, avec la Tunisie en 1974, à nouveau avec la Syrie en 1980, avec le Maroc en 1984 et encore avec le Soudan en 1990. Toutes ces tentatives ont cependant échoué, ses voisins n’ayant notamment pas adhéré à son idéologie. En 2009, alors qu’il assure la présidence tournante de l'UA, le colonel M. Kadhafi relance le concept des États Unis d'Afrique mais ce projet ne remporte pas le soutien des autres dirigeants africains.

 

 

En 1977, la Libye devient une Jamahiriya, expression signifiant l’« État des masses » développée par M. M. Kadhafi dans son Livre vert. La Constitution de 1969 est abrogée et remplacée par la « Charte du pouvoir populaire »; le pays fonctionne désormais, en théorie, sur le modèle de la démocratie directe qui s’exerce par le biais de « comités populaires », constitués sur une base territoriale et sectorielle, qui jouent le rôle d'un parti unique. Le CCR est rebaptisé « Secrétariat général du Congrès général du peuple ». En pratique, le système de la Jamahiriya dérive vers autoritaire une dictature et le colonel exerce un pouvoir absolu au travers des « comités révolutionnaires », formés de partisans du régime. Tous les autres partis politiques ont leur siège à l'étranger.

 

1980/2000 : l’isolement international

 

Dans les années 1970, M. Kadhafi adopte un positionnement tiers-mondiste radical. Ses prises de position engagées et virulentes, son soutien à plusieurs mouvements de « résistance » (l’IRA, le Front Polisario, …), et son interventionnisme voire des tentatives de déstabilisation dans plusieurs pays africains, notamment au Tchad, génèrent des tensions entre le régime et la communauté internationale, notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, ainsi qu’à plusieurs ruptures diplomatiques avec des pays arabes, africains et occidentaux.

 

En 1981, alors que des navires de guerre américains sont déployés dans le golfe de Syrte, décrété « mer intérieure libyenne » par M. Kadhafi, un incident conduit à la destruction de deux avions de chasse libyens par les États-Unis. En 1984, le Royaume-Uni rompt les relations diplomatiques avec le régime suite au meurtre d’une policière britannique devant l’ambassade de Libye à Londres. À partir de 1986, les relations entre le gounouveau pénétré dans le golfe de Syrte et essuyé des tirs de missile, une riposte américaine détruit cinq vedettes libyennes et un poste de défense anti-aérienne. Et en représailles à l’implication soupçonnée de Libyens dans un attentat dans une discothèque berlinoise fréquentée par des militaires américains, les États-Unis bombardent des installations militaires libyennes, des zones résidentielles de Tripoli et de Benghazi ainsi que le palais de M. Kadhafi, tuant 101 personnes et la fille adoptive du colonel, Hana.

 

Une partie du Boeing 747 de la compagnie Pan Am / Photo: AFP/Getty

Mais c’est surtout l’attentat de Lockerbie, qui fait 270 morts en 1988, qui sonne le glas des relations de la Libye avec la communauté internationale. Ses services secrets étant accusés d’être derrière l’explosion en plein vol du Boeing 747 de la Pan Am (ainsi que du Vol 772 UTA, au Niger, qui fait 170 morts), le Conseil de sécurité de l’ONU décide le 31 mars 1992, dans sa Résolution 748 , d’imposer des sanctions à l’égard de la Libye, afin de forcer le régime à livrer les deux agents secrets suspectés d’être les auteurs de l’attentat de Lockerbie et de coopérer avec la justice française dans l'enquête sur l’attentat au Niger. Ces sanctions, par ailleurs dénoncées par l’UA, prévoient la suspension du trafic aérien vers et à partir de la Libye ainsi que l'interdiction de toute vente d'armes à ce pays. Les suspects de l’attentat de Lockerbie ne sont remis à la justice néerlandaise qu’en 1999 pour un procès devant trois juges écossais et selon la législation écossaise, qui se déroule entre mai 2000 et janvier 2001. Les sanctions du Conseil de sécurité sont suspendues.

 

2000 : l’amélioration des relations avec l’Occident

 

En janvier 2002, le colonel Kadhafi entame une coopération avec les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme islamiste. En 2003, le gouvernement libyen adresse une lettre au Conseil de sécurité de l’ONU dans laquelle il assume la responsabilité formelle pour les attentats de Lockerbie, et signe un contrat de compensation d’une valeur de 2,7 milliards de dollars avec les familles des victimes. Cette évolution entraîne en septembre la levée définitive des sanctions onusiennes. Peu après, le gouvernement annonce l’abandon du programme militaire nucléaire libyen. En 2004, le gouvernement accepte de payer 35 millions de dollars en compensation pour l’attentat de Berlin en 1986 et, en 2006, les États-Unis annoncent le rétablissement total des relations diplomatiques avec cette nouvelle Libye. En 2008, les frasques des fils Kadhafi à l’étranger manquent de déclencher une crise entre la Libye et la Suisse.

 

Sur le plan intérieur, la démocratie et la liberté de l’opposition suivent toutefois une tendance inverse. De plus, la montée en puissance des fils de M. Kadhafi, notamment Seïf al-Islam Kadhafi, laisse présager une possible transmission héréditaire du pouvoir. Quatorze personnes sont tuées le 17 février 2006 à Benghazi (est), deuxième ville du pays et bastion de l'opposition, lorsque des manifestants attaquent le consulat d’Italie en protestation contre la publication de caricatures du prophète Mahomet.

LA RÉVOLUTION ET LA REPRESSION (FEVRIER 2011)

Le 15 février 2011, quelque 500 manifestants organisent un sit-in à Benghazi pour réclamer la libération d'un avocat militant des droits de l'homme et critique de Mouammar Kadhafi, Fethi Tarbel. Celui-ci est relâché, mais le mouvement continue et dans la nuit du 15 au 16 février 2011, de violents heurts entre les forces de l’ordre et les opposants au régime font au moins 14 blessés. Le lendemain, six personnes trouvent la mort à Benghazi et deux à Al Baïda, dans l’est du pays. « Un parfum de jasmin flotte sur le monde arabo-persique », titre alors le quotidien algérien La Tribune, le 16 février 2011. Le 18, d’autres heurts font quatorze morts, toujours à Benghazi, pendant que les affrontements continuent à Al Baïda et que les manifestations atteignent Syrte et Sebha, à l’est et au sud. Les appels à manifester contre la corruption et le népotisme se multiplient sur les réseaux sociaux, et la gronde gagne différentes parties du pays.

 

Le 19, l'armée commence à tirer à balles réelles sur les opposants au régime, puis le 20 à l'arme lourde. Lors d'une allocution télévisée le 20 février, Seïf Al-Islam demande aux libyens de choisir entre « construire une nouvelle Libye », promettant ainsi des réformes, ou « plonger dans la guerre civile ». Plusieurs diplomates et ministres libyens, dont celui de la Justice, font défection en protestation. Le représentant de la Libye à l’ONU, Ibrahim Dabbashi, déclare à New York que M. Kadhafi « a déjà commencé un génocide contre le peuple libyen ». Les heurts gagnent Misrata et s'approchent de la capitale Tripoli, sous l’emprise du colonel. Deux pilotes libyens font défection, déclarant refuser de bombarder leur propre population. M. Kadhafi assure le 22, dans un discours à la télévision, qu’il ne quittera pas le pouvoir et qu'il se battra jusqu'à la mort. Plus de 230 personnes ont jusque là trouvé la mort dans la répression à Benghazi et Al-Baïda, selon Human Rights Watch. Selon l’ONG Human Rights Solidarity, environ 30 000 mercenaires (pour la plupart originaires d’Afrique, mais aussi des Balkans, ainsi que des tribus libyennes fidèles au régime) sont engagés par Khamis M. Kadhafi, l’un des fils du colonel, pour tirer sur la foule. Certains d’entre eux témoignent s’être vus offrir une récompense de quelque 8 000 dollars pour chaque manifestant abattu.

 

La journée du 25 est marquée par l’internationalisation des contestations. Le Conseil de sécurité de l'ONU se réunit pour discuter de la crise, et les présidents américain et français, Barack Obama et Nicolas Sarkozy, appellent à « un arrêt immédiat de l'usage de la force » contre des manifestants pacifique. Seïf Al-Islam, de son côté, admet la perte du contrôle de l’est du pays alors qu’un conseil municipal est formé par l’opposition à Benghazi. Lors d’un discours sur la place Verte, à Tripoli, M. Kadhafi invite ses partisans à prendre les armes contre les manifestants. « S'il le faut, nous ouvrirons tous les dépôts d'armes pour armer tout le peuple ». Misrata, troisième ville du pays située à l’est, est désertée par les partisans de Kadhafi. Selon l'OIM, de 40 à 50 000 migrants fuient le pays par les frontières terrestres. Le 26 février, le Conseil se réunit pour la deuxième journée consécutive pour réfléchir à des sanctions contre le régime. Considérant que les attaques contre la population civile peuvent constituer un crime contre l'humanité, il transfère le dossier au procureur de la CPI.

 

Le Conseil national de transition (CNT), le gouvernement rebelle, est proclamé le 27 février à Benghazi. L’ancien ministre de la justice, Moustafa Abdel Jalil, en prendra la tête le 5 mars. Le 28 février, Washington annonce le repositionnement de certaines de ses forces aériennes et navales à proximité de la Libye et le 1er mars, le Conseil des droits de l'homme de l'ONU exclut la Libye.

 

Sur le terrain, la situation semble toutefois tourner à l’avantage du régime, qui contre-attaque et reprend plusieurs villes, sauf Misrata. Ras Lanouf, base la plus avancée des insurgés dans l'est, tombe elle aussi le 10 mars sous les obus. Les chars se dirigeant vers Benghazi, la seconde ville du pays, Seïf Al-Islam annonce la « libération » prochaine de la Libye. M. Abdel Jalil demande l’aide de la communauté internationale, assurant que sans elle, « Kadhafi anéantira » le pays.

 

La France se déclare favorable à des frappes ciblées afin que le pouvoir ne puisse plus utiliser son aviation contre la population; une prise de position peu après adoptée par Londres. À la mi-mars, les chefs de la diplomatie européenne puis les ministres de la Défense des pays-membres de l'OTAN se réunissent; la France et le Royaume-Uni y plaident pour l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne, alors que les États-Unis envisagent de fournir des armes, des informations et un entraînement aux forces rebelles.

LES SANCTIONS DE L’ONU (17 MARS 2011)

Le 26 février 2011, le Conseil de sécurité de l'ONU se saisit de l’affaire et adopte la résolution 1970, dans laquelle il déclare que « les attaques systématiques » contre les civils « peuvent être assimilées à des crimes contre l'humanité ». Ainsi, agissant sur la base du chapitre VII de la Charte, le Conseil :

  • exige « qu’il soit immédiatement mis fin à la violence et demande que des mesures soient prises pour satisfaire les revendications légitimes de la population ».
  • décide de saisir le Procureur de la CPI pour qu’il enquête sur la situation dans le pays depuis le 15 février 2011, lui demandant de faire rapport dans les deux mois puis tous les six mois (paragraphes 4 et 7).
  • décide d’imposer un embargo sur les armes et les matériels connexes (paragraphe 9).
  • décrète une interdiction de voyager pour les individus désignés dans l’annexe I de la résolution ou désignés par le Comité des sanctions, créé en application du paragraphe 24 de la même résolution (paragraphe 15).
  • décide d’imposer un gel des avoirs visant les individus ou entités désignés dans l’annexe II de la résolution (à savoir les dignitaires du régime et la famille Kadhafi) ou par le Comité des sanctions (paragraphe 17). Ces dispositions seront par la suite étendues à d’autres personnes et entités dans les paragraphes 17, 19, 20 et 21 de la résolution 1973 (2011).

 

L’UE emboite le pas deux jours après en imposant également un embargo sur les ventes d'armes, une interdiction de se rendre sur le territoire européen et un gel des avoirs contre les principales figures du régime. La France devient le premier pays à reconnaître le CNT comme le seul « représentant légitime du peuple libyen ».

 

Le 12 mars 2011, le Conseil de la Ligue des États arabes se déclare en faveur de l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne au dessus de la Libye. Alors que Mouammar Kadhafi vient d’annoncer un assaut imminent contre la ville de Benghazi, ce soutien et cette implication arabe donnent l’impulsion nécessaire à l’adoption à l’unanimité (dix voix pour, zéro contre et cinq abstentions -Chine, Russie, Brésil, Allemagne et Inde) par le Conseil de sécurité de l'ONU, le 17 mars au soir, de la résolution 1973 qui autorise les États membres, sur la base du chapitre VII de la Charte de l’ONU, « à prendre toutes mesures nécessaires » afin de « protéger les populations et les zones civiles menacées d'attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d'une force d'occupation étrangère sous quelque forme que ce soit ». Prenant en note la demande de la Ligue des États arabes en ce sens, le Conseil décide en outre d’interdire « tous vols dans l’espace aérien de la Jamahiriya arabe libyenne (sauf ceux à caractère humanitaire dont l'objectif est la distribution de vivres ou de matériel médical ainsi que les vols destinés à l'évacuation d'étrangers) afin d’aider à protéger les civils » et autorise par conséquent les États membres à « prendre au besoin toutes les mesures nécessaires pour faire respecter l’interdiction de vol imposée ». Le recours à la force contre le régime de M. Kadhafi est donc désormais envisageable pour la communauté internationale, mais ne pourra se faire que par l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus du pays et non pas par l’envoi de troupes au sol.

L’INTERVENTION DE L’OTAN (18 MARS 2011)

Le ministre libyen des Affaires étrangères, Moussa Khoussa, s’adresse le 18 mars au matin à Ban Ki-moon : « Nous avons annoncé un cessez-le-feu en Libye, ce qui répond aux attentes des Nations Unies. Pour prouver notre bonne foi, nous demandons au Secrétaire général des Nations Unies de nous envoyer des observateurs internationaux », dit-il, ajoutant que le gouvernement s’engage à « l'ouverture de canaux de dialogue avec toutes les parties ». Mais les rebelles, qui voient en cette manœuvre un « coup de bluff », accusent les autorités d’avoir violé ce cessez-le-feu unilatéral quelques heures après l'avoir annoncé. Khaled al Sayeh, un membre du conseil militaire de l'insurrection à Benghazi, fait état de « bombardements soutenus » sur Zenten, Misrata et Ajdabiya, trois villes encore partiellement contrôlées par les rebelles. Ces accusations, relayées par la communauté internationale, sont toutefois démenties par le gouvernement qui affirme que ce sont les rebelles qui ont attaqué leurs troupes dans la région d'Al-Magrun, à environ 80 km au sud de Benghazi. Les forces militaires kadhafistes, massées aux alentours de Benghazi, n'ont pas l'intention de pénétrer dans la ville, assure le gouvernement.

 


Un sommet international, auquel participent les représentants de 22 pays et organisations, est convoqué à Paris quelques heures après. Ce sommet « sera l'occasion d'abord d'analyser les déclarations qui viennent d'être faites par le régime de Kadhafi sur le cessez-le-feu et d'en tirer les conclusions », explique alors le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé. « Les participants ont convenu de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires, en particulier militaires, pour faire respecter les décisions du Conseil de sécurité des Nations Unies », annonce le chef d’État français, Nicolas Sarkozy, à l’issue de la conférence. Deux heures après, l’opération militaire « Aube de l'odyssée » est lancée et à 17h45, l’armée de l’air française effectue la première frappe contre un véhicule militaire libyen. La Royal Air Force emboîte le pas et, bien que le rôle de Washington au début de l’opération ne soit pas clairement défini, plus de 110 missiles américains Tomahawk sont bientôt tirés depuis la mer par les États-Unis et le Royaume-Uni sur des sites anti-aériens libyens. Les forces italiennes et canadiennes rejoignent peu après la coalition. En représailles, le gouvernement libyen menace d’attaquer des objectifs « civils et militaires » en Méditerranée

 

M. Kadhafi déclare peu après qu’il considère nulle et non-avenue la résolution 1973 et appelle la population aux armes pour combattre les attaques des « ennemis croisés ». « Cette agression barbare contre le peuple libyen intervient après notre annonce de cessez-le-feu », déplore le président du Parlement libyen, Mohamed Zwei.

 

Au petit matin du 19 mars, les forces de M. Kadhafi commencent à bombarder Misrata, Ajdabiya ainsi que Benghazi, où le CNT est établi. Le lendemain, 14 tanks, 20 blindés de transport de troupes, deux camions lance-missiles et des dizaines de 4x4 gisent calcinés le long de la route stratégique qui mène d’Ajdabiya vers Benghazi. « Tout ça, c’est la France », affirme à Reuters Tahir Sassi, un insurgé. Il est dit que cette colonne de tanks se dirigeait vers Benghazi pour lancer un assaut final sur le dernier bastion des insurgés. Ayant promis qu’il ne montrerait « aucune pitié » pour les rebelles, M. Kadhafi a lui-même donné du crédit à cette thèse. Toutefois, divers témoignages indiquent que les forces gouvernementales étaient déployées aux alentours de la ville depuis quelques jours déjà, sans intention d’y pénétrer. Et le manque de preuves visuelles (images, vidéos …) de ces chars et troupes qui se dirigent vers Benghazi alimentent, à l’époque des téléphones portables, la suspicion de plusieurs observateurs. Le gouvernement, lui, affirme ne pas avoir lancé d’attaque et assure avoir respecté le cessez-le-feu.

 

Quoi qu’il en soit, cette intervention marque un tournant dans le conflit en galvanisant les rebelles, dont les forces s’épuisaient face aux moyens quasi-illimités du régime. « La vue des avions de chasse dans le ciel aura un énorme impact psychologique » sur les Kadhafistes, fait remarquer un porte-parole des rebelles, Mustafa Gheriani. En réponse à un appel à « la cessation immédiate des hostilités » lancé la veille par l’UA, le gouvernement annonce un nouveau cessez-le-feu.

 

Dès le début, la façon dont est conduite l’opération militaire transatlantique ne fait toutefois pas l’unanimité auprès de plusieurs pays et de la société civile, qui accusent l’OTAN de bombarder des cibles ne posant pas une menace directe aux civils. Reprochant à l’OTAN de détourner et d’outrepasser la résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU afin d’obtenir un changement de régime, certains contestent ainsi l’interprétation faite par l’OTAN du paragraphe 4 de la résolution 1973. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, dénonce par exemple « un usage excessif de la force militaire qui conduirait à des pertes supplémentaires chez les civils », déplorant que l’action de l’OTAN en Libye est « essentiellement une opération militaire » alors que la résolution 1973 « ne dit rien de cela »; un avis partagé par le Secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, qui revient toutefois le lendemain à une position plus consensuelle. M. Rasmussen, lui, assure que l’OTAN met en œuvre son mandat « de manière strictement conforme à la lettre et à l'esprit » de la résolution. D’autres, comme le Comité de l’UA, insistent sur leur opposition à « toute intervention militaire » en Libye. Ces contestations se renforcent lorsque les avions de chasse touchent à plusieurs reprises des civils, tuant tout au long de l’opération au moins 40 personnes selon le New York Times. Face à ces allégations, l’OTAN refuse d’enquêter sur les incidents et laisse ce soin aux nouvelles autorités libyennes, une impunité dénoncée par plusieurs États et ONG, dont HRW. « Les informations rassemblées semblent indiquer que des civils innocents ont été tués ou blessés », finit par reconnaître, du bout des lèvres, l’Alliance.

 

Au sein même de la coalition, des dissensions se font aussi sentir, notamment concernant le rôle que doit jouer l'OTAN. Certains pays, dont l’Italie, réclament que le commandement des opérations soit confié à l'OTAN. Ainsi, le 23 mars, la coalition signe un accord qui transfère le commandement de l’embargo sur les armes à l’OTAN. Le lendemain, les pays membres l’Alliance signent un accord sur la poursuite de l'offensive en Libye, qui prévoit à partir du 31 mars la prise en charge par l’OTAN du commandement militaire de l'opération; celle-ci prend alors le nom « Protecteur Unifié ». L’opération « Aube de l'odyssée » devient le nom des activités de soutien des forces américaines. Le pilotage politique de l'opération est désormais effectué par le « Groupe de contact » sur la Libye, composé d’une quarantaine de pays et d'organisations régionales, et qui tient sa première réunion le 30 mars. Les frappes de la coalition continueront « jusqu'à ce que Kadhafi remplisse pleinement les conditions de la résolution de l'ONU 1973, cesse ses attaques contre les civils, retire ses troupes des sites où elles sont rentrées par la force et permette à tous les civils de recevoir l'aide humanitaire et les services de base », déclare à l’ouverture du sommet la Secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton. Parallèlement, le Qatar, premier pays arabe à participer à l'intervention internationale en Libye, devient le premier pays arabe et le deuxième État après la France à reconnaitre le CNT. Le 1er avril, le ministre libyen des Affaires étrangères, Moussa Koussa, démissionne.

 

Revigorés, les rebelles capturent plusieurs villes stratégiques et avancent vers Tripoli. Mais l’absence de frappes aériennes, depuis plusieurs jours, permet aux loyalistes de reprendre du terrain. Les rebelles demandent à ce que l’occident leur fournisse des armes, mais la coalition n’est pas prête à envisager cette option. L'OTAN intervient alors « pour protéger le peuple libyen, et non pour armer le peuple », déclare le Secrétaire général de l'OTAN, Anders Fogh Rasmussen.

 

Le 10 avril, Mouammar Kadhafi accepte le plan de sortie de crise proposé par le chef de la médiation de l’UA, le Sud-Africain Jacob Zuma, qui appelle en outre l’OTAN à cesser les frappes aériennes. Toutefois, le CNT, qui veut que M. Kadhafi quitte le pouvoir, rejette ce plan. Soutenus par l'OTAN, les rebelles avancent vers Brega le 16 avril. Le 30, un des fils du colonel, Saif Al-Arab, est tué dans un raid aérien avec trois petits-enfants du dirigeant. Le 11 mai, l'aéroport de Misrata tombe aux mains des rebelles et les forces kadhafistes reculent; les rebelles se dirigent vers Zliten, à 200 km de Tripoli.

 

Le 27 juin, la CPI lance un mandat d’arrêt contre Mouammar Kadhafi, Saïf Al-Islam Kadhafi et le chef des services de renseignements libyens, Abdoullah Al-Senoussi, pour des crimes contre l’humanité commis depuis le début du soulèvement en février 2011. À la fin du mois, le Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi propose un nouveau cessez-le-feu, des pourparlers, une amnistie et l’élaboration d’une nouvelle constitution. Mais la coalition et les rebelles refusent encore une fois le compromis et maintiennent la pression. A date, 1 044 864 réfugiés ont rejoint l’Égypte, la Tunisie, le Niger, l’Algérie et le Tchad selon l’OMI.

 


Les semaines passent et les rebelles avancent sur un front pour reculer sur un autre. L’avancée globale est lente, et les médias commencent à parler d’enlisement du conflit, d’enlisement des forces internationales, un pessimisme non partagé par le Secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, convaincu que la situation tourne à l’avantage des insurgés. En juillet, le Groupe de contact de l’ONU reconnait finalement le CNT comme étant le gouvernement légitime. Le 28 du même mois, le chef des opérations militaires du CNT Abdel Fatah Younès, ancien ministre de l'intérieur de Mouammar Kadhafi, est abattu. Cet évènement constitue un autre coup dur pour les rebelles. Ceux-ci poursuivent tant bien que mal l’offensive et, forts du soutien aérien international qui s’intensifie, reprennent l’est et quelques poches à l’ouest.

 

Ils rentrent finalement le 23 août dans le complexe fortifié de M. Kadhafi à Tripoli, après des affrontements qui font en trois jours plus de 400 morts et 2 000 blessés dans la capitale ; près de 600 combattants pro-Kadhafi sont capturés. Le colonel prend la fuite, et sa femme ainsi que trois de ses enfants se réfugient en Algérie. Saadi Kadhafi, lui, se rend au Niger. L’UA reconnaît finalement le CNT comme le représentant légitime du peuple libyen.

LA CREATION DE LA MANUL - Résolution 2009 (16 SEPTEMBRE 2011)

Le 16 septembre, le Conseil de sécurité adopte à l’unanimité la résolution 2009 qui crée la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL), dont la mission principale est d’aider les nouvelles autorités à rétablir l’ordre, de promouvoir la réconciliation nationale et l’État de droit, de renforcer les institutions et de relancer l’économie. L’embargo sur les armes est allégé et les sanctions financières visant la Libyan National Oil Company (Compagnie pétrolière nationale libyenne) et la Zueitina Oil Company sont levées. Les sanctions contre la Banque centrale de Libye, la Libyan Foreign Bank, la Libyan Investment Authority (Autorité libyenne d’investissement), et le Libyan African Investment Portfolio sont pour leur part allégées. Enfin, le Conseil de sécurité « fait valoir qu’il est disposé à lever » la zone d’exclusion aérienne.

 

Le type de mission confié à la MANUL n’impliquant pas le déploiement de personnels militaires, l’ONU envoie rapidement ses experts sur le terrain afin de commencer le plus rapidement possible la reconstruction, qui part dans certains domaines de presque zéro. Dans son premier rapport sur la MANUL du 22 novembre 2011, le Secrétaire général de l’ONU indique qu’en date du 31 octobre 2011, 43 fonctionnaires internationaux sont déployés : 40 à Tripoli et 3 à Benghazi. L’Accord relatif au statut de la mission, qui établit le cadre juridique dans lequel la mission va évoluer est, lui, signé le 10 janvier 2012.

LA CAPTURE ET LA MORT DE MOUAMMAR KADHAFI (20 OCTOBRE 2011)

La ville de Sabha, un des trois derniers bastions Kadhafistes, tombe fin septembre et Bani Walid tombe le 17 octobre. Le 20, les rebelles encerclent la ville natale de M. Kadhafi et dernier bastion du régime, Syrte. Un convoi tentant de fuir la ville est attaqué par l’OTAN ; le colonel, qui se trouvait dans une des voitures, est blessé. Des vidéos le montrent ensanglanté, mais vivant, aux mains des rebelles. Quelques minutes plus tard, Mouammar Kadhafi est déclaré mort, sans que l’on sache les circonstances exactes de son décès. Trois jours plus tard, le CNT proclame la libération formelle de la Libye, et annonce son intention d’organiser des élections dans les huit mois.

 

Le 27 octobre, L’ONU adopte la résolution 2016 qui met fin au mandat autorisant le recours à la force en Libye, et donc au mandat de l’OTAN, à compter de 23 h 59 le 31 octobre ; le CNT avait pourtant demandé la prolongation de l’autorisation. Le texte allège encore l'embargo sur les armes, et met fin au gel des avoirs des banques libyennes visées. « C’est un chapitre dont l'histoire du Conseil de sécurité se souviendra avec fierté. Le Conseil a agi rapidement et efficacement pour prévenir un massacre à Bengazi et protéger les civils », se félicite la représentante américaine à l’ONU, Susan Rice. Le 28, les pays membres de l’OTAN décident officiellement la fin de mettre fin à l’opération « Protecteur Unifié ». L’OTAN aura effectué au cours de ces sept mois 26 000 sorties et 10 000 frappes aériennes.

LA PÉRIODE POST-KADHAFI

La chute du régime M. Kadhafi et la « libération » du pays ne signifient pas l’avènement immédiat d’un État de droit, d’une légitimité politique ni d’une stabilité sécuritaire. Ainsi, comme l’a estimé début 2012 le Représentant spécial de l’ONU en Libye Ian Martin, la formation d’une nouvelle armée et la lutte contre la prolifération des armes constituent les principaux défis du nouveau régime.

 

Cette nouvelle armée devra être capable de combler le vide sécuritaire qui règne depuis la chute de M. Kadhafi, et surtout permettre la réintégration de plusieurs ex-combattants (le CNT a indiqué que 50 000 combattants seront recrutés par les ministères de la Défense et de l'Intérieur), qui se refusent à poser les armes tant qu’une armée nationale n’aura pas été mise sur pied. À cet égard, la nomination du chef d’État major de la future armée pose un réel problème. Désirant être mieux représentés au sein de l’armée et du CNT, certains groupes de towars, les anciens rebelles, refusent début janvier 2012 la nomination de Youssef al-Mangouch; ils forment une coalition, le Conseil militaire de la Cyrénaïque, et nomment leur propre candidat à ce poste, Salah Salem Al-Obeidi. Ils exigent en outre de représenter 40% des membres du CNT, « parce qu'ils sont le symbole de (la) révolution ». Pendant ce temps, les affrontements entre milices rivales se répètent, malgré les ultimatums du CNT. Après un énième accrochage entre factions début janvier 2012, cette fois entre milices de Misrata et de Tripoli, le président du CNT Moustapha Abdeljalil avertit d’ailleurs que ces affrontements répétés entre milices posent un risque de « guerre civile ».

 

La prolifération des armes, en particulier des missiles sol-air portables mais aussi des armes légères et des armes chimiques, est donc un autre grand défi auquel les nouvelles autorités de transition doivent faire face. Dès le 31 octobre, le Conseil de sécurité de l’ONU reconnait ce problème dans la résolution 2017, dans laquelle il se déclare « inquiet de la prolifération, dans la région, de tous types d’armes et de matériel connexe ». Selon l’ICG, à la fin 2011, 125 000 libyens sont toujours en armes et membres d’une centaine de milices.

 

La réconciliation, la lutte contre l’impunité, la promotion des droits de l’homme ainsi que le rétablissement des infrastructures et des services publics figurent parmi les autres défis que la nouvelle Libye doit relever en vue de l’organisation des élections. Sur ce dernier point, le délai de huit mois sera « difficile à tenir dans un pays qui n’a vu que peu d’élections, voire aucune, en 45 ans », souligne le Secrétaire général dans son rapport sur la MANUL. Un expert juridique et électoral de la Mission est donc envoyé à Benghazi afin de s’entretenir avec le sous-comité juridique en charge de l’élaboration d’une loi électorale, et les activités de soutien dans ce domaine sont appelées à s’intensifier. Concernant les droits de l’homme et l’état de droit, l’ONU estime à « 7 000 le nombre de détenus se trouvant encore dans les prisons et des centres de détention provisoires, dont la plupart sont sous contrôle des brigades révolutionnaires, sans pouvoir bénéficier d’une procédure régulière faute d’un appareil policier et judiciaire en état de fonctionner ». La priorité pour le système judicaire est, selon le Secrétaire général, d’ « adopter une législation sur l’indépendance du système judiciaire et des professionnels du droit, et l’organisation de formations spécialisées pour les juges et les procureurs ».

Jean-Guilhem Barguès
Agent de recherche au Réseau sur les Opérations de Paix

13 janvier 2012