Milices

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Étymologiquement, le terme milice provient du latin militia, signifiant service militaire, qui a évolué peu à peu pour désigner dans le langage courant une force militaire auxiliaire, ou de réserve. Une conceptualisation de première génération désigne une milice comme une force d’appoint organisée en temps de crise ou d’urgence, exclusivement contrôlée par, et servant les intérêts de l’État.

 

Les miliciens se composent alors de soldats non professionnels ou à la retraite, ou encore de citoyens ordinaires ayant cependant suivi un entraînement militaire. Or la prise en considération des conditions actuelles dans lesquelles ces formations émergent révèle les limites de cette définition. Une interprétation contemporaine envisage les milices comme des organisations armées issues essentiellement de la société civile, organisées et chargées, sur une base occasionnelle, par des groupes de natures diverses – politique, religieuse, nationale, culturelle, criminelle – de défendre et promouvoir leurs intérêts dans un contexte de lutte en ayant recours à la force si nécessaire. Le pouvoir central ne constitue ainsi que l’une des parties prenantes et ne détient pas le monopole de l’organisation et du contrôle de ces groupes armés. Les milices, agissant ainsi tels des « gouvernements privés », évoluent selon des logiques et des chaînes de commandement alternatives et parallèles aux modes classiques de gouvernance d’un territoire.

Contexte d’émergence et de prolifération

Les milices émergent généralement dans des conditions de crises politiques et militaires majeures, généralement corrélées avec une situation d’État faible, failli ou effondré. Un tel contexte corrèle avec une fragmentation des intérêts ainsi qu’une reconfiguration importante des légitimités qui ne se dessinent non plus en fonction d’un projet central, mais bien plutôt à partir de buts ou intérêts privés. Dès lors, et en absence d’un pouvoir central capable d’exercer un monopole de la force sur l’ensemble du territoire et d’ainsi réguler les rapports sociaux, une pluralisation de groupes armés émergent en vue de promouvoir par la force les communautés d’intérêts privées. L’émergence de certaines milices résulte d’une logique du self-help, nécessité pour certains d’assurer des fonctions de nature publique normalement du recours de l’État, telle que la sécurité. D’autres se voient mobilisées comme forces armées par des groupes politico-mafieux, en charge de piller les ressources économiques et profitant du chaos et de l’absence d’un pouvoir central capable de sanctionner. Certaines approches encore expliquent la mobilisation de ces acteurs sur une base idéologique qui, dans un contexte de fragmentation des intérêts et en tant qu’armées privées, ont pour but soit de mettre en péril l’ordre actuel, ou de rafler le pouvoir central. Enfin un courant récent explique la prolifération de milices eu égard au rôle et à la position dont ces groupes bénéficient aux yeux de la population. Il est toujours plus prestigieux d’être en charge de la « sécurité d’une communauté » ou de passer pour un « guerrier patriotique » qu’être sans emploi et sans le sou. Aucun consensus définitif n’existe dans la littérature sur cette question, cependant, comprendre l’émergence de ce type d’acteurs nécessite la prise en compte des conditions – besoins, revendications, modes opératoires – qui caractérisent les circonstances immédiates et l’univers dans lequel agissent ces groupes. Quant aux milieux dont sont issus ces miliciens, ils peuvent être extrêmement variés : membres de partis politiques, partisans de clubs de foot, prisonniers que le pouvoir central emploie et rétribue en commuant leur peine, milieu de la criminalité,enfants soldats.

Une typologie

Si les crises politiques majeures facilitent l’émergence et la prolifération des milices armées, toutes ne poursuivent pas les mêmes buts et il est nécessaire de les distinguer. À cet égard, deux dimensions analytiques permettent leur classification. Il s’agit avant tout d’un outil conceptuel, chaque milice devant être analysée au cas par cas. En premier lieu, existe-t-il un lien avec le pouvoir central ou s’agit-il d’une milice privée, dont l’émergence tient avant tout en des dynamiques impliquant exclusivement la société civile ? Ce critère, bien que parfois difficile à établir, n’est pas suffisant à la compréhension de la participation et de la prolifération de ce type d’acteurs. Aussi, une deuxième dimension doit tenir compte du mode opératoire, ou manière dont ces formations agissent, en grande partie déterminée par les buts affichés ou poursuivis par le groupe. Dès lors, trois grandes familles de milices se profilent.

 

En premier lieu, on identifie les milices d’États, organisées, recrutées et pour lesquelles les objectifs et buts sont fixés par le pouvoir central lui-même. Selon un principe de « décharge », l’État délègue le lourd processus de contrôle et de maintien de l’ordre à une série d’acteurs qui disposent désormais d’un pouvoir légal de l’usage de la force. Les objectifs fixés peuvent être de nature défensive et publique, tel qu’assurer la sécurité des citoyens, mais également privés et criminels, permettant à l’État d’agir selon le principe de déni plausible de toute implication dans la violence commise contre une population. On parle alors d’escadrons de la mort, telles que les milices Interahamwe employées par l’Akazu, oligarchie rwandaise hutue suspectée de l’assassinat du président Habyarimana en avril 1994 et responsable en grande partie du génocide de 1994 contre les Tutsi. Ces milices sont généralement entraînées par l’État.

 

Une seconde famille, nommée les Forces Civiles de Sécurité désigne tout regroupement exclusivement civil/privé affichant pour but la restauration et le maintien d’un environnement sécuritaire pour un client – demandeur ou désigné – sans qu’il ne soit tenu compte des antécédents, affiliations ou modes opératoires du groupe. Il s’agit de formations privées fournissant un bien public. Les FCS sont un concept dynamique qui envisage les milices en tenant compte de leur évolution chronologique, laquelle débute par une demande publique et se développe jusqu’à la défense d’une cause. Cependant et au fil du temps, dès lors que le groupe parvient à un degré supérieur d’organisation, et en conséquence une autorité et un pouvoir accru, les gains matériels et potentiels lui permettant de servir des clients toujours plus importants, peuvent corrompre sa cause initiale. Ces organisations opèrent dans des zones grises entre le domaine public et privé d’une part, et entre les activités d’offre de biens publics et la criminalité d’autre part. Elles restent cependant tributaires d’un consentement public et doivent honorer la cause qui les a vues voir le jour. Les FCS ne se composent pas de simples bandits qui passent de l’une à l’autre partie du conflit dans un but strict d’enrichissement. L’Organisation Badr, milice chiite et bras armé du Conseil Suprême de la Révolution Islamique Irakienne en est un exemple. Au départ milice financée par l’Iran, et essentiellement en charge d’assurer la défense des Chiites irakiens, celle-ci fût peu à peu intégrée au présent gouvernement, qui endossa même un rôle d’escadron de la mort dans la guerre civile larvée entre Sunnites et Chiites.

 

Une troisième famille regroupe les milices ouvertement criminelles. Parmi celles-ci on compte les groupes rebelles, à légitimité restreinte, organisés et agissant dans le but soit, de défier l’ordre établi, soit de parvenir à des objectifs plus ambitieux au sein de la sphère dans laquelle ils sont marginalisés. La violence criminelle est perçue comme un moyen de dé-monopoliser l’instrument du pouvoir – l’État. Ces milices se constituent d’individus qui ont parfois à peine idée de l’utilisation d’une arme et sont la plupart de temps ignorants des règles rudimentaires de la guerre. C’est avant tout en signe d’affirmation de leur conscience politique qu’ils se mobilisent. Leur éducation politique et militaire utile à l’accomplissement de leurs objectifs se fait au fur et à mesure de leur engagement dans le groupe. Les milices de l’opposition serbe à Milosevic, lors de la guerre en ex-Yougoslavie, tels que les Aigles Blancs dirigés par Vojislav Seselj, en sont un exemple.

 

Enfin, les milices flottantes désignent un ensemble de gens armés présents dans le contexte de crises politiques majeures qui ne peuvent cependant pas être identifiées en termes d’appartenance à un groupe précis. Elles ne sont ni organisées, ni articulées et leur émergence et prolifération sont bien davantage dues aux bouleversements économiques, politiques et sociaux affaiblissant l’État. Ces formations ne poursuivent pas d’objectifs ou d’idéologie clairement définis, mais constituent une menace majeure de sécurité publique. Dans le cas du nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine, par exemple, étaient impliqués ce que la population locale désignait comme tueurs du week-end, individus exerçant une profession la semaine et participant aux tueries et pillages en fin de semaine.

 

Si certaines milices agissent sur un plan national, d’autres, ayant atteint un niveau d’organisation supérieur, impliquent des dynamiques et réseaux transnationaux englobant une zone plus étendue qu’un pays. Par exemple, dans la région africaine des Grands Lacs, en Afrique, certaines milices congolaises, telles que les groupes rivaux Hema et Lendu, en Ituri, bénéficient de réseaux de soutien - armement, entraînement - à la fois de l’Ouganda et du Rwanda voisin.

Les milices et la résolution de conflit

Si les milices constituent des figures importantes des crises politiques et militaires actuelles, c’est avant tout en matière de criminalité qu’elles sont envisagées dans la littérature. Toutefois, si elles représentent des acteurs incontournables des guerres actuelles, elles sont également des acteurs majeurs de la résolution du conflit. Parmi les doctrines en vigueur on relève trois principes d’intervention en matière d’implication des milices dans le processus de paix. Le plus grand défi consiste en la négociation avec des groupes non étatiques.

 

La lutte contre les milices armées : doctrine essentiellement basée sur la criminalisation des acteurs privés des conflits armés et que l’on cherche à neutraliser. Il s’agit donc d’une réponse strictement militaire.

La stratégie duale : bien que basée sur la primauté de l’usage de la force, il est envisagé ici d’intégrer des moyens alternatifs, tels que des négociations de cessez-le-feu ou de soutien logistique et technique, pour autant qu’il s’agisse de moyens stratégiques permettant la résolution du conflit. Les négociations nécessitent dès lors un médiateur ou « partie tierce » en charge d’élaborer une plateforme consensuelle entre protagonistes. Ce rôle est assuré par trois types d’acteurs à commencer par les États, qui dans certains cas mettent à disposition leur armée, telle que la Grande-Bretagne et son UK’s Military Peace Support Operatives en Sierra Leone. Ensuite les acteurs multilatéraux, telles que les Nations Unies, dont l’engagement avec les groupes armés non étatiques et notamment la question de leur Désarmement, Démobilisation et Réinsertion – DDR – constitue une démarche incluse dans les processus globaux de médiation de paix, de négociation de cesser le feu ou encore de pourparlers ayant trait à des objectifs humanitaires. Aussi, il s’agit d’une méthode de cas par cas parfois laborieuse, ne serait-ce que dans l’identification cruciale d’une figure légitime d’autorité du groupe. Les Nations Unies ont cependant édité des guides à l’usage des négociateurs – Guidelines On Humanitarian Negociations With Armed Groups ; Humanitarian Negociations with Armed Groups – A Manual for Practitioners. Enfin, un troisième type d’acteurs consiste en l’implication de la société civile, essentiellement représentée par les Organisations Non-Gouvernementales. Bien que ne disposant que de peu de ressources, la flexibilité et l’impartialité dont témoignent ces organisations sont souvent décisives pour amener les groupes armés à la table des négociations.

 

La stratégie de la transformation du conflit vise à changer les systèmes/institutions, attitudes et relations sous-jacentes à la violence et à (re)construire de nouveaux systèmes/institutions, attitudes et relations encourageant des méthodes constructives dans la gestion du conflit. Dans ce contexte, et en plus du principe de la « tierce partie », intervient celui de partage du pouvoir. Celui-ci entrevoit l’intégration de certaines milices à l’appareil étatique existant en leur conférant un statut constitutionnel et légal au sein des forces armées en charge d’assurer la sécurité du territoire. L’Armée de Libération du Kosovo (UCK) en est un exemple récent.

 

Dans certains contextes, dont notamment la Mission de l’Organisation des Nations Unies en République Démocratique du Congo – MONUC – ces trois doctrines se chevauchent. En Ituri par exemple, conjointement aux Forces Armées de la République Démocratique du Congo – FARDC – la MONUC a mené des opérations militaires pour neutraliser des milices (Mouvement Révolutionnaire Congolais) et les obliger à déposer les armes. Ces opérations sont risquées et huit membres des Forces Spéciales des Nations Unies y ont perdu la vie le 23 janvier 2006. Cependant, et parallèlement, la MONUC, de concert avec le PNUD, a procédé à une stratégie de transformation du conflit en renforçant d’une part l’autorité de l’État et d’autre part en palliant aux besoins économiques et sociaux locaux. De plus, la MONUC a agi activement au processus de justice internationale en participant à la livraison du chef de l’une des milices les plus violentes, Gédéon, des Maï Maï, devant la Cour Pénale Internationale, à La Haye. Enfin, la MONUC est activement engagée dans le processus de négociation avec les autorités rwandaises, ougandaises et burundaises pour le Désarmement, Démobilisation et Réinsertion de nombreuses milices provenant de ces pays et agissant et menaçant les populations civiles de la RDC.

 

Samuel Tanner - Assistant de recherche, Centre International de Criminologie Centre International de Criminologie Comparée, Université de Montréal 
1er mars 2011


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