Militaires

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Les militaires, au sein d’une opération de paix, peuvent désigner de multiples réalités, tant dans les profils de postes que dans les missions qui leur sont confiées.

 

On désigne par militaires :

 

  • Les Conseillers Militaires, chargés de fournir une expertise au représentant du Secrétaire Général des Nations Unies ou de l’organisation mandatée pour le processus de paix, au cours de négociations mais également sur certains secteurs précis comme la Réforme du Secteur de la Sécurité, les processus de Désarmement, Démobilisation, Réinsertion (DDR). Leur expertise spécifique donne une plus-value importante à leurs analyses, et on considère parfois, notamment dans les processus de DDR, que les militaires sont mieux placés pour entretenir des relations avec les forces armées locales, en raison de leur proximité sociologique (relations de militaire à militaire).

 

  • Les Observateurs Militaires, chargés de superviser et surveiller l’application des accords militaires, comme les cessez-le-feu ou les retraits de force, et de rapporter les éventuelles violations. Ils ne sont pas armés et ne possèdent aucune autorité de coercition, leur sécurité dépendant de leur acceptation par les parties. Ils peuvent remplir leur tâche à partir de postes d’observation fixes, ou au cours d’inspections, de patrouilles ou d’enquêtes.

 

  • Les Officiers de Liaison Militaires, chargés de faire le lien entre la mission onusienne et la composante militaire d’une organisation régionale ou d’une coalition chargée d’assurer la sécurité, mais dont le commandement échappe aux Nations Unies (cas des forces de l’OTAN au Kosovo et en Afghanistan, des forces de l’UA au Burundi en 2003, l’Union Européenne en Bosnie...).

 

  • Les Unités Militaires constituées, mises à disposition du Département des Opérations de Maintien de la Paix des Nations Unies (DOMP/DPKO) ou d’une organisation régionale, voire d’une coalition ad-hoc d’Etats, par les Etats-membres. Leurs tâches sont multiples, allant de la sécurisation d’une zone à l’interposition entre les belligérants, de la protection des civils au soutien aux activités humanitaires, au DDR, au rétablissement de l’ordre ou encore au respect des sanctions (surveillance du respect d’un embargo sur les armes par exemple).

La place des militaires dans les opérations de paix

L’ONU est la première organisation à avoir déployé des soldats dans les missions de paix, que l’on appelle des Casques Bleus, en référence à la couleur de leur couvre-chef durant leur temps de mission. Quantitativement, elle est également celle qui déploie le nombre le plus élevé de soldats dans ces contextes. Dès la première opération en 1948, l’Organisation des Nations Unies chargée de la Surveillance de la Trêve en Palestine (ONUST), les hommes envoyés sur le terrain étaient des militaires, et les civils n’ont que très rarement été majoritaires dans des missions de paix, jusqu’au début des années 1990, au moment du lancement des grandes missions multidimensionnelles.

 

Au sein des opérations de paix dirigées par les Nations Unies, il existe majoritairement aujourd’hui des unités militaires constituées (62.965 personnels au 31 mai 2006), et des observateurs militaires (2.681 personnels). C’est également le cas pour les autres organisations régionales déployant des soldats. Il peut d’ailleurs arriver qu’il n’y ait aucun observateur au sein des missions, comme en Haïti aujourd’hui, en dépit d’un nombre important de soldats (6311 hommes en juin 2006). Le contraire peut également survenir, avec des observateurs militaires déployés sans troupes - comme en Géorgie ou entre l’Inde et le Pakistan - ou à effectifs identiques (cas de la mission au Sahara Occidental). Cette répartition dépend bien évidemment des solutions et stratégies adoptés par la communauté internationale pour résoudre le conflit.

Chaînes de commandement et normes

Les militaires qui sont détachés auprès des Nations Unies pour une opération de paix tombent sous le contrôle opérationnel de l’organisation et de son organe chargé de la mise en œuvre et du suivi à New York : le Département des Opérations de Maintien de la Paix (DOMP/DPKO). Ils sont donc « prêtés » par leur État qui, théoriquement, laisse l’ensemble du commandement à l’ONU. Dans toute mission onusienne, la règle veut que les troupes soient soumises à un contrôle civil, soit depuis New York et le DOMP/DPKO, soit sur le terrain au travers du Représentant Spécial du Secrétaire Général. Au siège, la Division Militaire, commandée par le Conseiller Militaire, prépare les missions, en gère les aspects techniques et soutien le Secrétaire Général Adjoint en charge du Maintien de la paix pour l’ensemble des domaines qui la concernent.

 

D’autres organisations ont également investi le créneau des opérations de paix, notablement à la fin de la Guerre Froide, en déployant des forces dans des régions en crise. Là encore, les opérations de paix ont été le plus souvent une affaire de militaires. Il y eut tout d’abord la CEDEAO qui en 1990 crée l’ECOMOG au Liberia. Puis, un effort important fut consenti par la Russie et la Communauté des États Indépendants (CEI) pour mettre fin ou réduire la portée des conflits et multiples tensions qui surgirent à la chute de l’empire soviétique (frontière Géorgio-Abkhazienne - 1994, Ossétie du Sud et frontière Moldavo-transnitrienne - 1992). L’OTAN, de son côté, se spécialisa dans les opérations de paix à la suite d’une première expérience en Bosnie en 1995. De multiples organisations régionales et sous-régionales africaines ont également cherché à développer leurs capacités militaires dans le but de pouvoir déployer des troupes dans les régions en crise (déploiement de la CEMAC en Centrafrique, en 2002, de l’IGAD en Somalie en 2005, de l’Union Africaine dans le Darfour en 2004 et au Burundi en 2003). L’Union européenne, de son côté, ne privilégia pas le volet militaire dans ses participations aux opérations de paix, puisque sur sept opérations, trois seulement furent militaires (Artemis et EUFOR RDC en République Démocratique du Congo, pour des mandats extrêmement courts, et EUFOR Althea en Bosnie).

 

Un certain nombre de normes réissant le comportement des troupes sous commandement de l’ONU s’appliquent également aux autres types de forces armées, bien que leur contrôle opérationnel ne relève pas du DOMP/DPKO. L’impartialité, le consentement et la coopération des belligérants, l’usage mesuré de la force et prioritairement pour l’autodéfense, le respect des lois et coutumes locales comme des principes des lois internationales humanitaires font effectivement partie des principes communément appliqués lors des opérations de paix. De sensibles différences subsistent toutefois entre les contingents et les organisations qui les dirigent, notamment en termes de règles d’engagement (les conditions dans lesquelles les soldats sont autorisés à ouvrir le feu) et de contrôle de leurs troupes par les chaînes de commandement nationales.

La question des capacités militaires

Mentionnée dans l’Agenda pour la paix de Boutros Boutros Ghali en 1992, la régionalisation du maintien de la paix est donc largement à l’œuvre militairement, et permet de partager le poids extrêmement lourd que font peser de tels déploiements de troupes. Deux tendances marquent aujourd’hui l’emploi des militaires dans les opérations de paix : la multiplication des missions intrusives dans lesquelles les militaires doivent assurer tout ou partie de la sécurité publique, et le recours croissant à la force pour faire respecter les mandats.

 

Aujourd’hui, les militaires en opération de paix ont effectivement majoritairement pour mission d’assurer la sécurité des zones sous leur autorité, voire de rétablir l’ordre. Par des patrouilles et des escortes, des points de contrôle et des fouilles, ou encore la recherche d’armes, les soldats cherchent à réduire les oppositions armées au processus de paix, et permettre aux civils locaux et internationaux de travailler à la résolution du conflit, par les processus politiques, institutionnels, sociaux ou économiques. Au final, ce travail confié aux troupes déployées en unités constituées, majoritairement des troupes terrestres, est par bien des aspects analogue à des missions d’infanterie, de contrôle terrestre d’un territoire. Or, sécuriser un territoire suppose de disposer d’effectifs importants pour assurer une couverture géographique dense, puis de moyens de coercition variés, adaptés aux menaces graduelles (troubles à l’ordre public, insurrection, attaques militaires de grande ampleur). En fonction des différentes échelles de violence, la mission des militaires pourra se rapprocher d’une mission de guerre classique, nécessitant des moyens très importants et coûteux.

 

Justement, l’emploi des militaires dans ces opérations suppose de déployer des effectifs, et donc de disposer de moyens logistiques pour ce faire. Des disparités très importantes se manifestent entre les organisations et les États fournisseurs de troupes. Ainsi, l’Union Africaine, dans sa mission au Darfour, manque cruellement de moyens logistiques et de transports de troupes. L’Union Européenne elle-même ne dispose pas d’une capacité de projection très élevée, comparée aux États-Unis. Le recours à la force par les militaires suppose également des capacités de combat (mandats d’imposition de la paix) ou de sécurisation robuste dont seules disposent quelques organisations : l’OTAN, les Nations Unies dans une moindre mesure, mais surtout les coalitions d’États ad-hoc. En effet, ce type de mission nécessite davantage de moyens que la simple surveillance, et des capacités, telles que le renseignement tactique, électronique, humain, le soutien aérien...

Les « soldats de la paix » : des soldats comme les autres ?

Les missions qui sont confiées aux militaires dans les missions de paix soulèvent une question majeure sur l’ambiguïté ou l’adéquation entre la nature des militaires et celle de leurs missions. On a toujours en tête la célèbre phrase prêtée à Dag Hammarkjöld : « le maintien de la paix n’est pas l’affaire du soldat, mais seul le soldat peut s’en charger ». Il semble que, sociologiquement, les débats soient loin d’être tranchés en la matière.

 

Le militaire, comme professionnel de la guerre, est-il un acteur de paix, alors que toute son instruction et la philosophie même de son métier reposent sur la destruction de l’ennemi ? La majorité des états-majors ont répondu par l’affirmative, considérant que des guerriers, formés au combat de haute intensité, devaient être d’excellents soldats de la paix maîtrisant parfaitement leur propre violence, selon l’adage : « qui peut le plus, peut le moins ». Néanmoins, on peut souligner que les troupes de combat se sont déjà rendues coupables d’exactions, précisément parce que leur formation ne les avait pas préparés à ce qu’ils auraient à subir et à faire. Le stress et les dilemmes du soldat de la paix, « condamné à ne pas combattre », peuvent ainsi être particulièrement traumatisants pour des troupes de combat, qui considèrent alors que leur travail s’apparente à celui de policiers, puisqu’ils n’ont pas d’ennemi désigné. L’accroissement du recours à la force ne règle d’ailleurs pas cette contradiction, dans la mesure où les règles d’ouverture du feu et la philosophie même de l’action militaire restent bien différentes entre un contexte de guerre et une opération de paix.

 

De plus en plus, on s’accorde à dire que le modèle de la gendarmerie française ou des carabiniers italiens, les polices à statut militaire, sont une des solutions à examiner pour justement posséder des forces à la frontière du policier et du militaire. Les programmes de formations se développent d’ailleurs pour accroître les capacités des pays dits « du sud » à déployer leurs propres forces de gendarmerie en opération de paix, alors que l’Union Européenne a mis tout récemment en place une Force de Gendarmerie Européenne comptant au nombre des capacités militaires de l’Union.

 

Pour les militaires comme pour l’ensemble des acteurs, les missions de paix sont loin d’être simples, d’autant plus qu’ils ont parfois à mettre entre parenthèse l’ensemble de leur formation de combattant pour ne pas utiliser la violence. Les difficultés subsistent donc, tant parce que les adversaires sont difficilement identifiables, que parce que les militaires doivent gérer de multiples interactions avec les civils internationaux et locaux, et permettre la poursuite d’objectifs politique bien souvent peu clairs en termes strictement militaires.

 

Yann Braem

Institut Français de Géopolitique

 

Références

 

31 déc. 2007

Haiti:Voices of the Actors A Research Project on the UN Mission


FRIDE - Fundación para las Relaciones Internacionales y el Diálogo Exterior

PDF 402 Ko
 

 

30 nov. 2003

The Use of Force in UN Peace Operations


Simon Chesterman, Peacekeeping Best Practice Unit, New York.

PDF 375 Ko
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