Opérations de paix

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Le terme opération de paix vient s’ajouter à une liste déjà longue de vocables désignant les différentes formes d’interventions dans les conflits armés en vue de contribuer à leur résolution. Cette adjonction répond à un besoin : celui d’un concept suffisamment large pour embrasser l’ensemble du spectre des activités constituant l’objet d’étude du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP).

 

Ces dernières années, la multiplication des opérations, l’accroissement de leur taille, la variété des contextes, des mandats et des acteurs impliqués ont assez logiquement débouché sur une inflation conceptuelle d’autant plus difficile à cerner que le choix des vocables est souvent chargé d’enjeux politiques. Ainsi, le concept le plus fréquemment utilisé – opération de maintien de la paix — ne peut-il aujourd’hui être employé sans l’adjonction d’un qualificatif : « traditionnel », « robuste », « élargi »…

 

À l’évidence, le terme « opérations de paix » ne peut lui-même être défini sans préalablement s’intéresser à l’ensemble de la problématique de la résolution des conflits. L’intervention d’une tierce partie dans un conflit dans le dessein de contribuer à le résoudre peut en effet revêtir une très grande variété de formes. À cet égard, cinq critères doivent permettre de les différencier entre elles.

1) Qui exécute l’opération ?

La diversification des acteurs est l’une des évolutions marquantes de ces dernières années. Longtemps l’apanage de l’Organisation des Nations unies, les opérations de paix sont aujourd’hui conduites soit par l’ONU, soit par une organisation régionale (UE, UA, OTAN), soit par un État (la France pour l’Opération Turquoise en 1994), soit par une coalition d’États, soit encore par des constructions complexes telle que celle mise en place pour l’opération hybride ONU-UA au Darfour. NB : la question de la régionalisation des opérations de paix fait l’objet d’un article spécifique dans ce lexique.

2) Qui mandate l’opération ?

L’autorité qui mandate est celle qui assume la responsabilité politique de l’opération et lui confère sa légitimité. Pour certains, le Conseil de sécurité de l’ONU détient un monopole absolu à cet égard. Pourtant, au plus fort de la guerre froide, lorsque le Conseil de sécurité était paralysé par l’usage intempestif du veto, la résolution « Union pour la paix » octroya à l’Assemblée générale la responsabilité du maintien de la paix et de la sécurité internationale afin qu’elle prenne le relai du CS défaillant. Un mécanisme analogue pourrait sans doute reconnaître aux organisations régionales une faculté à conférer une certaine légitimité à une opération dès lors que le Conseil de sécurité n’est pas en mesure de le faire.

3) Quelles sont les modalités opérationnelles ?

Depuis la fin de la guerre froide et le renouveau des opérations de maintien de la paix de l’ONU qui en a résulté, on a pu assister à une prise de conscience progressive du caractère nécessairement multidimensionnel que devait revêtir l’intervention d’une tierce partie si elle voulait servir avec efficacité la résolution d’un conflit. Les opérations d’aujourd’hui ne se contentent plus de déployer un cordon de Casques bleus chargés de surveiller une ligne de cessez-le-feu, elles se présentent davantage comme des organes modulaires à l’architecture variable. Chaque conflit étant spécifique, il appartient à l’opération de s’y adapter en agrégeant les modules permettant de faire face aux dimensions particulières de la situation rencontrée. Ainsi, outre la dimension sécuritaire, les opérations de l’ONU doivent aujourd’hui prendre en charge des responsabilités dans les domaines les plus divers : coordination de l’aide humanitaire, actions spécifiques en direction des femmes, prise en charge des enfants soldats, réforme du secteur de la sécurité, déminage, soutien au processus électoral, démobilisation, désarmement et réintégration des anciens combattants, soutien à la reconstruction du système judiciaire,… Bref, le spectre des activités s’est considérablement étendu.

4) Quelles sont les modalités relationnelles avec les parties ?

Les premières opérations de l’ONU ont été déployées après l’établissement d’un cessez-le-feu et avec l’accord des parties au conflit. Ces deux critères déterminent d’ailleurs ce que l’on dénomme aujourd’hui le « maintien de la paix traditionnel ». Dans le cadre de telles opérations, la Force s’astreint à une stricte impartialité car seule cette dernière permet de pérenniser le consentement des parties et d’assurer la sécurité du personnel déployé. Du reste, l’armement léger dont il est pourvu voit son usage circonscrit à la stricte légitime défense.

 

Pourtant, dès 1960, au Congo, l’ONU expérimente une autre modalité : l’intervention dans le cadre d’un conflit intraétatique, en l’absence d’un cessez-le-feu respecté et sans accord fiable de la part de l’ensemble des parties au conflit. Trente années plus tard, au sortir de la guerre froide, les Casques bleus seront confrontés à ce même type de contexte en Somalie et en Bosnie, d’abord, derechef au Congo et au Soudan, ensuite. En fonction de la qualité du consentement des parties, le registre relationnel qui s’établit entre celles-ci et la Force varie de la coopération à la coercition selon un continuum qui impose une grande flexibilité dans le mandat de l’opération. L’expérience a toutefois démontré que si des troupes bien entraînées pouvaient aisément passer du maintien à l’imposition de la paix, sur le plan politique, en revanche, il s’avérait impossible de reprendre une coopération normale avec des parties vis-à-vis desquelles il avait été fait usage de la force à grande échelle. L’impartialité est un capital qui, une fois dilapidé, ne peut être reconstitué.

5) À quel stade du conflit l’opération a-t-elle lieu ?

Une autre évolution marquante consiste dans l’extension du cadre temporel dans lequel sont envisagées les opérations contemporaines. Les conflits des années 90 ont en effet enseigné que la construction de la paix était une affaire de temps long. La cessation des hostilités, l’établissement d’un cessez-le-feu, voire la signature d’un accord politique mettant fin au conflit constituent certes des étapes essentielles et nécessaires, mais elles ne suffisent pas à produire une paix durable. Seul un patient travail de construction de la paix peut y pourvoir.

 

Si le cadre temporel de l’intervention s’étend en aval du conflit, il se dilate également en sens inverse pour intégrer l’amont du confit lui-même. En effet, la prévention des conflits demeure la méthode la moins coûteuse et la plus efficace pour maintenir la paix et la sécurité internationale. C’est la raison pour laquelle, l’ONU et les organisations régionales ont développé des instruments spécifiques (alerte rapide, arbitrage, bons offices,…) à cet effet. Il existe pourtant encore une importante marge de progression en ce domaine.

 

On le voit, le champ des interventions s’est élargi et, avec lui, le vocabulaire utilisé pour décrire ces modalités multiples. Il manquait toutefois un terme suffisamment général pour les recouvrir toutes pour ce qu’elles ont en commun et qui les distingue radicalement d’une intervention armée classique : la volonté de prévenir, rétablir ou consolider la paix. Une « opération de paix » désigne dès lors :

 

« Une intervention multinationale revêtue de la légitimité internationale, visant à prévenir un conflit ou à rétablir, maintenir, stabiliser, consolider ou imposer la paix par le déploiement de personnel militaire, policier ou civil. »


Si cette définition présente l’avantage de combler un vide en proposant un concept qui englobe toutes les formes possibles d’interventions, elle n’a aucune prétention normative. En effet, il est plus que douteux qu’un acteur politique quelconque, à commencer par l’ONU, puisse l’endosser sous cette forme. Pour des raisons politiques évidentes, l’ONU s’en tient au vocable « opération de maintien de la paix » même si ce dernier est quelque peu dépassé par la pratique quotidienne de l’Organisation.

 

Les pays du Sud (G77) sont en effet plus que réticents à l’égard de toute évolution qui verrait le spectre des opérations de l’ONU s’étendre vers des formes plus coercitives. De leur point de vue, en effet, les opérations en question se font toujours à sens unique : le Conseil de sécurité (dominé par les Occidentaux) décide de mesures coercitives mises en œuvre par des coalitions ou des Organisations occidentales (OTAN, UE) à l’encontre de pays du Sud. L’inverse leur apparaissant hautement improbable.

 

Conscient de cette limitation, le ROP forme néanmoins le vœu de voir le terme « Opérations de paix » adopté par la communauté des analystes, chercheurs et praticiens, contribuant ainsi à clarifier un maquis conceptuel qui en a bien besoin. À terme, il s’agira de systématiser les définitions des différentes catégories et sous-catégories d’opérations de paix afin de proposer une typologie rendant compte de façon rigoureuse et exhaustive de la diversité empirique que ces activités représentent à l’heure actuelle.

 

Michel Liégeois
Université catholique de Louvain 
26 mai 2008