Opérations autres que la guerre

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L’émergence de l’expression « opérations autres que la guerre » (Military Operations Other Than War, MOOTW) dans le vocabulaire militaire américain s’inscrit dans la continuité historique de la doctrine des « guerres limitées » (limited war) et des « conflits de basse intensité » Low Intensity Conflict (LIC), qui caractérisait les débats stratégiques de la fin des années 1970 et au cours des années 1980, à la lumière de l’expérience vietnamienne

 

La doctrine des LIC regroupait des formes variées de conflictualité (prises d’otages, attentats terroristes, guérillas, lutte contre le trafic de drogue, opérations de maintien de la paix...), pour ensuite se fondre dans la doctrine d’Anthony Lake - conseiller à la sécurité nationale sous la présidence de Bill Clinton - sur les États-voyous (rogue states) en 1992. Le manuel des opérations de l’armée de terre, leField Manual 100-5 officialisait en 1993, pour la première fois, les « opérations autres que la guerre », formalisant dans un chapitre, les principes spécifiques à la conduite de cette catégorie d’opérations.

 

Selon la définition du Joint Publication 3-07, Joint Doctrine for Military Operations Other Than War (16 juin 1995), les OOTW sont « les opérations militaires qui se distinguent des opérations de combat à grande échelle ». Les OOTW répondent à la nécessité de contrer des menaces non-conventionnelles et asymétriques, énumérées ci-dessus pour les LIC. Les OOTW sont donc une option stratégique intermédiaire entre la guerre et la paix.

 

 

Les types d’opérations autres que la guerre

Les OOTW couvrent un large éventail d’opérations allant d’« opérations en temps de paix » telles que l’assistance aux autorités civiles (américaines ou étrangères), aux opérations de combat de courte durée en passant par des opérations post-conflit.

 

Nous retenons ici les principaux types de OOTW, énumérés par le Joint Publication 3-07 :

 

  • contrôle des armes
  • lutte contre le terrorisme
  • assistance au Département de la défense pour les opérations de contre-insurrection
  • assistance humanitaire
  • assistance militaire aux autorités civiles
  • opérations non-combattantes d’évacuation
  • opérations de paix
  • opérations humanitaires

 

Ainsi, on peut distinguer deux types d’opérations propres aux OOTW :

 

les opérations de stabilité (stability operations
les opérations d’assistance (support operations)

Les principes des opérations autres que la guerre :

Les OOTW ont en commun avec les opérations de guerre trois critères fondamentaux : la clarté de la définition de l’objectif, l’unité d’effort et la sécurité. A ces premiers principes s’ajoutent trois nouveaux critères propres aux OOTW et qui les différencient de la guerre :

 

  1. la légitimité, qui permet d’apporter une justification à l’opération menée. Pour cela, les affaires civiles, les relations publiques et les opérations psychologiques (PSYOPS) jouent un rôle primordial, pour façonner les perceptions locale et internationale de la légitimité de l’opération.
  2. La persévérance, qui consiste à penser et à évaluer chaque action en fonction de son impact sur la stratégie de plus long terme.
  3. La modération dans l’usage des armes, des tactiques, de la proportionnalité de la réponse à une menace. À l’extrême opposé de la « guerre totale » qui autorise le recours immodéré à la violence, les OOTW son caractérisées par l’usage prudent de la force, dans la mesure du possible – puisque le principe de modération n’interdit pas le recours à une force écrasante en réponse à une menace qui le justifierait.

 

À ces six principes, on peut ajouter celui de la versatilité (versatility), qui sous-tend tous les autres principes, à savoir la nécessaire flexibilité et modularité des forces militaires américaines opérant dans ce type d’opération. En effet, les OOTW requièrent une armée capable de passer rapidement des missions de combat à des missions de contre-insurrection ou de reconstruction, d’assistance humanitaire, voire de mener les deux simultanément, dans le but de construire et de consolider la paix, après l’intervention militaire.

Exemples d’opérations autres que la guerre

Les plus connues et illustratives sont :

 

  • Urgent Fury en Grenade (1983), où des éléments du96th Civil Affairs battalion (d’active), rejoints par des réservistes, travaillent avec USAID pour rétablir les « services publics essentiels » avant qu’une nouvelle infrastructure politique puisse être mise en place ;

 

  • Just Cause au Panama (1989), où 300 réservistes sont intervenus avec 120 militaires d’active du 96th Civil Affairs Batallion, au sein d’un Civil-Military Task Force qui avait pour mission de contribuer à la « reconstruction politique » et à la mise en place d’un gouvernement favorable aux Etats-Unis ;

 

  • Provide Comfort en Irak (1991), où l’assistance humanitaire était fournie par le 353rd Civil Affairs Command et des unités du 432nd Civil Affairs Battalion et du 431st Civil Affairs Battalion ;

 

  • Restore Hope en Somalie (1992), où comme au Panama, le 96th Civil Affairs Batallionet des groupes d’opérations psychologiques (psyops) opéraient des tâches d’assistance humanitaire aux côtés des troupes de combats ;

 

  • Uphold Democracy en Haïti (1994), où des équipes aux affaires civiles mises en place par l’ambassade des Etats-Unis et USAID, ont assisté le gouvernement de Haïti à entreprendre les tâches de reconstruction et de développement.

 

Ces différentes expériences « autres que la guerre » sont venues alimenter les débats autour des OOTW et de la nécessité d’adapter l’armée américaine à ce type d’opérations, remettant ainsi en question l’ancien slogan du département de la défense américain : Train for War, Adapt for Peace.

Une culture américaine réticente envers les OOTW

Historiquement et culturellement, les militaires américains sont réticents à assumer de telles missions, d’autant plus qu’ils sont encore imprégnés du double « syndrome » du Vietnam et de la Somalie. Cette dernière expérience a donné naissance à la notion demission creep, qui traduit l’idée d’« enlisement », de « glissement de la mission » initiale des militaires vers des tâches civiles - lorsque les objectifs politiques de l’intervention sont modifiés - les obligeant ainsi à assumer des missions en dehors de leur sphère de compétences.

 


La multiplication d’interventions de type OOTW a, par conséquent, rendu plus complexe le rôle des militaires, orienté de plus en plus vers des activités de maintien de la paix, de tâches humanitaires, de reconstruction d’Etats effondrés, de lutte contre le terrorisme. Ces missions à caractère de plus en plus « mixtes », requièrent, comme le souligne en 2004 laNational Military Strategy, des forces militaires capables de passer rapidement du combat aux missions post-conflit (multi-mission capable), voire de synchroniser opérations de combats majeurs et opérations de stabilisation. Les troupes qui mènent les opérations de combats doivent également assurer le rôle de « gardiens de la paix » dans la phase post-conflit, alors que ces troupes ont été entraînées, dans le cadre de la révolution dans les affaires militaires (RAM), pour le combat de haute intensité et non pour mener des opérations de police et de maintien de la paix.

 

Afin de répondre à ce dilemme, les Etats-Unis ont fait le choix de la spécialisation, en déléguant les tâches traditionnellement considérées comme civiles, aux Civil Affairs - qualifiés de « spécialistes de cultures étrangères »- en raison de leur formation qui les amène à mieux connaître et comprendre l’environnement sur lequel ils opèrent. Cependant, cette logique de spécialisation des tâches a son revers : elle a conduit à décharger les autres unités de l’armée américaine de toute considération relative à l’environnement politique et en même temps, elle a contribué à délégitimer et à marginaliser ce savoir-faire non-spécifiquement militaire au sein de l’armée américaine. Les tâches entreprises par les Civil Affairs aux Etats-Unis, sont souvent considérées comme secondaires et ainsi peu importantes par le personnel des corps plus « militarisés ». La doctrine américaine des Civil Affairs inclut pourtant la fonction de « soutien à l’administration civile » qui aurait pourtant théoriquement pu être davantage mise à profit en Irak, par exemple. Cette volonté « d’isoler » les tâches civiles des tâches militaires « plus nobles », n’a pas permis une véritable réflexion en terme d’avantage comparatif de ces unités.

Après le 11 septembre 2001 : les « opérations autres que la guerre », une terminologie démodée

L’expression « opérations autres que la guerre » demeure très spécifique au contexte des années 1990. Les attentats du 11 septembre 2001 et leurs implications stratégiques ont introduit de nouvelles expressions au sein du vocabulaire militaire américain et les OOTW se sont trouvées remplacées par les expressions plus récentes de stability operations and support, stability and reconstruction ou encore post-conflict reconstruction, qui prolongent la réflexion autour des OOTW.

 

Ce changement dans la terminologie correspond à une volonté de s’écarter d’une définition négative de ces opérations (tout ce qui n’est pas la guerre) pour favoriser une conception plus constructive de celles-ci, en mettant l’accent sur l’effort de reconstruction après l’intervention militaire, sans véritablement en changer le contenu ni la nature des missions militaires.

 

Alexandra de Hoop Scheffer

Politologue, Institut d’Etudes Politiques de Paris 
1er février 2008