Opérations de stabilisation de la paix

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Sa fonction principale est de restaurer l’ordre afin de rétablir des institutions étatiques viables qui permettront un retour à la normale et à la paix. L’expression « opération de stabilisation de la paix » est récente, venant réactualiser et ainsi adapter le modèle d’« opération de maintien de la paix » des années 1990, au contexte international et à la conflictualité contemporaine.

 

Celle-ci est employée au sein des organisations internationales en charge de missions de maintien de la paix, telles que l’Organisation des Nations Unies, en Haïti (MINUSTAH) ou en République démocratique du Congo (MONUC), et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord en Bosnie-Herzégovine (SFOR) ou en Afghanistan (FIAS). Le terme d’opération de stabilisation de la paix est aussi utilisé dans des contextes nationaux, notamment en France et aux Etats-Unis, qui seront détaillés ci-dessous.

 

En effet, les zones grises, où alternent zones de paix et zones de guerre, se sont multipliées sur la scène internationale et les opérations de stabilisation de la paix répondent à la nécessité d’intervenir sur ces terrains complexes et incertains, où se juxtaposent souvent l’affaiblissement ou l’effondrement de l’Etat qui ne parvient plus à assurer la sécurité de sa population, crise humanitaire, tensions intercommunautaires, flux de réfugiés.

Différences entre « opération de maintien de la paix » et « opération de stabilisation de la paix »

Les opérations de stabilisation ont pour fonction principale de restaurer l’ordre, de créer et de maintenir un environnement sûr où les services publics peuvent être rétablis et l’infrastructure civile reconstruite, afin de rétablir des institutions étatiques viables et permettre un retour à la normale et à la paix. Pour résumer, l’opération de stabilisation est une phase intermédiaire dont l’objectif est de “conduire à la paix”. Pour y parvenir, ces missions doivent amener les parties au conflit à coopérer, neutraliser ceux qui s’opposent à un règlement et gagner la confiance de la population (winning hearts and minds missions).

 

La différence essentielle entre une opération de maintien de la paix et une opération de stabilisation de la paix réside dans le fait que la deuxième doit être capable de canaliser et de contrer efficacement une opposition armée et si nécessaire, de maîtriser une escalade du conflit. Il s’agit donc de contrer les parties du conflit qui cherchent justement la déstabilisation (spoilers). Le rôle des militaires y est donc primordial, étant donné que la frontière entre la phase d’intervention militaire et celle de la stabilisation n’est pas toujours parfaitement nette. Une opération de maintien de la paix n’est donc possible que lorsque la phase de stabilisation a été achevée avec succès.


La stabilisation est ainsi la phase décisive de la régulation des conflits aujourd’hui, et se trouve de plus en plus prolongée dans la durée : la multiplication des missions onusiennes de stabilisation en Haïti depuis 1993 est illustrative de cette tendance. On peut aussi citer l’exemple de la République démocratique du Congo qui a connu une série de missions de stabilisation onusienne (MONUC) et européenne (EUFOR Artemis), ainsi que l’exemple de la Bosnie-Herzégovine (SFOR, force de stabilisation de l’OTAN, puis EUFOR Althéa, mission de stabilisation/reconstruction, depuis décembre 2004). Dans tous ces cas, la réitération de missions dites de stabilisation témoigne de la difficulté de créer les conditions propices au retour à la paix et donc à la (re)construction d’un Etat auquel les forces internationales devraient pouvoir transférer davantage de responsabilités.

 

La répétition de ces opérations de stabilisation révèle un problème fondamental qui caractérise les interventions politico-militaires contemporaines : elles sont souvent conçues comme des opérations de maintien de la paix (peacekeeping) alors qu’il n’y a pas de paix à maintenir, mais souvent des tensions ou des conflits inachevés auxquels il faut mettre fin, pour ensuite pouvoir maintenir la paix durablement. Ainsi, en réactions aux échecs des années 1990 (Rwanda, Somalie, Bosnie), l’accent a beaucoup plus été mis, au cours de ces dernières années, sur la nécessité de stabiliser la situation politique et sécuritaire avant d’entamer les tâches de reconstruction étatique, l’organisation d’élections, etc.

Les types d’activités

On distingue deux types d’actions principales et propres à la phase de stabilisation, au travers des opérations menées par les Nations Unies, l’Union européenne et l’OTAN :

 

des actions de sécurisation, afin de rétablir l’ordre public ; cela implique que les militaires soient formés et entraînés pour mener des opérations de cette nature, à savoir le maintien de l’ordre et le rétablissement de l’état de droit ; 
des actions de soutien à la reconstruction et de mise en confiance de la population, en procédant au désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) des anciens combattants et à la réforme du secteur de la sécurité (RSS), ainsi que la réforme indispensable de l’appareil judiciaire et pénitentiaire. Ces activités sont de plus en plus accompagnées de quick impact projets, des projets à effets immédiats auprès de la population locale, au travers de la construction d’infrastructures, de routes, d’amélioration des conditions de vie quotidienne, comme incitations à la paix. Ces premières étapes visent à empêcher le retour de toute forme de violence.

 

A titre d’exemple, dans le cadre de la MINUSTAH, les Nations Unies ont établi de nouveaux plans pour restructurer la police et le pouvoir judiciaire, afin de mettre un terme à la « culture du gang » qui sévit à Haïti : le Plan de réforme de la Police nationale d’Haïti (PNH) et le Plan stratégique de réforme de la justice en Haïti sont intrinsèquement liés. Ce n’est qu’après avoir mené à bien ces deux projets complexes, que pourront être adressées les prochaines étapes de la mise en place d’une nouvelle administration, qu’il s’agisse de la réforme de l’éducation, d’infrastructure, d’emploi, d’agriculture ou de gouvernance. La réforme et la professionnalisation de la police sont donc une condition incontournable pour stabiliser la situation sécuritaire et, de ce fait, permettre la consolidation de l’Etat haïtien.

 

En Afghanistan, les principales missions militaires de la FIAS consistent à mener des opérations de sécurisation destinées à assurer la stabilité et la sécurité en coordination avec les forces de sécurité nationales afghanes. L’OTAN fournit également une assistance technique et logistique dans les domaines de la réforme du secteur de la sécurité - notamment l’entraînement d’unités de l’armée nationale afghane et le soutien de la police nationale afghane -, de la réforme du système judiciaire, du désarmement de groupes armés illégaux et de la lutte contre le trafic de drogue. Toutes ces mesures visent à créer les conditions propices à la reconstruction, au développement, à la bonne gouvernance et à la responsabilité institutionnelle.

La consolidation d’une doctrine américaine de stabilisation de la paix

Depuis la fin de la guerre froide, la multiplication d’interventions américaines dites denation-building et plus récemment de reconstruction post-conflit (Afghanistan, Irak), a impulsé une nouvelle réflexion sur le rôle de plus en plus complexe des militaires, orienté de plus en plus vers des activités dites de « stabilisation et reconstruction », de « stabilisation et soutien », de tâches humanitaires, de reconstruction d’Etats effondrés, de lutte contre le terrorisme, bref des missions de plus en plus « mixtes », qui requièrent, comme le souligne la National Military Strategy de 2004, des forces militaires capables de passer rapidement du combat aux missions post-conflit (multi-mission capable), voire de synchroniser opérations de combats et opérations de stabilisation.

Le Small Wars Manual du US Marine Corps de janvier 2004, qui réactualise celui de 1940 à la lumière de l’après-guerre en Irak (mais qui n’a pas été officiellement publié), montre comment tout le paradoxe réside dans le fait que les Etats-Unis ont conduit des opérations de post-conflit et combattu des insurrections de « basse intensité » avec des forces militaires qui sont entraînées et équipées pour un déploiement et des défaites « rapides » et réticentes à s’impliquer dans ce qu’elles appellent les « opérations militaires autres que la guerre » (MOOTW - Military Operations Other Than War), ou aujourd’hui, stability and reconstruction operations, devenues synonymes de toute entreprise de nation-buildingréalisée par les militaires.

 

Ces idées ont commencé à prendre corps, dans la National Defense Strategy de mars 2005, suivie de la directive n°3000.05, adoptée le 28 novembre 2005 par le Département de la Défense, laquelle propose de préciser le rôle des militaires dans les tâches de stabilisation et de reconstruction, connues sous l’abbrévation américaine « S&R », concept récemment enrichi par celui de « SSTR », Security, Stabilization, Transition and Reconstruction. Il s’agirait de repenser et de reconfigurer les forces américaines ainsi que leur formation et de mettre en place des « unités spécialisées en opérations de stabilisation durable », à la lumière des difficultés rencontrées par l’armée américaine en Irak et dans le contexte plus large de la « guerre contre le terrorisme ».

 

De plus, afin d’accroître la capacité institutionnelle des Etats-Unis à répondre aux situations de crises liées aux Etats « faibles » ou en « post-conflit » et de coordonner les activités du Pentagone, du Département d’Etat, de la CIA et de l’Agence Internationale du Développement (USAID) et pour éviter les frictions internes entre départements comme ce fut le cas pour l’Irak, un nouveau Bureau, l’Office of the Coordinator for Reconstruction and Stabilization, a été créé au sein du Département d’Etat en août 2004.

 

Dans le rapport Military Support to Stabilization, Security, Transition, and Reconstruction Operations Joint Operating Concept, publié par le Pentagone en décembre 2006, les militaires se voient très clairement attribués des rôles d’assistance à la reconstruction de l’Etat, à l’administration du pays, lorsque l’Etat est faible ou effondré. Ainsi, pendant les opérations dites de SSTR, la priorité des militaires déployés sur le terrain doit être de soutenir le gouvernement émergent à mettre en place un “nouvel ordre interne”, suite à l’effondrement de l’Etat ou une défaite militaire.

 

Ce sont notamment les contradictions de la gestion post-conflit en Irak, qui ont incité ce renouveau doctrinal et stratégique aux Etats-Unis et qui s’inscrit dans une logique de refonte de ce que G.W. Bush a appelé la « stratégie de victoire » en Irak, en cherchant à développer les capacités de la puissance militaire américaine à gagner la paix, au même titre que ses capacités à gagner la guerre.

L’affirmation d’une doctrine française de stabilisation de la paix

La France a récemment contribué à l’avancement de la réflexion sur les différentes phases de la résolution des conflits et du maintien de la paix, se fondant sur le continuum : intervention, stabilisation et normalisation.

 

Source : FT-01, Gagner la bataille, conduire à la paix, Les forces terrestres dans les conflits aujourd’hui et demain, Armée de terre française, Centre de doctrine d’emploi des forces, janvier 2007.


La phase de stabilisation, telle qu’elle est définie par le général chef d’état-major de l’armée de terre, est une “phase d’une opération faisant suite à une intervention initiale ou un simple déploiement destiné à enclencher, dès que possible, un processus de normalisation, en particulier dans le domaine de la sécurité, afin de progressivement transférer les responsabilités de la force vers une autorité reconnue”. Bien que l’implication des militaires est importante dans cette période, l’armée de terre française met particulièrement l’accent sur la nécessité d’avoir progressivement une capacité de gestion civile des crises.

 

Le Centre de Doctrine d’Emploi des Forces (CDEF) distingue trois différents types d’action propres à la phase de stabilisation :

 

des actions de sécurisation, qui visent à contrôler l’environnement et qui comprennent des actions de sécurité publique, dont la protection des personnes et des biens et la restauration de l’ordre public. 
Des actions de soutien à la population et de reconstruction dont le désarmement et la reconstruction des institutions sécuritaires (police, armée) : processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) et réforme du secteur de sécurité (RSS), pour empêcher tout retour à la violence. 
Des actions d’appui à l’engagement de la force au sein de la population(opérations militaires d’influence –OMI- et coopération civilo-militaire –CCM).

 

« Dans cette phase du conflit, il s’agit de consolider l’ordre transitoire imposé précédemment en diminuant puis en contenant la violence afin de permettre à tous de s’engager sur le chemin de la paix. C’est, pour l’ensemble des acteurs, le temps de la complexité et de la gestion des contraires où il faut tout à la fois répondre aux urgences du court terme et aux nécessités du long terme dans un pays bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même.

 

Cette phase doit poser les bases d’une reconstruction de l’Etat pour laquelle la force militaire oeuvre en coordination étroite avec son environnement afin de mettre en cohérence l’ensemble des lignes d’opérations. Agissant sur celles-ci au côté d’acteurs non militaires dont l’importance va croissante, les forces armées y peuvent tenir le rôle principal (opérations militaires, sécurité générale), n’être qu’en soutien (ordre public, restauration de l’Etat, actions humanitaires, environnement) ou n’agir qu’indirectement (justice, soutien économique, diplomatie) ».

 

Alexandra de Hoop Scheffer

Politologue, Institut d’Etudes Politiques de Paris 
1er février 2008

 

Documents

 

19 juill. 2011

Building Stability Overseas Strategy


United Kingdom Department for International Development // British Foreign and Commonwealth Office // United Kingdom Ministry of Defence

PDF 164 Ko
 

 

31 juill. 2009

A New Partnership Agenda: Charting a New Horizon for UN Peacekeeping


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Références