Quel rôle la Force en attente de la CEDEAO peut-elle jouer au Mali?

Jean-Jacques Konadjé

23 janv. 2013

 

L’intervention militaire française contre des forces djihadistes au Mali depuis le 11 janvier 2013 relance de plus belle le débat sur les capacités réelles des forces africaines à se projeter sur les théâtres d’opérations.

 

L’africanisation des opérations de maintien de la paix (OMP), tant défendue par les Etats africains et encore davantage soutenue par la communauté internationale peut être, vue de loin, considérée comme une réalité pour tout le continent. Ce qui n'est pas forcément le cas, comme le montre le cas du Mali. Le pays traverse une crise profonde depuis le coup d’État du 22 mars 2012. Ce coup a permis  aux islamistes intégristes, affiliés à la nébuleuse Al-Qaïda, de prendre le contrôle du nord du pays et d’instaurer à la face du monde, la charia. La CEDEAO avait été appelée en renfort afin d’aider le gouvernement malien à restaurer son autorité sur le Nord, mais elle n’a pas été en mesure de projeter sa force militaire sur le théâtre malien. On n’a fait qu’assister à une valse diplomatique des dirigeants de l’espace CEDEAO pendant que la menace grandissait. Aux conférences des chefs d’Etats et de gouvernements, se sont succédées des réunions de chefs d’Etats-majors. Des rencontres onéreuses, sans grande importance pour certains observateurs, et dont l’ordre du jour selon une bonne partie de la doxa africaine, était de fixer la date des prochains sommets. N’eut été l’engagement militaire de la France le 11 janvier 2013, à travers l’opération « Serval », pour stopper l’offensive djihadiste, Bamako serait aujourd’hui sous le contrôle des intégristes, au grand dam d’une CEDEAO désemparée et spectatrice du désespoir d’un pays membre. Car sans jeu de mot, la force en attente de la Communauté (FAC) s’est longtemps faite attendre, avant que ses premiers soldats (à peine une centaine) ne commencent à être déployés au Mali le 17 janvier.

 

Et pourtant, en matière de gestions des conflits et d’opérations de paix, la CEDEAO apparaît comme la bonne élève parmi les Communautés économiques régionales (CER) africaines. En effet, à sa création, elle avait pour objectif principal de contribuer au processus d’intégration régionale ouest-africaine. Mais, consciente que la paix durable et la sécurité collective constituent des préalables à tout développement socioéconomique, cette organisation régionale va inscrire la sécurité régionale, la gestion des crises et le maintien de la paix au chapitre de ses priorités. C’est ainsi qu’en 1990, face à la guerre civile sanglante du Libéria et de peur de voir toute la région sombrer dans le chaos, la CEDEAO crée l’ECOWAS Cease-Fire Monitoring Group (ECOMOG) dont la mission est de faire cesser les hostilités et de ramener la paix au Libéria. Considérée comme la première force d’interposition régionale en Afrique, ce bras armé de la CEDEAO est intervenu depuis lors en Sierra Léone, en Guinée-Bissau et en Côte d’ivoire. De tâtonnements en échecs, en passant par de maigres succès, l’ECOMOG est parvenue à s’imposer dans le paysage de la défense et de la sécurité en Afrique. Cependant, depuis le 19 juin 2004, dans le cadre de la nouvelle architecture africaine de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA), qui prévoit la création de la Force africaine en attente (FAA), l’ECOMOG a été remplacée par la création d’une Force en attente de la CEDEAO (FAC). Aujourd’hui, avec la crise au Mali et du fait de la prolifération des groupes terroristes islamistes dans la région, la FAC est plus que jamais confrontée aux défis du maintien de la paix et de la sécurité collective. Dans cet article, il sera question d’analyser les capacités réelles de l’ECOMOG et de la FAC, à l’aune des réalités complexes de l’espace CEDEAO. Nous parlerons donc des différentes opérations de paix réalisées par l’ECOMOG avant d’aborder le contexte de l’émergence et de la montée en puissance de la FAC. Nous terminerons notre analyse en mettant l’accent sur les véritables défis auxquels cette Force en attente devra faire face par rapport à la crise malienne.

 

Retour sur les opérations de paix de l’ECOMOG

 

La création de l’ECOMOG en 1990 marque un tournant décisif dans les efforts de la CEDEAO en vue d’instaurer un climat de paix et de sécurité en Afrique de l’Ouest. En effet, à la suite de l’éclatement de la guerre civile au Libéria, le manque de capacités suffisantes et de volonté politique de l’OUA à intervenir et les hésitations de la Communauté internationale, plus particulièrement de l’ONU à mettre en place une opération de maintien de la paix, vont pousser cet organisme régional à créer et à déployer une force d’interposition dans le pays. Il faut rappeler qu’au sein de l’espace CEDEAO, la création de l’ECOMOG fait suite à l’échec des initiatives du Comité permanent de médiation (CPM), qui fut mis en place, conformément aux dispositions du Protocole de non-agression (PNA), pour trouver une issue pacifique à la crise libérienne.

 

L’ECOMOG est donc intervenue au Libéria dès le 24 août 1990, soit neuf mois après le déclenchement de la guerre civile dans le pays. Composée au départ de quelques centaines d’hommes, cette force atteindra plus de 20 000 éléments (dont la plupart était des soldats et officiers nigérians). La création et le déploiement de cette force régionale firent l’objet de controverses entre les Etats membres de la CEDEAO.[1] Les nombreuses erreurs qui émaillèrent cette intervention révèlent une force régionale peu professionnelle, non préparée et avec de nombreuses difficultés de constitution et de fonctionnement. L’ECOMOG fut par exemple critiquée pour sa partialité et pour son soutien à quelques factions rebelles. Des éléments de cette force régionale furent aussi critiqués pour avoir encouragé l’économie de guerre, les pillages massifs et l’exploitation des ressources naturelles du pays pour leur bénéfice personnel. Les nombreuses frappes aériennes de la Force qui ont occasionné d’énormes dégâts et de nombreuses pertes en vies humaines furent aussi pointées du doigt. En octobre 1999, après avoir contribué au retour à une paix précaire, la Force régionale quitte le Libéria. Mais, elle intervient une seconde fois dans le pays dès le 4 août 2003 pour faire appliquer l’accord de cessez-le-feu, conclu en le Président Charles Taylor et le mouvement libérien pour la réconciliation et la démocratie (LURD), avant de céder la place à la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL), déployée dès le 1er octobre 2003.

 

En 1997, confrontée à une guerre civile déclenchée depuis 1991, la Sierra Léone est le deuxième pays de l’espace CEDEAO à être le théâtre d’une intervention de l’ECOMOG.[2] En effet, le 25 mai 1997, à la suite d’un coup d’Etat militaire contre le Président Ahmed Teejan Kabbah, les chefs d’Etat des pays-membres de la CEDEAO décident d’envoyer l’ECOMOG dans le pays pour rétablir l’ordre constitutionnel et permettre le retour au pouvoir du Président démocratiquement élu. L’ECOMOG réussit par ailleurs à faire respecter l’accord de paix signé le 7 juillet 1999 entre le gouvernement du Président Kabbah, les rebelles du RUF (Revolutionary United Front) et ceux de l’AFRC (Armed Forces Revolutionary Council) avant de passer le relais à la Mission des Nations Unies en Sierra Léone (MINUSIL), en mai 2000. Il faut souligner que de décembre 1998 à juin1999, parallèlement à la gestion de la crise sierra-léonaise, l’ECOMOG est intervenue en Guinée-Bissau pour faire respecter le cessez-le-feu, signé à la suite de l’éclatement du conflit qui a opposé le gouvernement du Président Nino Vieira à une partie de l’armée bissau-guinéenne menée par le général Ansumane Mané.

 

En Côte d’Ivoire, à la suite de la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002, qui s’est muée en une rébellion armée, les chefs d’Etats de la Communauté se réunissent en sommet extraordinaire à Accra (Ghana) et décident d’envoyer l’ECOMOG pour s’interposer entre les parties au conflit. Ainsi, entre janvier 2003 et avril 2004, cette force régionale sera déployée dans le pays, aux côtés des forces françaises déjà en place, pour surveiller le cessez-le-feu conclu dans le cadre de l’accord de Marcoussis, signé en janvier 2003. Tout comme au Libéria, la Force ouest-africaine fut confrontée à des difficultés en Côte d’Ivoire. Non seulement, le manque de moyens ralentissait-il le début des opérations sur le terrain, mais l’aide internationale promise n’est pas arrivée à temps. A cela s’ajoute les problèmes financiers auxquels la CEDEAO était confrontée et des moyens logistiques quasi-nuls.

 

Toutes ces différentes interventions ont permis à l’ECOMOG d’acquérir une certaine expérience dans le domaine des opérations de paix. Elle a été institutionnalisée en 1999 par le Protocole relatif au Mécanisme de prévention, de gestion, de règlement de conflits, de maintien de la paix et de la sécurité adopté en décembre 1999. Au-delà de la simple application de cessez-le-feu, les missions de l’ECOMOG ont évolué et comprennent entres autres: l’observation et le suivi de la paix; le maintien et le rétablissement de la paix; l’appui aux actions humanitaires; l’application des sanctions; le déploiement préventif; la consolidation de la paix, le désarmement et la démobilisation; les activités de police et notamment la lutte contre la fraude et la criminalité organisée. Il est important de rappeler que le bilan de ces missions reste mitigé d’autant plus que dans bien des cas, les interventions de cette force ont été marquées par des échecs. Ces échecs sont dus entres autres au manque de consensus politique et de confiance entre les chefs d’Etats membres de la Communauté, à l’inexpérience des soldats à assurer ce genre de missions, au manque de moyens logistiques et à des difficultés dans la mise en place d’un commandement intégré et unifié. Cependant, à la faveur de la mise en place de la Force africaine en attente (FAA), il a été créé une Force en attente de la CEDEAO (FAC) en substitution à l’ECOMOG.

 

La FAC: création et montée en puissance de la force ouest-africaine

 

Depuis juin 2004, dans le cadre de la constitution de la Force africaine en attente, la Commission de défense et de sécurité de la CEDEAO (CDS) a approuvé à Abuja la création de la Force en attente de la Communauté qui remplace de facto l’ECOMOG. Conformément aux recommandations de l’UA, chacune des cinq régions du continent doit mettre en place une brigade spéciale, capable d’intervenir rapidement pour restaurer et maintenir la paix dans les Etats en crise. Ainsi, «  la CEDEAO devait mettre à la disposition de la force continentale, une brigade de 6500 hommes déployable immédiatement dans la région en cas de conflit. Le brigade de la CEDEAO, à l’instar des autres brigades régionales, doit comporter des composantes militaire, policière et civile et englober les capacités pluridisciplinaires et multidimensionnelles d’une opération de soutien à la paix ».[3] Cette brigade régionale doit comprendre une unité d’intervention rapide de 1500 hommes déployable dans les meilleurs délais. La FAC a donc pour objectif d’assurer la paix et la sécurité dans les situations conflictuelles et catastrophiques par la voie de l’observation, du suivi, du déploiement et de l’aide humanitaire. D’un point de vue juridique, elle est une initiative dont le mandat légal dérive de l’article 4 (d) de l’acte constitutif de l’Union Africaine qui fait appel à « l’élaboration d’une politique commune de défense et de sécurité pour le continent ». C’est en ce sens que l’article 3 (e) du protocole relatif à la création du Conseil de paix et de sécurité de l’UA donne mandat à cet organe afin d’élaborer une politique commune de défense pour l’UA conformément à l’article 4 (d) de l’acte constitutif. Au niveau de la CEDEAO, la mise en place de la FAC s’inscrit stratégiquement dans les 14 (quatorze) composantes du Cadre de prévention des conflits de la CEDEAO (CPCC) et ne peut être activée qu’après que toutes les initiatives diplomatiques aient échouées.

 

La feuille de route de la FAC établie en novembre 2005, envisageait la mise en place d’un état-major en 2006 ainsi que la création du groupe de la force opérationnelle en 2008 et de la brigade opérationnelle en 2010. Conformément aux recommandations de l’UA, la CEDEAO a validé les visions stratégiques et militaires de la FAC ainsi que sa structure et les perspectives de son développement. En  outre, l’organisation régionale a établi le siège de sa Force en attente à Abuja (Nigéria). Elle a mis en place des installations logistiques en Sierra Léone et un dépôt humanitaire au Mali. Toutes ces initiatives font de la CEDEAO, la Communauté économique régionale (CER) dont les réalisations en matière de constitution de la FAA sont les plus avancées.

 

La FAC est sans aucun doute, la force en attente la plus développée du continent. Elle apparaît comme un vrai modèle de l’architecture africaine de paix et de sécurité telle que pensée par l’UA et inspire par ailleurs les autres CER. Dans le cadre de sa montée en puissance, la CEDEAO a retenu trois centres d’excellence pour donner des formations intensives en complément aux 14 écoles à vocation régionale du continent. Il s’agit de l’Ecole de maintien de la paix (EMP) de Bamako (Mali) pour la formation de niveau tactique, du Kofi Annan international peacekeeking training center (KAIPC) à Accra (Ghana) pour la formation de niveau opératif et du National Defense College (NDC) pour la formation de niveau stratégique. Cette montée en puissance de la FAC s’est aussi matérialisée par la création en 2008, d’un groupement interarmées (GTIA), approuvée par l’UA en décembre 2009 et composé d’un état-major permanent basé à Abuja, d’un bataillon ouest commandé par le Sénégal, d’un bataillon Est sous commandement nigérian et d’un bataillon logistique sous commandement malien.

 

Depuis sa mise en place, la FAC a mené plusieurs activités dans le cadre de sa montée en puissance. En témoignent les nombreux exercices et entraînements de certaines de ses composantes. Il s’agit entres autres des exercices de Poste de commandement (PC) à Dakar en juin 2006, à Accra en décembre 2007 et de l’exercice du bataillon Ouest « DEGGO 27 » à Thiès (Sénégal), en décembre 2007, avec 1500 hommes en  provenance de six (6) pays membres de la CEDEAO.  Du 15 au 21 juin 2008, dans la cadre de sa certification opérationnelle, la FAC a procédé à un exercice de grande envergure dénommée JIGUI (« espoir » en Bambara). « Cet exercice avait pour but, d’évaluer d’une part, l’aptitude de l’état-major de la force en attente de la CEDEAO à planifier et à conduire une opération de maintien de la paix, d’autre part, la capacité de la compagnie de transmissions dédiées à établir les liaisons radios indispensables. Premier exercice de cette nature conduite par une organisation régionale et également premier exercice d’évaluation mené au sein de la force africaine en attente (…) toutes les composantes de la FAC étaient impliquées et ont bénéficié  de l’appui de l’union africaine, des brigades des régions du Sud et de l’Est de l’Afrique (…) ».[4] Cet exercice inédit a été complété en 2009 par un exercice logistique dénommé JIGUI 2009 dont l’objectif a été de tester les capacités des bataillons logistiques Est et Ouest dans leur soutien aux opérations de maintien de la paix.

 

En avril 2010, un exercice interarmées multinational dénommé Cohésion Bénin 2010 a permis de tester la capacité opérationnelle des unités du bataillon Est de la FAC qui comprend des militaires et gendarmes originaires de quatre pays membres de la Communauté. Il faut noter qu’à l’échelle continentale, la force en attente de la CEDEAO participe à plusieurs programmes tels que le cycle Amani Africa et le programme EURORECAMP. Cependant, bien que la FAC ait rempli la plupart des exigences pour la mise en œuvre de la Force africaine en attente, elle rencontre toujours des difficultés, dont la lente évolution des composantes civile et policière dans les Etats membres et le manque de volonté politique des certains Etats membres de la CEDEAO.[5] Malgré ces difficultés, la FAC doit faire face aux défis sécuritaires auxquels l’Afrique de l’Ouest, notamment le Mali est confrontée en ce moment.

 

La Force de la CEDEAO à l’épreuve de la crise malienne

Le Mali traverse une double crise caractérisée par une rébellion armée dans le nord depuis le 17 janvier 2012 et un coup d’état perpétré le 22 mars de la même année. Il est bon de rappeler qu’à l’instar des pays de la zone sahélienne, le Mali s’inscrivait déjà dans une dynamique d’instabilité profonde qui combinait à elle seule des facteurs exclusivement « crisogènes » pouvant déboucher sur des coups d’états, des rébellions armées et des guerres civiles.[6] D’ailleurs, cet espace sahélien lui-même a toujours été considéré comme « une zone de tempête ayant vu naître des rébellions armées et des putschs militaires et une base arrière de groupes terroristes tels que la branche nord-africaine Al-Qaïda ».[7]

 

La désorganisation de la hiérarchie militaire malienne et le désemparement de son commandement à la suite du coup d’Etat du 22 mars, ont favorisé une avancée-éclair de la rébellion touarègue et précipité la prise des grandes villes du nord, composées essentiellement de Kidal, Gao et Tombouctou. Cette rébellion sera menée au départ par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) avec l’appui de groupes terroristes hétéroclites comme Ançar Dine, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et la secte nigériane Boko Haram. A la suite d’une dissidence au sein d’AQMI, un autre groupe islamiste dénommé Mouvement pour l’unicité du Djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) verra le jour. Les objectifs divergents poursuivis par les différents groupes compliqueront davantage la situation dans le nord du Mali. Accusé d’être trop laïc aux yeux de ses frères d’armes des premières heures, le MNLA sera finalement chassé du nord du Mali. Ainsi, « chassés de Tombouctou, écrasés à Gao, les rebelles touaregs voient les islamistes d’Ançar Dine et leurs alliés d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) prendre la direction des opérations dans le Nord ».[8]

 

L’inertie qui semble frapper les dirigeants de la CEDEAO depuis le début de la crise malienne a davantage renforcé la position des djihadistes et contribué à la dégradation de la situation sécuritaire dans le nord du pays. Pourtant, les chefs d’Etat membres de la Communauté ont réitéré lors des différents sommets ayant eu lieu depuis le début de la crise, leur intention d’envoyer au Mali, avec « effet immédiat », une force militaire composée de 3300 hommes dont la mission serait de protéger les institutions de la transition et d’aider l’armée malienne à chasser les groupes islamiques du Nord du pays. Le 20 décembre 2012, pour donner une légitimité à la requête de la CEDEAO, le Conseil de sécurité de  l’ONU, qui jusque-là était réticent à une intervention militaire guidée par le concept opérationnel présenté par la CEDEAO, vote à l’unanimité la résolution 2085 qui autorise en vertu du chapitre VII de la charte des Nations Unies le déploiement d’une Mission internationale de soutien au Mali (MISMA), sous conduite africaine. Malheureusement, ce déploiement a tardé à se concrétiser.

 

C’est sans doute ce retard, combiné à l’incapacité de l’armée malienne à résister à la puissance de feu de l’ennemi qui ont permis aux groupes islamistes de lancer en janvier 2013 une offensive-éclair vers le sud du Mali en assiégeant des villes et zones stratégiques. D’ailleurs, c’est la prise de la ville de Konna par les rebelles le 10 janvier, qui a été l’élément déclencheur de l’intervention de la France au Mali, le 11 janvier une intervention qualifiée de courageuse et responsable par l’ensemble de la Communauté internationale et tous les pays africains. Si cette intervention française est légitime et salvatrice dans la mesure où elle a permis de stopper l’offensive djihadiste, il est important de souligner que la France n’a pas vocation à se substituer à la force de la CEDEAO au Mali. L’opération Serval qui à ce jour compte environ 3000 militaires français au Mali, n’est qu’une intervention en prélude au déploiement de la MISMA. Le moment est donc venu pour que les dirigeants africains prennent leurs responsabilités. La Force de la CEDEAO est donc appelée à jouer le plus rapidement possible un rôle de premier plan dans la reconquête du Nord-Mali et dans l’instauration d’une paix durable dans le pays.

 

Le sommet d’urgence de la CEDEAO qui s’est tenu à Abidjan le 19 janvier 2013, avait pour objectif principal d’examiner les conditions d’un déploiement rapide de la Force en attente de la Communauté. Pour de nombreux observateurs, ce sommet devait constituer un coup d’accélérateur dans le déploiement de la Force ouest-africaine en vue de relayer les forces françaises déjà présentes sur le terrain. Mais, il ressort des conclusions de cette rencontre de haut-niveau que, faute de moyens financiers et logistiques, la CEDEAO n’a pas les capacités nécessaires pour intervenir toute seule au Mali. Aucun calendrier de déploiement de la FAC n’a été communiqué. Le Président ivoirien Alassane Ouattara, par ailleurs, Président en exercice de la CEDEAO, a d’ailleurs lancé un appel à une mobilisation plus large de la communauté internationale. Il a particulièrement sollicité l’Organisation des Nations Unies (ONU), pour obtenir immédiatement de l’aide financière et logistique devant favoriser un déploiement plus rapide de la MISMA. Plusieurs déploreront le fait qu’au XXIe siècle, la France doivent suppléer à une présence africaine au Mali car au fond, ce sont les armées africaines qui devraient être en première ligne de cette bataille. Mais encore une fois, ces armées africaines sont rattrapées par leur dépendance face à l’Occident, car l’on se rend compte qu’aucune d’entre elles n’est en mesure de défendre durablement un territoire sans ressources extérieures.

 

Conclusion

La crise malienne donne l’occasion aux armées ouest-africaines de démontrer leur puissance en allant au secours d’un pays frère. Ces armées dont certaines sont passées maîtres dans l’art de réprimer leurs peuples brillent encore une fois par leur incompétence, leur désorganisation et leur manque de moyens. Hélas, ceci est une réalité qui donne raison au Président Houphouët-Boigny, qui déjà dans les années 60 soutenait que « la plupart des armées africaines ne tiennent leur existence que de satisfaire un « faux prestige » car elles seront toujours fortes pour réprimer la population mais jamais assez fortes pour exécuter leurs tâches républicaines ».[9] Malgré cette inertie de la CEDEAO, il est quand même important de rappeler que la FAC apparaît en théorie, comme la brigade régionale la plus aboutie de l’Architecture africaine de paix et de sécurité. Sa longueur d’avance par rapport aux autres brigades régionales s’explique par l’expérience qu’elle a acquise en matière de maintien de paix et de sécurité collective en intervenant dans les différentes crises qui ont secoué la région. Une expérience qu’elle a malheureusement du mal à mettre aujourd’hui au service de la résolution de la crise au Mali.

 

Jean-Jacques Konadjé

 

22 janvier 2013

 

Jean-Jacques Konadjé est Docteur en science politique, consultant en géopolitique ouest-africaine, expert en maintien de la paix et spécialiste de la défense et de la sociologie militaire. Membre-expert au Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP), il oeuvre également en tant que chercheur au Laboratoire ERIAC (Equipe de recherche interdisciplinaire sur les aires culturelles) et enseignant à l’Université de Rouen et dans d’autres Universités françaises.

 

 


[1] Certains Etats ouest-africains ont accusé l’ECOMOG d’intervenir au Libéria pour soutenir Samuel Doe qui était ami du Général Ibrahim Babangida (chef de la junte militaire au Nigéria de 1985 à 1993). D’autres Etats, notamment les pays francophones pensaient que le Nigéria était intervenu dans la guerre civile au Libéria pour imposer son hégémonie. D’autres par ailleurs estimaient que l’objectif de cette intervention était de mettre fin rapidement à une guerre qui risquait de déstabiliser la région du fait des traitements inhumains que Charles Taylor réservait aux ressortissants des pays membres de la CEDEAO.

 

[2] La première intervention ponctuelle de cette force régionale en 1991 avait pour but de défendre le gouvernement de Joseph Momoh contre la Rébellion du Front uni révolutionnaire (FUR).

 

[3] Gorée Institute, Op.cit, P. 66

 

[4]  Ibid.

 

[5] Franck Okyere, Mustapha Abdallah, Samuel Atuobi, « Renforcement de la mise en œuvre du cadre de prévention des conflits de la CEDEAO », rapport atelier organisé les 21 et 22 octobre 2010 à Accra au Kofi Annan International Peacekeeking Training Center (KAIPTC), P. 27, http://www.kaiptc.org/Training/Documents/ECPF-Workshop-Report-_French_.aspx (site internet consulté le 15 janvier 2013).

 

[6]  Ibid. P. 101

 

[7] Ibid. P. 102

 

[8] http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20120628174338 (site internet consulté le 18 janvier 2013).

 

[9] Cité par Jean-Jacques KONADJE, « redéfinir le couple défense/sécurité en Afrique, à l’aune de la géopolitique mondiale », in www.diploweb.com

 

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