La Somalie, d'un chaos à l'autre?

La réconciliation, otage de l'insécurité

20 déc. 2006

 

La victoire des forces éthiopiennes et pro-gouvernementales sur les milices de l’Union des Tribunaux Islamiques, tout en ouvrant la voie à l’extension de l’influence du gouvernement transitoire au-delà de la ville de Baïdoa, inaugure une période d’incertitude en matière de sécurité. Les forces gouvernementales sont peu équipées pour faire face aux attaques répétées des milices islamiques et claniques alors que l’interventionnisme de l’ennemi historique éthiopien reçoit un accueil pour le moins mitigé au moment où le gouvernement transitoire en quête de légitimité s’emploie à réconcilier les Somaliens. Le déploiement prévu depuis 2005 de la mission de l’IGAD en Somalie n’étant plus à l’ordre du jour, l'Union Africaine s'apprête à tester sa capacité à gérer simultanément un conflit majeur et un chaos, à condition de dépasser le scepticisme de certains bailleurs de fonds.


L’année qui s’est écoulée aura été décisive pour la Somalie qui aura vu successivement la déroute des seigneurs de guerre, une paix relative assortie toutefois de privations de liberté sous le règne éphémère de l’Union des Tribunaux Islamiques et la victoire des forces gouvernementales soutenues par l’ennemi historique éthiopien.

Acte 1 : Des seigneurs de guerre à la paix islamique

La chute du régime dictatorial de Siad Barré en 1991 a été suivie de 15 ans de chaos, les nombreux prétendants au trône s'entredéchirant, se disputant leurs fiefs respectifs sans espérer parvenir à contrôler l'ensemble du territoire. La Somalie devient un pays ingouvernable, une situation qui plonge la population dans une extrême pauvreté et une insécurité quotidienne, à la merci des rackets des milices des seigneurs de guerre. La montée en force de l'Union des tribunaux islamiques appuyée par des milices mettant en péril leur relatif contrôle, les chefs de guerre décident de se regrouper au sein de l'Alliance pour la Restauration de la Paix et contre le terrorisme (APRCT), sous un nouvel agenda taillé sur mesure pour un discret allié américain : la lutte contre le terrorisme.

 

Malgré un évident manque de crédibilité de cette alliance de circonstance, le prétexte a des relents de vérité : le chef des milices islamiques, Aden Ashi Ayro a été formé en Afghanistan et, selon des rumeurs persistantes, les responsables des attaques contre les ambassades américaines à Nairobi (Kenya) et à Dar-es-Salaam (Tanzanie) en 1998 auraient trouvé refuge auprès de l’Union des Tribunaux islamiques. Bien que celle-ci constitue un groupement de mouvances diverses, certaines radicales d’autres modérées, dans un pays pratiquant un islam tolérant, les allégations de présence terroriste étrangère et le soutien apporté par des fondamentalistes étrangers font peser la menace d'une radicalisation, un risque à l'origine du soutien américain aux seigneurs de guerre dans une alliance contre-nature. Par ailleurs, les tribunaux islamiques bénéficieraient du soutien de l'Arabie Saoudite et de l'Érythrée, celle-ci poursuivant par procuration le conflit qui l'oppose à son voisin éthiopien, dont le soutien inconditionnel au Président Abdullahi Yussuf est motivé par sa réticence à voir un régime islamiste à ses frontières.

La déroute des seigneurs de guerre

Débutant en février puis s'intensifiant à partir du mois de mai 2006, les combats pour le contrôle de Mogadiscio tournent rapidement en faveur des milices de l'UIC. Après deux mois de combats et près de 300 victimes majoritairement civiles, le dernier seigneur de guerre de Mogadiscio rend les armes le 11 juillet et l'UIC prend le contrôle total de la ville. La chute de Mogadiscio s'ajoute à celle de Johwar, tombée à la mi-juin. Elle marque la fin du règne des seigneurs de guerre, héros déchus de la destitution du dictateur Siad Barré devenus indésirables.

Acte 2 : Progression islamique et intermèdes diplomatiques

Gouvernement virtuel

Débarrassé des seigneurs de guerre qui avaient empêché son implantation dans la capitale et l'instauration de son autorité sur le territoire, le gouvernement formé en 2004 doit désormais composer avec une nouvelle force. Celle-ci, contrairement aux seigneurs de guerre, bénéficie du soutien populaire : sans préjuger de la capacité de l’UIC à gouverner effectivement la Somalie, la population jouit pour la première fois depuis quinze ans d’une sécurité relative tandis que les activités commerciales reprennent peu à peu. Pour sa part, le gouvernement transitoire demeure amplement virtuel. Celui-ci constitué à Nairobi à l'issue de longues tractations menées sous l'égide de l'IGAD, quatrième tentative faite dans ce cadre depuis la conférence de réconciliation nationale en 2000, et soutenu à bout de bras par la communauté internationale, doit compter sur le déploiement éventuel de forces étrangères de maintien de la paix pour étendre son emprise au-delà de Baïdoa.


Tentatives de négociation

Le gouvernement transitoire a ainsi entrepris de négocier avec l'Union des Tribunaux Islamiques, dépêchant des émissaires auprès de celle-ci début juillet 2006. Après un premier accueil favorable, des points de discorde sont vite apparus : le gouvernement transitoire demande la reconnaissance de son autorité avant toute discussion, tandis que l'UIC exige que le gouvernement cesse ses appels à l'intervention de forces étrangères de maintien de la paix, s'estimant capable d'assurer seule la sécurité des zones sous son contrôle. Sous-jacente à cette condition est la question de l'extension de l'emprise islamique sur l'ensemble du territoire, y compris en Somaliland et au Puntland, jusque-là à l'abri des violences et du chaos de Mogadiscio.

 

Depuis la résolution de la question de la reconnaissance mutuelle à l'issue d’une réunion organisée par la Ligue des États arabes le 22 juin 2006 à Khartoum, le gouvernement transitoire et l’Union des Tribunaux Islamiques se sont trouvé de nouveaux points de divergence, s’accusant mutuellement de violation de l’accord. Une deuxième série de pourparlers entamée le 4 septembre 2006, toujours sous l’égide de la Ligue des États arabes, a cependant permis d’aboutir à un accord sur la reconstitution de l’armée nationale somalienne et de la force de police, ainsi que sur le principe d’une « réintégration des forces des tribunaux islamiques, du gouvernement fédéral de transition et d'autres milices armées une fois que sera en place un programme politique ». Le processus diplomatique est toutefois menacé par le déséquilibre croissant des rapports de force militaires et l’avance apparemment inexorable des combattants de l’Union des Tribunaux Islamiques.

Les tergiversations de la Communauté internationale

L'échec manifeste de la stratégie américaine a conduit l'administration à créer un Groupe de contact composé, outre les États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la Norvège, de la Suède, de la Tanzanie et de l'Union européenne, l'Union africaine et les Nations unies y étant des observateurs. Le groupe peine cependant à parler d’une seule voix. Les États-Unis exigent le départ des islamistes étrangers, tandis que les autres pays, tout en réitérant leur soutien au gouvernement transitoire dont ils reconnaissent toutefois la faiblesse, tentent de gagner du temps sur la question de l'envoi de forces de maintien de la paix. Dans un premier temps, l'ONU a tardé à discuter de la possibilité de lever l'embargo sur les armes, condition posée depuis des mois par l'IGAD et l'Union africaine au déploiement de l'IGASOM, la communauté internationale craignant une généralisation de l'insécurité. Pourtant, l'embargo sur les armes mis en place en 1992 n'est qu'une fiction, selon un rapport présenté à l'ONU en avril 2006 par le Groupe du Contrôle sur la Somalie. Ainsi, partagée entre la méfiance envers les Islamistes et un scepticisme à peine dissimulé envers les chances de survie des autorités provisoires, la Communauté internationale s'en est remis à l'évolution des rapports de force sur le terrain, une évolution allant chaque jour davantage dans le sens d'un conflit régional de grande ampleur.

Acte 3 : Nouvelle année, nouvelle ère?

Régionalisation du conflit?

Entre-temps, en attendant le déploiement, hypothétiquement avec l'accord de l'UIC, de l'IGASOM ou d'une force onusienne, dont la composition demeure par ailleurs très controversée au sein du gouvernement transitoire, l'Éthiopie est décidée à assurer, seule si nécessaire, la sécurité du gouvernement transitoire. Des forces éthiopiennes sont ainsi entrées en Somalie prêtes à empêcher la prise de Baïdoa où siège le parlement somalien par les milices des tribunaux islamiques, tandis que celles-ci, avec le soutien de l'Érythrée, étendent peu à peu leur contrôle sur l'ensemble du territoire, prêtes à en découdre avec l'ennemi éthiopien. À cette présence étrangère avérée s'ajoutent les appuis financiers et livraisons d'armes documentés dans un rapport publié en novembre 2006 par les Nations Unies : les Tribunaux Islamiques bénéficient de l'aide du Djibouti, de l'Égypte, de l'Érythrée, de l'Iran, de la Libye, de l'Arabie saoudite, de la Syrie, et du Hezbollah ; tandis que l’Éthiopie, l’Ouganda et le Yémen soutiennent activement les autorités de transition. Autant d'ingrédients à un embrasement redouté à chaque rupture dans les négociations intermittentes entre les parties au conflit : d’ores et déjà, l’on reportait des escarmouches entre forces éthiopiennes et combattants islamiques.

Quid de l'IGASOM?

C'est dans ce contexte électrique qu'intervient, le 6 décembre 2006, le vote unanime par le Conseil de Sécurité de la résolution 1725 autorisant le déploiement de l'IGASOM, destinée à protéger les institutions gouvernementales de transition et levant officiellement l'embargo sur les armes à destination de la Somalie à cette fin: un moindre mal pensait-on par rapport à une résolution bien plus partiale proposée par les Américains. Cette décision est vivement critiquée par l'Union des Tribunaux Islamiques qui menace de représailles toute force étrangère déployée par ce biais. Pourtant, des doutes subsistent quant à l'applicabilité de cette résolution. Les pays limitrophes de la Somalie étant exclus de la force, seul l’Ouganda se déclare prêt à envoyer un bataillon de 800 hommes entraînés et appuyés par les États-Unis. Cette décision ne fait toutefois pas l’unanimité dans le pays. Le Soudan, pressenti pour prendre part à l’opération en 2005, a annoncé son opposition au déploiement de forces étrangères en Somalie comme au Darfour. Dans ce contexte, la décision du Conseil de Sécurité semble coïncider avec une nouvelle escalade des tensions entre forces éthiopiennes et combattants islamiques : déjà, le bruit des armes résonne à Baïdoa. 

Engrenage meurtrier

Devant la fébrilité de la communauté internationale, qui en ce mois de décembre 2006 semble se rendre compte de la gravité de la situation et réitère les appels au dialogue, de rhétorique guerrière en provocations armées, l'engrenage de la guerre régionale s'est peu à peu installée, les forces radicales prenant le pas sur les modérés. Le 12 décembre 2006, l'Union des Tribunaux Islamiques lance un ultimatum d'une semaine aux forces éthiopiennes pour que celles-ci quittent le pays. Loin d'être intimidée, l'Éthiopie, qui possède l'une des armées les mieux entraînées de la Corne de l'Afrique et qui, incidemment, bénéficie du soutien américain, se déclare prête aux combats. Ceux-ci ne tardent pas : dès l'expiration de l'ultimatum, les affrontements à grande échelle éclatent le 20 décembre 2006, jour de la visite du Commissaire européen au Développement, M. Louis Michel. Celui-ci ne peut que constater l'évidence : l'heure n'est plus aux discussions.

La chute

Les combats tournent court à l’avantage des forces éthiopiennes et pro-gouvernementales. Le 1er janvier 2007, les forces des Tribunaux islamiques fuient leurs dernières positions dans le sud, à Jilib et Kismayo. Les combattants sont pourchassés, les soutiens du gouvernement transitoire étant décidés à éviter toute fuite, résurrection ou insurrection. Le 9 janvier 2007, les Américains interviennent directement en effectuant des frappes aériennes dans le sud de la Somalie, faisant des centaines de victimes civiles. Tentant de composer avec les visées stratégiques de ses appuis, le gouvernement de transition privilégie la réconciliation nationale : l’amnistie est promise aux combattants désarmés, le gouvernement est remanié, une conférence nationale est inaugurée rassemblant les forces vives du pays. Sans sécurité, tous ces efforts restent vains.

Quelle force internationale?

Or, malgré la reddition de certains combattants, chefs islamiques et seigneurs de guerre, l’insécurité s’accroît dans ce pays où les armes circulent librement. Ni les appels au désarmement, ni la répression des fuyards ne parviennent à enrayer l’insécurité grandissante : le nombre de rackets augmente, les attaques contre les forces éthiopiennes et pro-gouvernementales se multiplient. Les forces éthiopiennes commencent leur retrait le 23 janvier alors que les discussions sur le déploiement d’une force multinationale sont en cours. L’IGASOM n’est plus d’actualité depuis le refus du Soudan d’y participer et face à la crainte de l’Ouganda de devenir la cible d’ennemis non identifiés. Malgré l’intérêt de l’Union Européenne à intervenir en attendant une éventuelle mission onusienne, c’est l’Union Africaine qui semble recevoir l’assentiment de la majorité des acteurs, malgré une gestion difficile du conflit au Darfour.

 

Le Conseil de paix et de Sécurité de l’Union Africaine a ainsi décidé, le 19 janvier, de déployer une mission de paix en Somalie (MUASOM ou AMISOM en anglais), pour une période de six mois et en prévision d’une mission multidimensionnelle onusienne. Cette force comprendrait neuf bataillons de 850 personnes chacun et aurait notamment pour mission de protéger les structures gouvernementales, d’assister le processus de désarmement, démobilisation et réintégration des combattants.

 

Une intervention de l’Union Africaine n’est cependant pas sans problème. Tout d'abord, la force africaine risque de devenir la cible facile et impuissante des attaques de bandes armées. Les forces des Tribunaux Islamiques seraient entrain de se reconstituer en vue de ce déploiement. Les États fournisseurs de troupes se sont montrés passablement inquiets, multipliant les déclarations apaisantes. _D'autre part, la capacité de l’UA (politique, financière, militaire) à gérer deux crises importantes laisse certains observateurs sceptiques. L’Union Africaine peine d’ailleurs à trouver des contributeurs à cette nouvelle mission. L’Ouganda, le Nigeria et le Ghana qui se sont déclarés prêts à intervenir dans ce cadre ne pourraient techniquement fournir que la moitié des 8000 hommes prévus. De plus, si l’UA estime qu’une opération de six mois coûterait jusqu’à 160 millions de dollars, les propositions de financement sont bien en deçà de ce montant : 16 millions de dollars du côté américain, 15 millions d’euros de la part de l’UE… et seulement lorsque les conditions permettront le déploiement d’une telle force.

 

L'envoi d'une force de maintien de la paix ne doit pas être considéré ni comme la panacée, ni comme un pis-aller destiné à gagner du temps. Sans un processus politique de réconciliation réellement ouvert et inclusif, et une réelle volonté de s'attaquer au problème du commerce des armes, ce déploiement risque davantage de nuire aussi bien aux Somaliens qu'à l'Union Africaine.


Haingo Rakotonirina - Agente de recherche, Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix

 

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