Amérique latine et maintien de la paix

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Les pays d’Amérique latine se sont engagés très tôt dans les opérations de maintien de la paix (OMP) des Nations Unies, dès la première mission d’observation en 1948. Malgré des différences importantes entre les pays de la zone, cet engagement est en croissance constante, en particulier depuis les années 1990 : 7 712 personnels en uniforme (7,7% de l’ensemble des Casques bleus) sont actuellement déployés par les pays latino-américains dans 13 opérations des 15 opérations en cours.

 

Cette participation active résulte de la convergence des intérêts nationaux particuliers de certains pays contributeurs – le Brésil, l’Uruguay et l’Argentine étant les plus actifs – et de motivations communes aux pays latino-américains. La vague de démocratisation qu’ont connue ces pays dans les années 1980 et la mise sur pied d’OMP en Amérique centrale au début des années 1990 se sont traduites par un engagement plus large des forces armées latino-américaines dans les opérations de paix.


Celui-ci s’accompagne aujourd’hui d’une coopération croissante entre les pays de la région, développée initialement dans le cadre d’une mutualisation de la formation au maintien de la paix et d’une participation commune à la MINUSTAH (Haïti). La mise en place du Conseil de défense sud-américain, créé en 2009, permet désormais aux pays d’Amérique latine de passer d’une simple coopération à une véritable coordination régionale en matière de maintien de la paix.

Un engagement de longue date, sans cesse croissant

 

Signataires originels de la Charte des Nations Unies (1), les pays d’Amérique latine se sont engagés très tôt dans les opérations de maintien de la paix. Dès 1948, les premiers d’entre eux (Argentine et Chili) envoient des observateurs au sein de l’ONUST (Organisme des Nations Unies chargé de la surveillance de la trêve). En 1956, le Brésil et la Colombie participent à la FUNU (Force d’Urgence des Nations Unies), première opération se caractérisant par le déploiement de Casques bleus. Cette démarche volontariste des pays latino-américains (Argentine et Chili en tête) se caractérise par une participation régulière aux opérations de l’ONU (2). Cette tendance se poursuit dans les années 90 en Amérique centrale. Plusieurs pays latino-américains (Argentine, Brésil, Colombie, Equateur, Venezuela, en particulier) participent à l’ONUCA (1989-1992), à l’ONUSAL (1991-1995) et à la MINUHA (1993-1996) (3), soulignant l’implication croissante des Etats d’Amérique latine dans le maintien de la sécurité sur leur continent. Le Mexique, bien que premier contributeur financier du continent au budget général de l’Organisation (2,35%), fait figure d’exception de par son absence des OMP. Quatre raisons principales à cela : une vision restrictive de la souveraineté étatique, s’opposant à toute intervention en territoire étranger ; la proximité américaine, et le refus de s’opposer au voisin américain dans le cadre onusien ; la faiblesse des moyens financiers à la disposition de ses services diplomatiques ; la concentration des forces armées sur son territoire national (lutte contre le narcotrafic).

 

Cette participation inaugure un engagement plus large de l’Amérique latine dans le maintien de la paix, dépassant le simple cadre continental. Des contingents latino-américains ont pris part à 44 des 50 opérations lancées depuis 1988. Aujourd’hui, 14 pays d’Amérique latine (4) participent aux OMP, pour un total de 7712 hommes déployés (7349 soldats, 165 policiers, 198 observateurs militaires).

 

Ils contribuent à 13 des 15 OMP actuellement en cours (5) , à hauteur de 7,7% de l’ensemble des effectifs. Les principaux contributeurs sont le Brésil (2 493 hommes déployés), l’Uruguay (2 270), l’Argentine (1 039) et le Chili (538). Cependant, même s’ils prennent part à un nombre important d’opérations, leurs déploiements sont, en dehors des interventions sur le continent américain, de faible ampleur en termes de personnels. Ainsi 70% de leurs effectifs sont déployés en Haïti. La contribution des pays d’Amérique latine au budget du maintien de la paix demeure extrêmement faible, ne s’élevant qu’à 0,79% de l’ensemble des contributions. Les principaux contributeurs sont le Mexique (0,451%), le Brésil (0,175%) et l’Argentine (0,065%).

 

Enjeux et modalités de l’engagement latino-américain : facteurs nationaux et régionaux

 

Il existe des décalages dans l’engagement des différents pays. On peut ainsi identifier trois zones : les pays d’Amérique centrale et caribéens, n’intervenant que très peu, et principalement dans leur environnement proche ; les pays andins, intervenant de manière pondérée ; les pays du Cône sud (Argentine, Chili et Uruguay) et le Brésil, très actifs.

 

Le Brésil, avec 2 493 hommes déployés dans 9 opérations, se hisse désormais au 11e rang des contributeurs de l’ONU. L’engagement brésilien répond avant tout à une logique de reconnaissance en vue d’obtenir le statut de membre permanent au Conseil, et lui permet, en outre, d’affirmer son leadership régional. La concentration de son engagement sur le continent américain et en Afrique lusophone (6) (solidarité culturelle et linguistique) semble l’avoir, dans un premier temps, confiné au rang d’acteur secondaire. Mais le Brésil a depuis peu commencer à diversifier ses déploiements en prenant la tête de la FINUL maritime (avec l’envoi d’un navire amiral, 253 marins) et par la mise en place d’officiers d’état-major en Côte d’Ivoire, au Libéria, au Sud-Soudan et à Abyei.

 

L’Uruguay est le 13e contributeur des OMP en termes de personnels (le premier, rapporté à sa population), avec 2 270 personnels déployés dans 7 opérations. Principal pourvoyeur de troupes du continent sud-américain, son engagement est à considérer sous l’angle politique (volonté de rayonnement international) et matériel. L’importance de son engagement (plus de 30 000 hommes déployés dans les OMP depuis 20 ans) lui confère des bénéfices opérationnels (déploiement de troupes sur des théâtres d’opération extérieure, coopération avec des forces armées étrangères…) et financiers certains.

 

L’implication de l’Argentine est marquée par la même volonté d’affirmation régionale. Avec 1 039 hommes déployés dans 7 opérations, elle fait néanmoins figure d’outsider par rapport à son voisin brésilien. Participant aux OMP depuis 1948, son engagement a connu un second souffle durant la présidence Menem (1989-1999), participant à vingt opérations. Le retour au pouvoir d’une frange du péronisme plus réticente à intervenir hors des frontières nationales se caractérise par un engagement inférieur mais continu dans les OMP. L’Argentine joue également un rôle d’entrainement des autres pays latino-américains (7). C’est particulièrement le cas pour le Chili, que l’Argentine a amené aux OMP, d’abord en intégrant des éléments chiliens au sein de son contingent à Chypre, et surtout en créant une force conjointe de maintien de la paix Cruz del Sur (en attente d’être homologuée par les Nations Unies).

 

Si chaque pays est guidé par des considérations internes pour expliquer son engagement dans le maintien de la paix, il est néanmoins possible d’identifier des motivations communes (mais non concertées) qui expliquent l’engagement des principaux contributeurs latino-américains dans les OMP.

 

L’accroissement de cet engagement depuis la fin de la Guerre froide s’explique principalement, sur le long terme, par la vague de démocratisation qu’ont connu plusieurs de ces pays (Argentine, Brésil, Chili, principalement) durant les années 1980. Ce changement politique se traduit par un recentrage des forces armées sur leurs fonctions militaires, duquel découle progressivement un rôle croissant à l’extérieur, concourant à leur réhabilitation auprès de l’opinion publique, comme ce fut le cas pour l’ONUSAL (dont l’objectif principal consistait à veiller au respect des droits de l’homme et à surveiller le déroulement des élections présidentielle et législative).

 

Il faut également souligner les raisons financières sous-tendant le choix de prendre part aux OMP. La majeure partie des Etats d’Amérique latine sont des pays en développement, pour qui le remboursement par l’ONU de 1 000 dollars par mois pour tout soldat déployé représente une manne financière non négligeable.

 

Enfin, l’engagement au sein des OMP confère également des avantages opérationnels certains. Il permet d’engager les forces armées sur des théâtres d’opération étrangers, conjointement avec d’autres armées, et d’utiliser le matériel en conditions.

 

Les pays latino-américains accordent une grande place à la formation aux opérations de maintien de la paix. Les premiers centres sont apparus dans le milieu des années 1990 dans les pays du Cône Sud : Argentine (CAECOPAZ, 1995), Uruguay (EOPE, 1998), Paraguay (CECOPAZ, 2001), Chili (CECOPAC 2002), Brésil (CEOMPAZ, 2005). Les pays andins puis ceux d’Amérique centrale leur ont ensuite emboité le pas : Equateur (UEMPE, 2003), Pérou (CECOPAZ, 2003), El Salvador/Guatemala/Honduras/Nicaragua (CREOMP, 2005), Bolivie (COMPEBOL, 2007).

 

Cependant, il existe des différences qualitatives manifestes entre ces centres. Si le CAECOPAZ argentin fait figure d’exemple en la matière, de par sa composition interarmes et une formation qui dépasse le simple maintien de la paix, de nombreux centres ont une portée limitée (étant donnés la formation dispensée, le nombre de stagiaires formés, le manque d’ouverture interarmées…), relevant d’un certain effet d’imitation non abouti du modèle argentin (Pérou, Chili, par exemple).

 

Plus qu’un simple engagement national, la formation au maintien de la paix s’inscrit progressivement dans une logique de coopération régionale. Chaque centre organise annuellement plusieurs stages réunissant des stagiaires originaires de différents pays du continent. Un centre régional commun à quatre pays d’Amérique centrale a vu le jour en 2005, alors qu’en 2008 a été créé, sur une initiative argentine, l’ALCOPAZ, réseau regroupant les centres de formation de maintien de la paix de sept pays (Argentine, Brésil, Chili, Equateur, Guatemala, Pérou, Uruguay).

 

Le maintien de la paix comme vecteur de coopération régionale

 

Suite aux opérations menées en Amérique centrale, ayant inauguré un engagement accru des pays latino-américains dans les OMP, l’opération en Haïti, en cours depuis 2004, a ouvert la voie à un processus croissant de coopération régionale en matière de défense.

 

Par sa Résolution 1542 (30 avril 2004), le Conseil de sécurité a créé la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Dixième opération internationale menée dans l’île depuis 1994, elle reçoit un fort soutien des pays latino-américains (le Brésil et le Chili, alors membres du Conseil de sécurité), en dépit de nombreuses interrogations quant à la position à adopter (8).

 

Cette participation marque la volonté commune aux pays latino-américains d’agir conjointement en vue d’assurer la stabilité régionale, faisant ainsi de la MINUSTAH une « OMP régionale ». Entre 2004 et 2007 et depuis juin 2011, la mission est dirigée par un ressortissant latino-américain (9), alors que le commandant de la force est brésilien (10). Les pays latino-américains déploient en Haïti 5 435 hommes (soient 46% des effectifs de la mission) : Brésil (2 189 hommes déployés), Uruguay (967), Argentine (742), Chili (519), Pérou (371), Bolivie (208), Guatemala (138), Equateur (67), Paraguay (162), Colombie (35), El Salvador (22), Honduras (12), Grenade (2), Jamaïque (1). La MINUSTAH constitue également le principal engagement des pays latino-américains au sein d’une opération : 70% de leurs effectifs déployés le sont en Haïti.

 

La participation commune des pays latino-américains à la MINUSTAH a également contribué à générer un processus de coordination régionale en matière de défense. Suite aux concertations sur l’engagement en Haïti, plusieurs pays de la région (notamment l’Argentine) proposent en mars 2008 la création d’une organisation régionale de défense. Le 23 mai, douze pays du continent (11) ont signé à Brasilia le traité constitutif de l’UNASUR (Union des Nations Sud-Américaines). Dans ce cadre, ils ont mis en place en mars 2009 un Conseil de Défense Sud-Américain. L’un de ses objectifs spécifiques est de « partager l’expérience acquise au sein des opérations de maintien de la paix », notamment en organisant « une conférence sur les leçons apprises au sein des opérations de paix, tant au niveau interne que multilatéral », ouvrant ainsi la voie à une coordination accrue en matière de défense.

 

Les pays d’Amérique latine jouent historiquement un rôle notable au sein des OMP, en particulier le Brésil, l’Uruguay et l’Argentine. Participant aujourd’hui à une large majorité des opérations, le nombre de personnels qu’ils déploient est en croissance perpétuelle. Les opérations en Amérique centrale et dans les Caraïbes – ONUCA, ONUSAL et MINUHA, puis MINUSTAH – occupent une place prépondérante dans l’engagement des pays sud-américains, tendant à limiter cette participation de grande ampleur à leur seul continent.

 

Cette focalisation continentale s’inscrit désormais dans le cadre plus large d’un processus de coopération régionale en matière de défense. La mise en place du Conseil de Défense Sud-Américain de l’UNASUR et les initiatives multinationales (force binationale Cruz del Sur, mise en réseau de centres de formation au maintien de la paix…) soulignent une progression constante des pays de la région sur la voie de la coopération en matière d’OMP.

 

Antoine Esteban
Master Analyse des conflits et construction de la paix
Institut d’Etudes Politiques de Lille

 

1er février 2012

 

Références


ALDUNATE HERMAN Eduardo, Moral and political grounds for the UN mission in Haiti, FRIDE, 1er avril 2008.


- CAVALCANTE Fernando, “Rendering peacekeeping instrumental? The Brazilian approach to United Nations peacekeeping during the Lula da Silva years (2003-2010)”, Revista Brasiliera de Políta Internacional,. 2010, 53 (2), pp.142-159.


MENDELSON FORMAN Johanna, Latin American Peacekeeping : A New Era of Regional Cooperation, Center for Strategic and International Studies


GAUTHIER, Amélie, DE SOUSA, Sarah John, Brazil in Haiti : Debate over the Peacekeeping Mission, Peace and Security programme, FRIDE, Novembre 2006.

GONZALEZ, Gustavo, Haiti : Latin America-Led Peacekeeping Operation, Global Policy Forum, 5 novembre 2004.


HIRST, Monica, South American Intervention in Haiti, FRIDE, 20 avril 2007.


- Pearson Peacekeeping Center, Military-Police Cooperation in Peace Operations: Experiences and Recommendations of ALCOPAZ Training Centres, janvier 2012, Workshop Report: http://www.peaceoperations.org/wp-content/uploads/2011/04/Military-Police-Cooperation-in-Peace-Operations-Final-Analytical-Report-Cochabamba-Bolivia.pdf


ROSS, Jennifer, The Changing Role of the Military in Latin America, Focal Policy Papers, novembre 2004.


SEITENFUS Ricardo, El mantenimiento de la paz y las lecciones de Haití : ¿colapso o reedificación del estado ?, OEA.


SOTOMAYOR Arturo, Peacekeeping Participation and its Socializing Effects on Military Professionalism among Democratizing States : Empirical and Theoretical Lessons from Latin America, Paper presented at the annual meeting of the ISA’s 49th annual convention, Bridging multiple divides, Hilton San Francisco, SAN FRANCISCO, CA, USA, 26 mars 2008.


TOKATLIAN, Juan Gabriel, Intervención en Haití, misión frustrada. Una crítica de América Latina, FRIDE, 5 septembre 2009.


Ministère des Affaires Etrangères et Européennes français, Le maintien de la paix comme vecteur de coopération régionale en Amérique latine.


Annexe 1 : Contributions des pays d’Amérique latine aux opérations de maintien de la paix au 1er janvier 2012

(Source : Département des Opérations de Maintien de la paix, http://www.un.org/en/peacekeeping/resources/statistics/contributors.shtml)

Annexe 2 : Présence des pays d’Amérique latine dans les opérations de maintien de la paix passées




Notes


(1) 19 Etats sur les 50 Etats signataires de la Charte des Nations Unies à San Francisco en 1945 : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Cuba, El Salvador, Equateur, Guatemala, Haïti, Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, République dominicaine, Uruguay, Venezuela.


(2) Des contingents issus de pays d’Amérique latine participent à plusieurs missions : ONUST, UNMOGIP, FUNU, GONUL, ONUC, UNIPOM, FUNU II, UNGOMAP.


(3) Groupe d’observateurs des Nations Unies en Amérique centrale ; Mission d’observation des Nations Unies en El Salvador ; Mission des Nations Unies en Haïti.


(4) Ne participent actuellement à aucune opération : Antigua et Barbuda, Bahamas, la Barbade, Belize, Costa Rica, Cuba, Dominique, République Dominicaine, Guyana, Haïti, Mexique, Nicaragua, Panama, Saint Kitts et Nevis, Sainte Lucie, Saint Vincent et Grenadines, Trinidad et Tobago, Venezuela.


(5) A l’exception de la MINUK (Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo) et de la FNUOD (Force des Nations Unies chargée d’observer le désengagement, Plateau du Golan).


(6) Le Brésil a participé aux opérations menées en Angola (UNAVEM I, II et III, et MONUA) et au Mozambique (ONUMOZ).


(7) Elle comprend par ailleurs une ressortissante en vue et appréciée pour son professionnalisme, Mme Susanna Malcorra, à la tête du Département de l’appui aux missions au sein du Secrétariat des Nations Unies.


(8) L’engagement des pays latino-américains dans l’opération a suscité de nombreux débats internes, en particulier concernant le « coup d’Etat » à l’origine du renversement d’Aristide, la subordination de l’opération aux intérêts américains, les coûts et les bénéfices liés à la présence en Haïti, ainsi que les possibilités de succès de la mission.


(9) Le Chilien Juan-Gabriel Valdès (juillet 2004 à mai 2006), le Guatémaltèque Edmond Mulet (mai 2006 à août 2007, puis entre janvier 2010 et juin 2011). Le Représentant spécial actuel est le Chilien Mariano Fernandez.


(10) Actuellement, le général de division Luis Eduardo Ramos Pereira.

(11) L’Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, la Colombie, l’Equateur, la Guyana, le Paraguay, le Pérou, le Surinam, l’Uruguay et le Venezuela.


(12) Chiffres au 1er décembre 2011.

 

Références

 

19 avr. 2011

Latin America and Peace Operations: Partners and Perspectives


Pearson Peacekeeping Centre // Centre Pour le Maintien de la Paix

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