Relations militaires/ humanitaires

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On entend par relations militaires/humanitaires les différentes interactions que l'on peut constater, sur le terrain comme dans les capitales, entre les organisations humanitaires, qu'elles soient gouvernementales (l'Agence Canadienne de Développement International, par exemple), internationales (Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés) ou non gouvernementales (Médecins Sans Frontière, CARE), d'une part ; et les armées déployées sur des théâtres d'opération, à titre national (la mission Licorne en Côte d'Ivoire), sous la direction des Nations Unies (Mission de l'Organisation des Nations Unies en République Démocratique du Congo - MONUC) ou en coalition comme par le biais d'une alliance (l'OTAN : Kosovo Force - KFOR, ou Force Internationale d'Assistance à la Sécurité - FIAS - en Afghanistan). Les relations militaires - humanitaires ont, depuis quelques années, suscité un débat important dans les cercles de réflexion en relations internationale, en sociologie militaire comme en sociologie de l'action humanitaire. Très médiatisé, ce débat revient à chaque intervention militaire de manière récurrente depuis le début des années 1990, soulevant un certain nombre de questions sur le terrain comme au sein des états-majors militaires et aux sièges d'ONG ou d'organisations multilatérales d'aide. {{[Suite->7312]}}

 

Les relations militaires - humanitaires ont, depuis quelques années, suscité un débat important dans les cercles de réflexion en relations internationale, en sociologie militaire comme en sociologie de l’action humanitaire. Très médiatisé, ce débat revient à chaque intervention militaire de manière récurrente depuis le début des années 1990, soulevant un certain nombre de questions sur le terrain comme au sein des états-majors militaires et aux sièges d’ONG ou d’organisations multilatérales d’aide.

 

Les relations militaires/humanitaires ont ainsi considérablement évolué à la croisée des chemins de deux phénomènes concomitants et liés. D’une part, les opérations de paix ont considérablement évolué, les présences militaires ne visent plus tant à observer un cessez-le-feu qu’agir au cœur même du processus de paix, c’est-à-dire dans des domaines où l’intersection des agendas civils, à fortiori humanitaires, et militaires se fait plus importante. Cette imbrication des logiques militaire et humanitaire fut encore plus patente lors des interventions justifiées par des motifs humanitaires (Nord de l’Irak, 1991 ; Somalie, 1992 ; Rwanda, 1994 ; Bosnie, 1992-1995 ; Haïti, 1994 ; Kosovo, 1999), les drames humanitaires vécus par les populations devenant, au moins dans les discours, des atteintes à la sécurité internationale justifiant le recours au Chapitre VII de la Charte des Nations Unies. D’autre part, la fin des années 1980 et la décennie 1990 ont marqué l’émergence de l’humanitaire, sinon comme acteur, du moins comme outil dans les relations internationales. Les dotations des Etats au titre de l’aide humanitaire ont été multipliées par trois, ces derniers renforçant leurs services spécialisés d’action humanitaire à l’instar des organisations internationales (Création d’ECHO, Bureau Humanitaire de la Communauté Européenne en 1992 ; création et renforcement d’un Service d’Action Humanitaire au sein du Ministère des Affaires Etrangères français), et le nombre d’ONG humanitaires s’est considérablement accru, encouragé par cet appel d’air financier.

 

Les intérêts respectifs des relations militaires/humanitaires

L’accroissement des relations militaires/humanitaires a d’abord été notable sur le terrain. On peut effectivement rappeler que les deux types d’acteurs se rencontrent sur les territoires connaissant des opérations de paix, qu’ils sont amenés à se croiser, voire à communiquer entre eux. Du simple point de vue des opérations, de fait, les humanitaires ont nécessairement besoin d’entretenir des relations avec les militaires pour connaître les emplacements des installations, les check-points, les procédures pour les franchir afin de délivrer l’aide aux populations. Ils peuvent ensuite bénéficier d’un certain nombre d’analyses et de renseignements dont les militaires disposeraient sur la sécurité des zones d’intervention, leur permettant d’évaluer et de vérifier leurs propres informations, afin de minimiser les risques inhérents aux activités dans les zones de post-conflit. De leur côté, les militaires doivent, pour leur mission de sécurisation des territoires sous leur responsabilité, connaître les différents acteurs qui opèrent dans leur secteur, les identifier, leur ouvrir les accès. Là encore, le contenu des informations peut varier, et les humanitaires peuvent fournir un certain nombre de renseignements sur des zones et des populations, leur état sanitaire, les conditions humanitaires, les restrictions de mouvements, ce qui accroît les possibilités pour les peacekeepers de connaître leur environnement. On soulignera ici l’importance du renseignement pour des missions de paix, qui ne disposent souvent pas d’organes chargés d’une telle mission, ainsi que le rappelait le Rapport du Groupe d’étude sur les opérations de paix des Nations Unies, dit « Rapport Brahimi » en 2000. Ces premiers échanges sont d’autant plus importants lorsque les dispositifs humanitaires et militaires sont denses, nécessitant une coordination des logistiques respectives. C’est donc au niveau du partage des informations que les relations militaires - humanitaires émergent en priorité et de manière générale, afin que chacun puisse remplir ses missions.

 

Pour les agences d’aide, les militaires peuvent être d’une utilité précieuse, en dehors des échanges d’informations qui peuvent avoir lieu. Deux secteurs sont généralement cités comme particulièrement favorables à un renforcement de ces relations : la sécurité et la logistique. Pour le premier secteur, de manière générale, les armées ont pour mission de sécuriser les zones dans lesquelles elles sont déployées, facilitant le travail des agences civiles qui opèrent alors dans un environnement stabilisé. Mais il arrive que les armées soient déployées spécifiquement pour protéger les humanitaires, comme dans le cadre des corridors humanitaires mis en place en Bosnie, où les agences civiles étaient escortées par des troupes de la FORPRONU. Dans le deuxième secteur, la logistique, les armées disposent de capacités bien plus importantes que les agences civiles, et surtout très rapidement mobilisables, qui sont parfois mises à disposition des agences civiles pour leur permettre de répondre à une urgence humanitaire nécessitant des moyens logistiques importants. Ce fut le cas particulièrement au printemps 1999 durant la crise des réfugiés du Kosovo lorsque l’OTAN assista le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés et les agences civiles d’aide dans l’acheminement, le stockage de produits humanitaires et la construction de camps de réfugiés. Instaurer des relations avec les armées peut donc aider les organisations humanitaires dans leurs missions, comme c’est le cas également pour les militaires.

 

De leur côté, effectivement, les interactions avec les organisations humanitaires présentent de multiples avantages. D’une part, le travail des humanitaires permet de stabiliser un théâtre d’opération, en fournissant aux populations de quoi vivre, tout en laissant les militaires se concentrer sur leurs missions premières, la sécurisation. La perception d’une partie des militaires est effectivement que des populations en difficultés, en détresse humanitaire, posent des problèmes d’ordre sécuritaire, par des mouvements de manifestations violents (les émeutes de la faim) ou en se retournant contre les occupants, en essayant de les voler. En Somalie, par exemple, les périmètres militaires furent régulièrement violés par des civils qui essayaient de voler du matériel et des produits alimentaires, provoquant à chaque fois des alertes. Les armées ont donc tout intérêt à aider les organisations humanitaires et à les soutenir dans leurs efforts. D’autre part, on peut envisager le fait que les armées bénéficient d’un surcroît de popularité lorsqu’elles agissent aux côtés des organisations humanitaires, vis-à-vis de leurs propres populations comme des populations locales. La couverture médiatique des opérations « militaro-humanitaires » atteste de ce potentiel médiatique fort qui est celui du couple soldat/humanitaire, malgré de notables disparités entre les publics nationaux.

L’institutionnalisation des relations militaires/humanitaires

L’accroissement constant des interactions entre militaires et humanitaires a donné lieu à la création de structures et de procédures chargées de gérer les relations entre les deux types d’acteurs. Les agences humanitaires, notamment celles des Nations Unies, ont ainsi défini des cadres dans lesquelles ces relations prennent corps. Le Bureau de Coordination Humanitaire des Nations Unies (UNOCHA) s’est ainsi doté d’une Section de Coordination Civilo-Militaire (anciennement Unité Militaire et Défense Civile) en 1995, chargée de coordonner les différents aspects des relations entre militaires et humanitaires. Sur le terrain comme dans les quartiers-généraux, ses personnels s’efforcent d’articuler l’ensemble des dispositifs civils et militaires de réponse aux crises humanitaires dans le respect des lignes directrices encadrant les activités conjointes. Le Secrétariat Général des Nations Unies a également institué l’UNSECOORD, chargé de la sécurité des personnels des Nations Unies, en lui attribuant la responsabilité des réunions de sécurité au cours desquelles les acteurs humanitaires peuvent s’informer sur la situation de la zone. Au sein de chaque opération de paix, par ailleurs, la coordination des organisations humanitaires se réunit régulièrement avec les militaires, et les ONG peuvent, à travers leurs forums de coordination, définir un point de convergence où les informations sont partagées ou les activités planifiées.

 

Les militaires ont également renforcé les dispositifs dédiés à la coordination avec les agences humanitaires, notamment au travers des dispositifs de coopération civilo-militaire (CCM, l’acronyme OTAN est CIMIC). Au-delà des particularités nationales, la CCM vise généralement à soutenir la mission militaire en jouant le rôle d’interface avec les secteurs civils (populations et institutions locales, organisations internationales, ONG). Elles conduisent généralement des projets à impact rapide destinés à améliorer l’image des armées auprès de la population, mais ont aussi en charge la coordination avec les acteurs humanitaires.

 

Enfin, l’accent a été particulièrement mis ces dernières années sur l’accroissement de la coordination entre les agences chargées de l’aide humanitaire et les militaires à travers une intégration croissante des dispositifs de planification et de conduite des opérations. Aux Etats-Unis, surtout, suivant les indications données par la Presidential Decision Directive 56 (mai 1997), les opérations doivent être planifiées au sein du Conseil de Sécurité National entre les agences chargées de la sécurité (Pentagone, CIA), de l’aide publique (USAID), de la diplomatie (Département d’Etat) et de la Justice, cette coordination se répercutant sur le terrain entre les différents personnels déployés. Au sein des Nations-Unies, la mise en place des missions intégrées vise à renforcer la coordination humanitaire en l’intégrant dans un pilier humanitaire directement responsable devant le Représentant Spécial du Secrétaire Général de chaque opération de paix, également en charge de la conduite des opérations militaires quand elles sont menées sous la direction du Département des Opérations de Maintien de la Paix (DOMP/DPKO).

 

Cet accroissement des relations entre les humanitaires et les militaires n’a pas été sans créer des difficultés, un certain nombre d’agences civiles voyant négativement l’implication de plus en plus importantes des armées dans leur secteur d’activité. Au Kosovo et en Afghanistan, encore plus en Irak, l’implication des militaires a été perçue comme une tentative d’instrumentalisation de l’aide, source de politisation, alors que les principes humanitaires sont centrés sur l’idée d’impartialité et de neutralité de l’aide.

 

Yann Braem
Institut français de Géopolitique 
17 mai 2006