Politique de maintien de la paix
L’échec économique et politique du dernier gouvernement militaire (Jorge Videla, 1976-1981), et la défaite militaire des Forces armées argentines face au Royaume-Uni dans la guerre des Malouines (1982), marquent le début d’un processus de redéfinition du rôle de l’armée. De nouvelles lois portant sur la défense nationale et le renseignement, la sécurité intérieure, la restructuration des forces armées, et la rentrée et sortie de troupes du territoire national, ont été approuvées en 1988, 1992, 1998, 2001, et 2004. Ces réformes ont permis d’adapter l’Armée aux principes du nouveau régime démocratique.
Dans ce cadre institutionnel, les Forces armées ont la responsabilité de participer aux missions de paix de l’ONU, un objectif qui a été confirmé par le « Livre blanc de la République de l’Argentine » publié en 1998. Selon ce document, au-delà de la défense des intérêts « vitaux » (souveraineté, intégrité territoriale, autodétermination, vie et liberté des Argentins), les Forces armées ont pour but de protéger des intérêts « stratégiques », parmi lesquels figure le maintien de la paix et de la sécurité internationale et régionale. Cet objectif peut être atteint notamment par l’implication du pays au sein des opérations de paix, définies comme « des déploiements de personnel, sous la bannière de l’ONU, et en général avec l’aval des parties, pour aider à la mise en œuvre d’un accord et pour venir en aide aux victimes d’un conflit ».
L’Argentine reconnaît la transformation des activités de maintien de la paix, passant de mandats classiques d’observation de trêves et de déploiement de forces d’interposition, à des missions d’aide humanitaire, de déminage, de supervision électorale, de respect des Droits Humains, et de reconstruction, y compris dans des situations où les belligérants ne se sont pas montré favorables à une intervention internationale. Le mot d’ordre est donc la « flexibilité » : il s’agit d’adapter, premièrement, les contributions du pays au caractère changeant des opérations et, deuxièmement, d’assurer un déploiement rapide en situation de crise.
Au plan national, le gouvernement a établi le Centre pour l’entraînement conjoint aux Opérations de paix (CAECOPAZ) en 1995, un institut qui offre des cours de renforcement de capacité en maintien de la paix en contextes africains et de déminage, et planifie des exercices d’entraînement pour des observateurs internationaux. Au plan international, l’Argentine s’est associée à des initiatives comme la Brigade internationale de réaction rapide des forces en attente des Nations Unies (BIRFA). Même si le pays a suspendu sa coopération active au sein de cette entité, il demeure partie intégrante des forces en attente de l’ONU et participe à des projets visant à accroître la capacité de réaction de l’entité. Enfin, et inspiré par le modèle des brigades franco-allemandes, anglo-hollandaises et hispano-italienne, l’Argentine annonçait en août 2005, la création d’une unité conjointe d’opérations de paix (avec le Chili) qui serait prête à être déployée en tout temps.
Processus de prise de décision
L’article 75 de la Constitution confère au Congrès le pouvoir de permettre l’entrée de troupes étrangères en sol argentin et la sortie de forces nationales du territoire national, et de régir la politique de paix de la Nation. Selon la loi 25.880, approuvée le 31 mars 2004, le Pouvoir Exécutif, à la suite d’une demande de l’ONU acheminée via la représentation argentine à New York, doit envoyer au Sénat une demande d’autorisation pour engager le pays dans une opération de paix. Le Sénat formule un projet fondé sur deux avis, l’un provenant de la Commission des relations extérieures, l’autre de la Commission de la défense nationale, qu’il envoie à la Chambre de députés. Celle-ci expédie à son tour le projet aux commissions chargées des relations extérieures et de la défense nationale. Une fois qu’un projet reçoit l’approbation des deux chambres, il entre en vigueur.
Quatre critères sont pris en compte par les autorités argentines dans la décision de s’engager dans une opération de paix :
Il doit exister une « menace réelle » à la paix et la sécurité internationales.
L’ampleur de la mission et les objectifs poursuivis doivent être clairement spécifiés.
L’opération doit être encadrée par un instrument juridique international.
Les belligérants du pays cible doivent avoir consenti à l’intervention internationale.
Évolution de la participation
L’origine de la participation de l’Argentine au maintien de la paix date des années 1950, lorsque le pays a envoyé ses premiers effectifs au sein de l’ONUST. Dès lors, et malgré l’instabilité politique (depuis 1952, les Argentins ont vu 31 chefs de gouvernement se succéder au pouvoir, soit un nouveau chef tous les 1,7 ans en moyenne), la collaboration du pays aux opérations est demeurée importante. Entre 1952 et 1989, le pays a participé à GONUL (1958), ONUC (1960-1964), GOMNUII (1988-1992), UNAVEM I (1988-1991) et ONUCA (1989-1992). Pendant la première période présidentielle de Carlos Menem (1989-1995), par exemple, le nombre moyen d’effectifs déployés a été de 1400 par an. Vers la fin des années 1990, l’Argentine occupait le septième rang parmi les principaux contributeurs dans ce domaine. En effet, pendant la décennie 1990, le pays a participé à 21 opérations de paix menées sous différents chapeaux. En 2001, près de 15 000 effectifs argentins avaient participé à ces opérations de paix.
La contribution du pays au maintien de la paix est diversifiée, mais articulée souvent autour des enjeux de sécurité. Dans le cas de l’ONUST, les effectifs argentins aident, depuis 1982 (le pays s’étant absenté de cette mission de 1972 à 1982) à répertorier les violations d’accords, à surveiller les zones de bombardement, localiser et nettoyer des champs de mines, et inspecter les positions de cantonnement. Dans le cas de GOMNUII (Iran et Irak), des observateurs ont été déployés pour effectuer des patrouilles et coordonner les échanges de prisonniers. En Angola, l’Argentine a observé et supervisé le retrait des troupes cubaines (UNAVEM I). Le pays a aussi envoyé des observateurs pour vérifier le respect du cessez-le-feu et le processus de cantonnement, désarmement et démobilisation des belligérants, et pour aider à établir un registre d’électeurs en vue des élections de septembre 1992 (UNAVEM II). Des tâches similaires ont été exécutées au Mozambique (ONUMOZ). Enfin, en Amérique centrale, le pays a déployé des patrouilles navales dans le Golfe de Fonseca (ONUCA) et désigné des conseillers (cantonnement, désarmement, et démobilisation) pour assister le médiateur de l’ONU chargé de mener le gouvernement guatémaltèque et les rebelles de l’URNG à la signature d’un accord de paix (MINUGUA). Le pays a aussi déployé des unités spécialisées pour garantir la santé du personnel de l’ONUSAL (El Salvador). Des collaborations spéciales avec le Chili ont également été implémentées, notamment acceptant d’intégrer des effectifs chiliens dans les troupes argentines déployées à Chypre (UNFICYP).

Toutefois, et bien que l’Argentine ait été activement impliquée en Haïti depuis 1993, c’est avec la MINUSTAH (Haïti, 2004) que le pays assume un rôle de protagoniste dans une opération de paix. Cet engagement se justifie, aux yeux du gouvernement argentin, par le fait que l’appui au processus constitutionnel haïtien et à la promotion pacifique et durable de résolution de la crise est une opportunité pour réaffirmer la volonté de l’État Argentin à participer dans les opérations de paix sous l’égide de l’ONU. Sur les 900 effectifs déployés par le pays en novembre 2006 (voir le Tableau 1), 561, soit 62.3% du total, étaient assignés à la MINUSTAH. Le pays est disposé à payer le coût financier de cette contribution. Les dépenses prévues par la Loi du budget national de 2004 pour le programme Fuerzas de paz, qui étaient de 35 771 596 pesos (USD 11 923 865) - montant qui incluait les dépenses a Chypre, au Koweït, en Israël, et au Kosovo - ont été augmentées par la décision 251/2004 autorisant les crédits de financement de l’opération en Haïti. En 2005, cette enveloppe budgétaire a été établie à 71 606 671 pesos (USD 23 868 890), c’est-à-dire plus du double par rapport à l’année précédente.
Opérations de paix, sécurité, et développement
Lors de son intervention auprès de l’Assemblée générale de l’ONU de 1998, l’Argentine confirmait sa volonté à participer à la « construction d’un monde pacifique et stable, basé sur les valeurs de la démocratie, l’État de droit, et la promotion des Droits Humains ». Or, en février 2006, un rapport du Conseil de sécurité indiquait que la position de l’Argentine vis-à-vis d’Haïti oscillait entre un engagement à long terme et le refus de favoriser un interventionnisme de l’ONU dans les processus politiques haïtiens. Un mois plus tard, le Ministre argentin des relations extérieures et du commerce international réaffirmait l’engagement de son pays envers la MINUSTAH et son objectif de stabilisation d’Haïti, tout en indiquant que les priorités de la reconstruction devaient focaliser sur la sécurité, l’État de droit, la revitalisation économique, et la fourniture universelle de services publics de base. Cette fluctuation de la position du pays démontre la nécessité d’étudier plus en profondeur les liens entre sécurité et développement afin de mieux comprendre le rôle d’une opération de maintien de la paix dans la création des conditions favorables à une paix et une stabilité durables.
Fernando A. Chinchilla
Candidat Ph.D., science politique (Université de Montréal)