Politique de maintien de la paix
Une des principales caractéristiques de la politique bolivienne en matière de maintien de la paix est le manque de clarté. Deux facteurs peuvent aider à expliquer cette situation. Premièrement, peu d’engagements concrets ont été réalisés pour mettre en pratique les énoncés de la politique extérieure du pays. En 2004, par exemple, alors que le pays se déclare en faveur du multilatéralisme, les références au maintien de la paix sont pratiquement absentes du Livre blanc, un document qui a pourtant l’objectif de définir les objectifs généraux du pays en matière de défense. À noter, ce manque de définition était peut-être prévisible. En effet, en 2003, c’est-à-dire un an avant la publication du document, le Centre d’études hémisphériques de défense (Brasilia) signalait que les conditions n’étaient pas réunies pour l’élaboration d’un tel énoncé. Le Centre soulignait plutôt que l’armée bolivienne souffrait de plusieurs faiblesses, dont une situation de discrimination des élites envers les nations Aymara, Quechua, Chiquitana et Chiriguana. En bref, des enjeux internes reliés au multiculturalisme et au rôle de l’armée en politique interne – le Livre blanc ratifie le rôle des militaires dans les affaires nationales (notamment pour combler des « vides institutionnels » délaissés par l’État) – sont peut-être plus pressants que la clarification de la position du pays vis-à-vis des sujets comme les opérations de paix de l’ONU. Cela expliquerait, tout au moins en partie, l’écart entre la rhétorique internationale et les engagements précis. Il ne faut pas oublier que la Bolivie se classe parmi les pays les plus pauvres du continent américain et sans doute parmi les plus instables : six présidents ont dirigé le pays depuis 2001.
Deuxièmement, non seulement il existe un écart entre la rhétorique et la pratique, mais aussi les principes fluctuent dans le temps. Plus concrètement, l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales donne lieu à de nouvelles contradictions dans la politique de maintien de la paix. Deux exemples permettront de mieux saisir cette situation. D’une part, alors que le président décide de maintenir la participation à des opérations en cours, notamment en Haïti et en République démocratique du Congo (RDC), en avril 2007 il lance une période de réflexion pour déterminer s’il est convenable de poursuivre ces engagements. Quelques mois plus tard, en novembre 2007, le congrès autorise l’envoi en Haïti d’un nouveau contingent. Peut-on conclure que ce renouvellement est le fruit de cet exercice qui serait arrivé à la conclusion que de telles participations sont justifiées ? Cette reconduction est-elle en vigueur tant et aussi longtemps qu’une nouvelle politique en matière de maintien de la paix ne soit définie ? En autorisant ce nouvel envoi, le congrès a-t-il agi à l’encontre des souhaits du gouvernement ?
D’autre part, le président Morales, très proche des régimes cubain et vénézuélien, entretient une rhétorique « anti-impérialiste ». Or, il faut souligner que la Bolivie participe non seulement de façon importante en Haïti, mais qu’elle remplace aussi les contingents états-uniens et français qui étaient préalablement déployés dans ce pays. Puisque cette opération a déjà été cataloguée par le président Hugo Chávez de « coup d’État » des États-Unis et de la France contre Haïti, si, sous cet angle, de telles opérations peuvent être perçues comme un outil d’impérialisme des grandes puissances, et puisque Morales s’accorde avec les positions politiques défendues par Cuba et par le Venezuela, comment peut-on expliquer la présence de la Bolivie en Haïti ? En fin de compte, des pays comme le Venezuela sont, dans la pratique, cohérents avec leurs principes, et ne participent pas aux opérations de paix.
Des arguments économiques et politiques peuvent aider à éclaircir cette situation. Du point de vue économique, il faut rappeler que la Bolivie est un pays très dépendant de l’aide externe. Il reçoit environ 500 millions $ par année pour financer divers projets de développement. Dans ce contexte, la participation du pays aux opérations de paix de l’ONU permet au gouvernement d’augmenter les salaires des militaires et de remonter ainsi le moral des troupes mal payées, parfois discriminées, souvent mal équipées, et qui dans le passé récent n’ont pas hésité à intervenir en politique interne. Il demeure que la participation de la Bolivie aux opérations de paix permet au pays d’économiser environ 27 % de sa contribution à l’ONU, cela sans tenir compte de la prime reçue par les soldats au moment du retour au pays.
D’un point de vue politique, la participation à une opération de paix peut donner de la légitimité et de la crédibilité à une armée, souvent accusée de réagir de façon plutôt musclée contre les civils, par exemple lors de manifestations. Faut-il rappeler qu’en 2003, 100 personnes sont mortes dans des épisodes de violence qui ont forcé le président Sanchez à renoncer à son poste et à quitter le pays seulement six mois après son arrivée au pouvoir ? Certes, l’engagement d’un pays dans une opération de paix ne se traduit pas nécessairement par une augmentation de la crédibilité des militaires, non seulement parce que des réformes structurelles à l’interne peuvent s’avérer indispensables, mais aussi parce que parfois des décisions politiques peuvent donner lieu à des critiques. Par exemple, le président Morales a acheté de l’équipement militaire nécessaire pour le déploiement en Haïti par décret (l’ONU paye les salaires, l’eau, l’essence, la nourriture et l’usage de l’équipement, mais le restant doit être mis à contribution par le pays). Lors des inondations qui ont frappé le pays en 2007, nombreux sont ceux qui ont indiqué que cet équipement aurait été utile pour venir en aide aux victimes. N’empêche, malgré ces épisodes et l’absence de reformes structurelles, les militaires boliviens ont profité des accords visant à fournir une aide technique et logistique aux pays qui contribuent aux missions de paix.
Évolution de la participation
Même si la Bolivie a participé à l’Opération des Nations Unies au Mozambique (ONUMOZ, 1992-1994), c’est véritablement depuis mai 1997, lorsque le pays a signé un Mémorandum d’entente concernant sa contribution au système des forces en attente de l’ONU, que sa contribution commence à augmenter de façon significative. À l’époque, le pays s’intègre à l’Administration transitoire des Nations Unies au Timor Oriental (ATNUTO, 1999-2002). Depuis, le pays a participé à la Mission d’observation des Nations Unies en Angola (MONUA, 1997-1999), à la Mission d’observation des Nations Unies en Sierra Leone (MONUSIL, 1998-1999), à la Mission des Nations Unies en Sierra Leone (MINUSIL, 1999-2005) et à la Mission d’appui au Timor Oriental (MANUTO, 2002-2005).
Actuellement, un militaire bolivien est déployé dans le cadre de la Mission des Nations Unies et de l’Union Africaine au Darfour (MINUAD), un militaire et trois observateurs militaires participent à la Mission de l’ONU au Libéria (MINUL), et 198 militaires et 10 observateurs militaires font partie de la Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo (MONUC). De plus, deux observateurs militaires font partie de la Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo (MINUK), trois de la Mission des Nations Unies en Éthiopie et en Érythrée (MINUEE), trois autres de la Mission des Nations Unies au Népal (MINUNEP), et trois additionnels de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI), et seize de la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS). Il faut aussi souligner que la Bolivie contribue avec 218 policiers – plus concrètement une compagnie de Casques bleus (un corps spécial et une unité de véhicules blindés) à la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Ce personnel a été déployé pour patrouiller Cité-Soleil (un bidonville auparavant sous l’emprise de groupes armés illégaux) et le village de Pétion-Ville. À Port-au-Prince, les Boliviens appuient, selon les besoins, d’autres contingents de la MINUSTAH et aident également à améliorer la sécurité dans les prisons.
Réforme constitutionnelle et violence politique en Bolivie
L’instabilité chronique de la Bolivie et la réforme constitutionnelle approuvée à la fin 2007 justifient des questionnements non sur la politique de maintien de la paix du pays, mais sur les probabilités d’éruption de nouvelles vagues de violence au pays. En fait, le projet constitutionnel, qui consiste à fonder ce que le Mouvement vers le socialisme (MAS) d’Evo Morales appelle un « État unitaire plurinational communautaire », et qui mettrait fin à des siècles d’exclusion des peuples autochtones, ne fait pas l’unanimité. Selon les opposants à la réforme, l’ajout de zones géographiques basées sur l’ethnicité aux divisions politico-administratives traditionnelles, dans un contexte de déséquilibres socioéconomiques régionaux, peut favoriser la « balkanisation » de la Bolivie. De plus, les politiques du gouvernement – par exemple une réforme agraire qui bénéficie exclusivement aux autochtones –, n’ont pas pour le moment aidé à faire diminuer la tension. Par ailleurs, le processus s’est déjà traduit par des affrontements entre le gouvernement et les opposants à Santa Cruz, Tajira, Beni et Pando.
En bref, si on regarde la Bolivie dans son contexte historique, force est de constater que peu de signes laissent entrevoir que l’instabilité politique caractéristique pendant la dernière décennie soit révolue. Cela ne signifie pas forcément l’éclatement d’épisodes de violence à grande échelle, mais sans doute ne favorise pas la définition d’une politique claire de maintien de la paix.
Fernando A. Chinchilla
Candidat au doctorat, science politique, Université de Montréal
28 mars 2008