Depuis la fin de la Guerre froide, la Chine cherche à devenir un contributeur clé pour les opérations de paix de l’ONU afin d’élargir son influence sur la scène internationale et régionale et apparaître comme une puissance responsable, engagée en faveur de la paix et de la stabilité. Mais en même temps, elle tient à défendre le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat que les mandats des opérations de paix ne respectent pas forcément selon elle.
Cette position ambiguë l’empêche de s’engager encore totalement pour le maintien de la paix. Elle manque aussi encore de personnel formé mais y travaille. Sa participation est donc encore modeste, mais elle pourrait devenir un contributeur majeur dans les années à venir.
Les changements de politique de la Chine face aux opérations de paix
Au moment de son entrée dans l’organisation des Nations Unies en 1971, la Chine manifeste son opposition aux opérations de maintien de la paix de l’ONU en s’abstenant de participer aux votes portant sur leur création. Elle refuse de contribuer, que ce soit en troupes ou financièrement, aux activités de maintien de la paix. Pour Mao Zedong, les opérations de maintien de la paix constituent un alibi que les américains utilisent pour justifier leur intervention dans les affaires intérieures des petits Etats, une manifestation de l’hégémonie occidentale. La Chine, attachée au respect de la souveraineté nationale, doute de la légitimité de ces interventions qui constituent de l’ingérence dans les affaires intérieures des Etats et sont un résultat indésirable de l’opposition entre les deux superpuissances mondiales. Toutefois, la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité, ne veut pas non plus faire obstruction au maintien de la paix et n’appose donc pas son veto mais se contente de ne pas participer aux votes.
Des changements interviennent progressivement dans la politique étrangère de la Chine dans les années 1980, correspondant à son ouverture politique et aux réformes économiques qu’elle entreprend. Elle perçoit les Nations Unies de manière plus positive et souhaite participer plus activement aux activités de l’organisation, y compris au maintien de la paix. Elle vote pour la première fois une résolution sur une opération de maintien de la paix en 1981 (Res. 486 du 4 juin 1981 prolongeant le mandat de l’UNFICYP à Chypre). En 1982, elle paie sa contribution financière pour le Groupe d’observation des Nations Unies au Liban et envoie une mission d’information au Moyen-Orient pour étudier les activités de maintien de la paix conduites sur place.
En 1988, année où l’ONU reçoit le prix Nobel de la paix pour ses opérations de maintien de la paix, la Chine demande à siéger au Comité spécial des opérations de maintien de la paix. C’est à la fin de la Guerre Froide qu’elle envoie son premier contingent d’observateurs non- militaires sur le terrain dans le cadre du Groupe d’assistance des Nations Unies pour la période de transition en Namibie, en 1989-1990. Elle envoie des observateurs militaires surveiller la trêve au Moyen-Orient en 1990, ce qui marque le début de sa participation officielle au maintien de la paix. Cette volonté de contribuer matériellement aux opérations de paix n’est pas anodine puisqu’elle intervient alors que l’image de la Chine sur la scène internationale est à son plus bas, suite à la répression de la place Tienanmen en 1989. Devenant le seul pays socialiste, elle a peur d’un isolement diplomatique et d’une intervention sur mandat onusien sur son territoire et cherche donc le soutien des Nations Unies pour contrecarrer les pressions américaines. Pour ces mêmes raisons, elle ne s’oppose pas à l’intervention afin de chasser les troupes irakiennes du Koweït en 1990-1991, ce qui lui vaut de voir les sanctions économiques être abandonnées par les États-Unis. La Chine ne veut surtout pas prendre la tête d’une opposition aux États-Unis. En 2003, elle ne soutient pas l’intervention américaine en Irak parce qu’elle n’est pas la seule à s’y oppose.
La Chine cherche donc, par sa participation aux opérations de paix, à améliorer son image sur la scène internationale. Comme le note Ulrich Couture, « les faibles coûts économiques associés à de telles missions et les dividendes politiques à en retirer peuvent donc sembler avantageux pour la Chine. »
La participation de plus en plus importante de la Chine aux activités de l’ONU doit aussi montrer qu’elle est une puissance responsable et l’aider à poursuivre son objectif de démocratisation des relations interétatiques. Elle veut prendre la tête d’une Asie plus présente sur la scène internationale, à qui une plus grande part sera attribuée dans la prise de décision concernant le maintien de la paix et notamment la formulation des mandats.
Une position ambiguë
Si la Chine participe au maintien de la paix de l’ONU avec plus d’enthousiasme aujourd’hui, toutefois, elle tient à limiter cette contribution aux opérations de paix classiques, c’est-à-dire celles basées sur les quatre principes de base énoncés par le Secrétaire général Dag Hammarskjöld dans les années 1960 : cessez-le-feu préalable au déploiement, consentement des parties au déploiement de l’opération, impartialité et non-usage de la force sauf en cas de légitime défense. Les opérations de maintien de la paix de seconde génération constituent à ses yeux de l’ingérence dans la mesure où l’intervention a lieu en cas de désordre civil ou de non-respect par un Etat de ses engagements internationaux. Il faut toutefois noter que le Livre blanc de la défense chinoise indique qu’il n’est pas nécessaire que tous les groupes impliqués dans un conflit soient d’accord pour que l’ONU interviennent.
La Chine semble adopter une attitude plus flexible au regard du principe de non-ingérence comme le montre sa participation active à l’opération au Cambodge, en 1992-1993, alors qu’il s’agissait clairement d’intervention dans les affaires intérieures d’un Etat. L’APRONUC prenait en charge une grande partie des fonctions du gouvernement cambodgien. En tant qu’autorité transitoire, elle était en effet chargée, entre autres, de l’organisation des élections nationales, de l’administration civile et du maintien de l’ordre. La Chine y participe pourtant et présente même cette force comme un exemple d’une mission réussie. En fait, l’explication la plus plausible est que la Chine cherchait encore et toujours à améliorer son image et à redonner confiance à ses voisins d’Asie du Sud Est qui la perçoivent comme une menace. Elle veut apparaître comme une puissance régionale responsable.
Si elle a apporté son soutien à la mise en œuvre des recommandations du rapport Brahimi, la Chine reste prudente en ce qui concerne l’utilisation de la force dans les opérations de paix à des fins militaires, c’est à dire autres que la légitime défense. Elle considère en effet que l’emploi de la force est contreproductif et contradictoire avec la mission de l’ONU de maintenir la paix. L’emploi de la force va à l’encontre de la position chinoise de faire tout son possible pour un règlement pacifique du différend.
La position chinoise devient toutefois plus flexible puisqu’elle vote en 1992 en faveur du déploiement en Somalie de l’UNITAF qui est mandatée pour employer tous les moyens nécessaires pour établir aussitôt que possible un environnement sûr pour les opérations de secours humanitaire. Pour l’Ambassadeur chinois auprès des Nations Unies, il s’agit alors d’une décision exceptionnelle pour une situation unique en Somalie. Elle vote aussi le déploiement de l’UNOSOM II sous le Chapitre VII mais critique les combats avec les milices somaliennes. Pour la Chine, l’échec de l’UNOSOM II prouve que l’utilisation de la force et donc les opérations de paix de seconde génération, ne sont pas une bonne solution. Au Rwanda, elle s’abstient par conséquent de voter en 1994 l’opération Turquoise et de faire évoluer le mandat de la MINUAR qui doit se limiter au contrôle de l’application des accords de paix d’Arusha de 1993. Pour la Chine, les difficultés rencontrées en Somalie montrent bien que l’accord des parties est nécessaire.
En fait, la Chine veut éviter des précédents qui porteraient atteinte à la souveraineté nationale d’un Etat. Elle tient aussi à ce que le maintien de la paix reste une activité de l’ONU et considère que le Conseil de sécurité de l’ONU joue un rôle crucial pour légitimer les opérations. Elle s’oppose au déploiement de la KFOR, dirigée par l’OTAN au Kosovo en 1999. Mais la Chine travaille aujourd’hui avec l’OTAN, ce qui indique qu’elle a adopté une certaine flexibilité concernant les interventions des organisations régionales pour le maintien de la paix.
La question de Taiwan a des répercussions sur la politique chinoise de maintien de la paix. La Chine appose en effet son veto à la prolongation de la FORDEPRONU en Macédoine en 1999, qui se termine donc prématurément, car elle considère que les relations que la Macédoine entretient avec Taiwan sont « illégales ». Pour les mêmes raisons, elle s’oppose à une prolongation d’un an de la MINUSTAH, en Haïti, en juin 2005.
A ce jour, c’est la stabilité de l’Afrique qui préoccupe surtout la Chine. Elle y est très présente sur le plan économique, à travers des relations commerciales en constante augmentation et une aide au développement considérable. Elle y a étendu son influence politique, culturelle et militaire (vente d’armes et d’avions militaires). Ses plus gros contingents sont déployés en Afrique dans la mesure où elle a tout intérêt à ce que la stabilité de ce continent soit garantie. Il en va de sa sécurité économique, étant donné qu’elle importe près de 25% de son pétrole depuis l’Afrique et que 20% de celui-ci provient du Soudan. Plus de 10 000 chinois travaillent au Soudan et pourtant, en vertu du principe de non-ingérence, la Chine refuse de faire pression sur le Soudan pour le déploiement d’une opération de paix au Darfour alors qu’elle serait la mieux placée pour le faire.
Une participation encore relativement limitée
Malgré ces quelques réticences, la Chine apparaît comme un contributeur majeur aux opérations de paix. Elle est le 13e contributeur en termes de troupes avec ses 1 824 hommes et femmes déployés dans 13 missions et le second contributeur parmi les membres permanents du Conseil de sécurité (derrière la France qui est 11e, mais loin devant le Royaume Uni, les Etats-Unis et la Russie, respectivement 38e, 42e et 43e). Toutefois étant donnée sa taille, celle de son armée et surtout l’influence mondiale qu’elle souhaite gagner, sa participation paraît plus que modeste, en comparaison avec les plus gros contributeurs qui comptent parfois jusqu’à 10 000 hommes déployés sous le drapeau des Nations Unies (c’est le cas du Pakistan, du Bangladesh et de l’Inde).
Cette situation est en train d’évoluer en parallèle avec les nouvelles tendances dans la politique étrangère de la Chine. En effet, elle n’était que le 44e contributeur en 2001, avec 129 personnes déployées. Ce chiffre a presque été multiplié par 15 en quelques années. On peut donc dès à présent envisager de voir la Chine devenir l’un des plus gros contributeurs de l’ONU en termes de personnel.
Jusqu’à récemment, la Chine avait envoyé son plus gros contingent au Cambodge, indiquant sa volonté d’investir des moyens importants pour la stabilité de son environnement géographique proche. Mais aujourd’hui, les presque trois quarts de ses troupes sont déployés en Afrique subsaharienne, confirmant l’engagement chinois pour la stabilité de ce continent où elle est de plus en plus présente économiquement et politiquement.
La Chine a mis en place un département responsable du maintien de la paix au sein du Ministère de la défense, chargé de sélectionner les casques bleus, d’observer les développements sur le terrain et de faire le lien avec les instances chargées du maintien de la paix dans et hors de chine. Elle est également représentée par un petit groupe de personnes au sein du Département des opérations de maintien de la paix de l’ONU à New York.
La Chine a établi un centre régional pour la formation et l’entraînement de la police civile au maintien de la paix à Langfang, dans la province de Hebei à une cinquantaine de kilomètres de Pékin. Elle participe au mécanisme de forces en attente au niveau 1.
Catherine Délice
Doctorante au Centre d’études sur la sécurité internationale et les coopérations européennes (CESICE) de l’Université Pierre Mendès-France (Grenoble II).
26 février 2008