Politique de maintien de la paix
Cinq ans après la signature de l’accord de paix de 1996, le gouvernement du Guatemala lance le processus devant aboutir à la publication de son premier Livre blanc sur la défense (2001). Ce document cherche à adapter la politique externe du pays aux nouveaux contextes régional et international, caractérisés par un nouveau cadre normatif en faveur de la démocratie. Le nouvel ordre régional, indiquent les autorités, se base sur la déclaration de l’Organisation des États Américains (OEA) à Santiago de Chili (1991), la Charte interaméricaine démocratique (2001) et une nouvelle définition de sécurité établie par la Commission de sécurité hémisphérique (2003). La nouvelle doctrine guatémaltèque en matière de défense se fonde sur les principes suivants :
Combat du crime organisé et du terrorisme ;
Respect des chartes des Nations Unies et de l’OEA et du Protocole de Tegucigalpa (qui institue le Système d’intégration centraméricaine, SICA) ;
Renforcement du multilatéralisme ;
Promotion de la paix (à travers des mesures de renforcement de la confiance mutuelle et de la transparence en matière de défense) ;
Appui à la mise en vigueur des droits humains, à la consolidation de la démocratie et aux processus d’intégration régionale.
Le renforcement du multilatéralisme, la promotion de la paix, la promotion des droits humains et la démocratie sont atteignables à travers la participation des forces armées guatémaltèques aux opérations de paix de l’ONU et aux débats qui y sont reliés. Dans ce dessein, la publication du Livre blanc est considérée comme un premier pas vers la transparence. Le deuxième pas, qui relève plutôt d’un engagement pratique, est la signature, le 12 novembre 2003, d’un mémorandum d’entente pour mettre à la disposition de l’ONU des forces en attente prêtes à être déployées rapidement. Le troisième est l’adoption, au sein de l’ONU, d’un agenda favorable à la restructuration de l’organisation. À cet égard, le pays se déclare favorable à un élargissement du Conseil de sécurité, tant sur le plan des membres permanents que non permanents. Une telle réforme devrait promouvoir la transparence, l’efficacité et la représentativité dans le processus de prise de décisions. Pour y parvenir, le Guatemala propose de garantir une représentation géographique équitable, ouvrant ainsi de nouvelles occasions de participation tant aux pays développés qu’en voie de développement. Finalement, le pays souligne que cette réforme ne serait pas complète si elle ne s’accompagnait pas d’une révision des méthodes de travail propres à l’organisation. Ici, le pays manifeste son appui à une réforme du Département des opérations de maintien de la paix afin de rendre l’ONU capable de se déployer efficacement. Aussi, garantir la sécurité du personnel onusien déployé sur le terrain et renforcer les liens avec d’autres organes internes de l’ONU, comme l’Assemblée générale et le Conseil économique et social, devraient être priorisés ; de tels changements pourraient aider l’organisation à mieux gérer les transitions vers la paix.
Évolution de la participation
Jusqu’à présent, la participation du Guatemala à des opérations de paix est timide. Certes, le gouvernement a envoyé trois contingents militaires à la force multinationale déployée en Haïti (1994-1995). Il a aussi participé à l’Opération des Nations Unies au Burundi (ONUB, 2004-2006). Toutefois, en dehors des activités contre-révolutionnaires, les militaires ont toujours privilégié les missions à caractère humanitaire. Depuis 1997, par exemple, l’armée guatémaltèque participe aux plans de déminage de la région centraméricaine, notamment au Nicaragua et dans leur propre pays. À cet effet, ils travaillent en coordination avec les pompiers de la Commission nationale de déminage du Congrès guatémaltèque, dans le cadre de plusieurs initiatives dirigées par l’OEA. De plus, le Guatemala a constitué une Unité humanitaire de sauvetage, laquelle a été déployée au Salvador à la suite du tremblement de terre de 2001. En 2002, cette même unité fut déployée au Honduras pour aider à l’éradication de la dengue hémorragique. Il s’agit peut-être d’initiatives plutôt modestes, mais il faut souligner que l’armée guatémaltèque, plus qu’une force de stabilisation à l’étranger, est plutôt récipiendaire d’aide économique. En effet, en 2005, le gouvernement des États-Unis a octroyé une aide de 350 000 $ pour la moderniser ; une aide de 900 000 $ fut également demandée en 2006 pour renforcer la capacité opérative de ses unités anti-narcotiques.
En ce qui concerne les opérations de paix de l’ONU, l’envoi d’un contingent de 70 effectifs à la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), en 2004, marque le début d’une participation plus active du pays après des décennies où il est resté à l’écart. En juillet de cette même année, le ministre de la Défense annonce l’intention de l’armée d’envoyer entre 70 et 100 effectifs en Afrique, dans le cadre de la Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo (MONUC). En 2008, la participation guatémaltèque à la MINUSTAH se chiffre à 119 militaires. La participation du pays en RDC est du même ordre : 105 militaires et 6 observateurs militaires. De plus, le Guatemala a envoyé deux militaires pour collaborer avec la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL). Aussi, le pays compte avec cinq observateurs militaires dans le cadre de la Mission des Nations Unies en Éthiopie et en Érythrée (MINUEE), cinq autres parmi les effectifs de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI), et huit additionnels dans la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS). Ces efforts ont été reconnus par le secrétaire général de l’ONU 1997-2007, Kofi Annan, qui nommait en 2006 un diplomate guatémaltèque, Edmond Mulet, à la tête de la MINUSTAH. En 2007, celui-ci est devenu sous secrétaire général adjoint aux opérations de paix de l’ONU.
La démocratisation de l’armée pour lui permettre d’aider à maintenir la paix ailleurs ?
Le Livre blanc guatémaltèque définit la doctrine des forces armées selon les normes internationales, c’est-à-dire en accord avec les mécanismes « …internationaux de sécurité et de maintien, construction, ou rétablissement de la paix ». C’est dans ce contexte qu’en 2005, les autorités ont lancé l’idée de former une force centraméricaine de maintien de la paix (avec le concours du Honduras, du Nicaragua et du Salvador). « Nous voulons former des soldats universaux, des soldats de paix », indiquait à l’occasion le ministre de la Défense du pays. Toutefois, deux facteurs invitent à se demander jusqu’à quel point ces objectifs sont atteignables à court terme.
Premièrement, il faut analyser le degré de transformation de l’armée. Ici, il ne faut pas oublier que les militaires sont, avec les guérilleros de l’Union révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG), les protagonistes de ce qui a déjà été décrit comme un des conflits les plus meurtriers des Amériques (120 000 personnes seraient disparues au cours des 30 ans de guerre). On pourra toujours affirmer que des accords de paix ont été signés et que la communauté internationale a déployé une opération de paix, la Mission de vérification des Nations Unies au Guatemala (MINUGUA, 1997), qui est souvent considérée comme un « succès ». Toutefois, avec le blocage dans la mise en vigueur des accords (dû à l’échec d’un référendum tenu en 1999), des composantes vitales de la réforme de l’armée et de la police ont été bloquées. En 2006, le rôle des militaires en matière de sécurité civile interne continuait à être important. Les 2 400 militaires qui ont entamé des patrouilles des principales villes du pays cette année-là ne représentent, selon les autorités, qu’une preuve de plus de « l’étroite coopération entre les civils et les militaires ». Toutefois, il démontre aussi qu’il reste encore du travail à réaliser en matière de réforme des corps de sécurité. Le gouvernement s’est par ailleurs déclaré prêt à retirer ses effectifs déployés en Haïti s’il devenait nécessaire de les déployer au Guatemala pour garantir la sécurité civile. Deuxièmement, l’armée et la police continuent d’être accusées de corruption et de non-respect des droits humains, dans un cadre où le système judiciaire demeure peu fonctionnel. En fait, ce n’est qu’en 2003, et malgré l’existence d’anciens rapports de la MINUGUA à propos de l’existence « d’investigations parallèles (de la part des militaires) non autorisées faisant obstacle aux autorités judiciaires », que le président Óscar Berger (2004-2008) abolit l’État-major présidentiel. Aujourd’hui, des organisations comme Peace Brigades International continuent à oeuvrer à temps plein au pays, en appuyant les victimes de la guerre et tous ceux qui défendent les droits humains. Les obstacles au processus de démocratisation au Guatemala et les « enjeux qui restent à surmonter pour consolider les gains accomplis depuis la signature de l’accord de paix », sont reconnus par les autorités dans divers forums nationaux et internationaux, dont l’Assemblée générale de l’ONU.
En 2006, un accord sur la formation des participants guatémaltèques aux opérations de maintien de la paix de l’ONU fut signé avec la France. Certes, de tels accords peuvent améliorer la capacité des contingents du pays. Toutefois, de tels compromis mènent à deux interrogations : des entités qui résistent au changement peuvent-elles aider au maintien de la paix ailleurs alors qu’elles sont l’objet d’accusations de violation des droits humains dans leur pays d’origine ? Des programmes de capacitation en matière de maintien de la paix (pour le personnel qui est déployé à l’étranger) pourraient-ils créer deux types d’effectifs, ceux qui y ont accès (qui protègent les droits humains ailleurs) et ceux qui en sont exclus (qui sont déployés dans leur pays d’origine) ? Répondre à cette question implique considérer la possibilité que pour mieux saisir la contribution d’un pays aux opérations de maintien de la paix, il ne faille pas seulement analyser sa politique formelle dans le domaine, mais aussi évaluer la capacité réelle du pays à aider l’ONU à atteindre les objectifs qu’elle se donne, selon les méthodes et normes qui l’encadrent.
Fernando A. Chinchilla
Candidat au doctorat, science politique, Université de Montréal
28 mars 2008