La région des Trois frontières partagées par le Tchad, le Soudan et la République Centrafricaine est le théâtre de conflits opposant les gouvernements établis à une diversité de groupes rebelles (notamment le Front démocratique du peuple centrafricain -FDPC- et l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement –UFDR- en République Centrafricaine ; l’Armée/Mouvement de libération du Soudan – A/MLS – et le Mouvement pour la justice et l’égalité – MJE- au Darfour soudanais ; l’Union des Forces pour la Démocratie et le Développement –UFDD- le Rassemblement pour la Démocratie et la liberté – RDL- le Rassemblement des Forces Démocratiques –RFD- le Socle pour le changement, l’unité nationale et la démocratie – SCUD- et le Front uni pour le changement – FUC- issu de l’alliance entre le SCUD et le RDL au Tchad). Ces conflits qui portent sur des luttes de pouvoir et de partage interne des ressources sont nourris par l’instabilité des pays voisins : afflux massif de réfugiés et de personnes déplacées par les conflits et l’instabilité (au Tchad : plus de 232000 réfugiés soudanais, 48 000 réfugiés centrafricains et 170000 personnes déplacées ; en République Centrafricaine : 30000 personnes déplacées dans le nord-est, 180000 dans le nord-ouest et 2500 réfugiés soudanais), multiples bandes armées, soutien d’un gouvernement aux rebelles du pays voisin. L’étroite imbrication de ces conflits requiert une solution à dimension régionale.
Les gouvernements tchadiens, centrafricains et soudanais sont confrontés à une recrudescence des activités insurrectionnelles depuis le début des années 2000. En République Centrafricaine, une tentative de coup d’État orchestrée par François Bozizé, conduit au déploiement de la Force multinationale de la CEMAC dans le pays (la FOMUC) en décembre 2002. Celle-ci n’empêchera pourtant pas la prise de pouvoir du même François Bozizé en mars 2003, confronté depuis lors à divers mouvements rebelles dans le nord-est et le nord-ouest, mais bénéficiant de l’appui des soldats français de l’opération Boali. Le gouvernement soudanais, alors en voie de conclure un accord avec la rébellion du Sud, doit également faire face à une rébellion au Darfour qu’il réprime dans le sang, en particulier depuis 2003. Le déploiement d’une mission de l’Union Africaine au Soudan (MUAS) ne parvient pas à atténuer la souffrance des 2 millions de personnes déplacées et réfugiées. Le gouvernement tchadien affaibli par des dissensions, puis des rébellions, y compris des membres de son clan, résiste dans un premier temps aux pressions internationales pour déployer une force de paix sur son territoire.
Les événements qui ont précipité la création de la Mission des Nations Unies en République Centrafricaine et au Tchad remontent à l’année 2006, lorsque l’activité insurrectionnelle reprend de plus belle après une période d’accalmie. Le gouvernement tchadien, dirigé par un président isolé tentant de se maintenir au pouvoir envers et contre tous, est pris en tenailles entre différents groupes rebelles. Le gouvernement manque de tomber en avril 2006 lorsque, après plusieurs gains territoriaux, le RDL défie les forces gouvernementales dans la capitale N’Djamena avant d’être défait et contraint à la fuite. Réfugiés au Soudan, les rebelles entreprennent différentes incursions sur le territoire tchadien, dont celle majeure d’octobre 2006, incursions qui ont pour effet de donner une raison aux militaires tchadiens de mener leur contre-offensive sur le territoire soudanais. Le gouvernement soudanais pour sa part, tout en protestant contre ces offensives tchadiennes sur son territoire, soutient l’action des milices Janjawids au Darfour, y compris lorsque celles-ci violent le territoire tchadien en y poursuivant rebelles et réfugiés. Dans le nord de la Centrafrique, le président Bozizé est confronté à des rebellions internes et à des groupes rebelles tchadiens opposés à son allié tchadien, Idriss Déby Itno. Les rebelles centrafricains de l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) s’emparent des villes de Birao, d’Ouadda Djallé et de Sam Ouandja après de violents combats avec les forces gouvernementales entre le 30 octobre et la mi-novembre – ces villes seront reprises début décembre par les forces armées centrafricaines appuyées par la FOMUC et par les quelque 300 soldats français de l’opération Boali.
La Communauté internationale s’inquiète de la régionalisation du conflit au Darfour soudanais. À commencer par la France qui, par la voie de son ministre des affaires étrangères, M. Philippe Douste-Blazy, propose l’envoi d’une force de paix le long des frontières communes aux Tchad, à la République Centrafricaine et au Soudan, le 12 novembre 2006. Après une mission humanitaire en Centrafrique à la fin novembre 2006, Ibrahima Fall, haut responsable onusien, déclare qu’une tragédie est « en préparation » et que les rebelles centrafricains sont liés à des mouvements similaires au Tchad et au Soudan. Jan Egeland, Secrétaire Général adjoint de l’ONU aux affaires humanitaires accuse quant à lui les trois gouvernements d’être responsables de ce drame en aidant les mouvements rebelles. Pour leur part, les gouvernements des trois pays se rejettent la responsabilité de la situation : s’ils se sont parfois accusés mutuellement de soutenir leurs rebellions respectives, François Bozizé et Idriss Déby Itno accusent principalement Omar El-Béchir de soutenir activement les groupes rebelles tchadiens et centrafricains, accusations que le gouvernement soudanais retourne volontiers aux envoyeurs.
Malgré des avancées notables telles que la signature d’accords de paix (accord de paix entre le gouvernement soudanais et la faction majoritaire de l’ALS le 5 mai 2006, accord de paix du 2 février 2007 entre le gouvernement et les rebelles centrafricains, accord de paix de Tripoli entre le gouvernement tchadien et les rebelles du FUC le 24 décembre 2006, puis avec l’UFDD et le RFC le 26 octobre 2007,) et, de temps à autre, un semblant de concorde entre les trois gouvernements (accord de Tripoli du 8 février 2006 par lequel les gouvernements soudanais et tchadien s’engagent à renoncer à toute forme d’assistance aux forces rebelles du pays voisin), la spirale insurrection-répression ne faiblit pas. L’espoir de créer un mécanisme tchado-centrafricain de surveillance de la frontière commune conformément à l’accord de Tripoli du 8 février 2006 et à l’accord de N’Djamena du 26 juillet 2006, est déçu par la méfiance réciproque des deux alliés. Tel semble être également le sort de la proposition d’une Force internationale de paix entre le Tchad et le Soudan. D’où la proposition d’une mission internationale, moins problématique, entre le Tchad et la République Centrafricaine, complémentaire d’une mission hybride ONU/UA au Darfour soudanais.
Le 14 janvier 2007, les membres du Conseil de Sécurité conviennent de dépêcher une mission d’évaluation au Tchad et en République Centrafricaine afin d’évaluer « les besoins d’une éventuelle mission de paix des Nations Unies ». L’Union africaine n’est pas en reste et, après avoir appelé au déploiement d’une telle force, elle entame des préparatifs de sa participation éventuelle en envoyant une mission d’information au Tchad, au Soudan et en République Centrafricaine le 13 février 2007.
À la mi-février, le Secrétaire-Général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, recommande l’envoi dans l’est du Tchad et dans le nord-ouest de la République Centrafricaine, d’une force multidimensionnelle de 6000 à 11000 personnes, comportant un volet politique, une mission de police et un volet militaire pris en charge par l’Union Européenne. Cette force aurait pour mission le rétablissement des conditions nécessaires au retour volontaire, durable et en toute sécurité des personnes réfugiées et déplacées (protection des réfugiés, personnes déplacées et autres civils en danger, facilitation de l’aide humanitaire, création des conditions favorables à la reconstruction et au développement économique et social dans la région). Elle viendrait compléter une éventuelle mission hybride ONU/UA au Darfour soudanais (MINUAD).
Le 25 septembre 2007, le Conseil de Sécurité vote la résolution 1778 portant création d’une présence multidimensionnelle « composée de divers éléments dont l’élément spécial tchadien de maintien de l’ordre, des éléments de l’ONU comprenant des policiers, un personnel d’appui technique et la force militaire composée de troupes de l’Union européenne » . La Mission des Nations Unies en République Centrafricaine et au Tchad (MINURCAT) sera composée, au maximum, de 300 policiers, 50 officiers de liaison militaires et un personnel civil et l’opération militaire européenne baptisée Eufor-Tchad-RCA de 2500 à 3000 soldats.
La résolution 1778 établit comme suit le mandat de la MINURCAT :
Sécurité et protection des civils
a) Sélectionner, entraîner, conseiller et faciliter le soutien des éléments de la police tchadienne pour la protection humanitaire visée au paragraphe 5 ci-dessous ;
b) Assurer la liaison avec l’armée nationale, les forces de gendarmerie et de police, la garde nationale nomade, les autorités judiciaires et pénitentiaires du Tchad et de la République centrafricaine afin de contribuer à créer un environnement plus sûr ;
c) Assurer la liaison avec le Gouvernement tchadien et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) pour soutenir leurs efforts tendant à réinstaller les camps de réfugiés qui se trouvent à proximité de la frontière, et fournir au HCR un soutien logistique à cet effet, là où elle en a la possibilité et sur la base d’un remboursement des coûts ;
d) Maintenir des contacts étroits avec le Gouvernement soudanais, l’Union africaine, la Mission de l’Union africaine au Soudan (MUAS) et l’opération hybride UA/ONU au Darfour (MINUAD) qui lui succédera, le Bureau de l’Organisation des Nations Unies en République centrafricaine (BONUCA), la Force multinationale de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale en République centrafricaine (FOMUC) et la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD) pour échanger leurs informations sur les menaces pesant sur les activités humanitaires dans la région ;
Droits de l’homme et état de droit
e) Contribuer à la surveillance ainsi qu’à la promotion et à la défense des droits de l’homme, y compris en accordant une attention particulière aux violences sexuelles et sexistes, et en recommandant aux autorités compétentes les mesures à prendre, en vue de lutter contre l’impunité ;
f) Dans les limites de ses possibilités, soutenir les efforts des Gouvernements tchadien et centrafricain et de la société civile pour renforcer leurs capacités en dispensant une formation sur les normes internationales en matière de droits de l’homme, et les efforts tendant à mettre fin au recrutement et à l’utilisation d’enfants par les groupes armés ;
g) Aider les Gouvernements du Tchad et, sans préjudice du mandat du BONUCA, de la République centrafricaine à promouvoir le respect de la légalité, notamment en appuyant un système judiciaire indépendant et un système juridique renforcé, en coordination étroite avec les organismes des Nations Unies